‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 109 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

c’est l’instruction du peuple. La légitimité de l’état démocratique repose tout entière sur la supposition qu’aucun des membres de la société ne demeure dans l’ignorance de ses droits et de ses devoirs civils. Le principe du libre examen, dans l’ordre politique, ne se peut soutenir s’il ne se fonde, comme le libre examen religieux dans les sociétés protestantes, sur l’instruction. Une démocratie ignorante •est une force livrée au hasard, qui s’agite, se tourmente, se tourne contre elle-même, incapable de se comprendre, inhabile à se conduire, et qui devient, à la première occasion, un formidable instrument de despotisme. Cette vérité, encore trop peu comprise, n’avait pas échappé à l’instinct de la Révolution française. L’Assemblée constituante, en posant les assises du droit nouveau, déclarait en principe que l’instruction serait donnée à tous les membres de la société. Condorcet fit à l’Assemblée législative un rapport dans lequel il élevait la question à la hauteur d’une doctrine philosophique et dont les idées servirent plus tard de base aux discussions de la Convention sur l’organisation des écoles primaires. Les giron- ^ dins, faisant un pas de plus, montrèrent la ^ nécessité de la séparation de l’Église et de l’État, si l’on voulait arriver à constituer une éducation publique véritablement libérale. Puis vinrent Robespierre, Saint-Fargeau, Lakanal, qui présentèrent successivement des projets inspirés par l’admiration des républiques antiques. Enfin, Babœuf, sacrifiant beaucoup plus complètement que ne l’avaient fait les montagnards la liberté à l’égalité, traça, pour sa Société des ègmix, un plan d’éducation où l’individu intellectuel et moral était considéré uniquement dans sa relation avec la chose publique '(1).

Arrivé à ce terme extrême, il fallait de toute nécessité reculer. L’empereur Napoléon se sentit assez fort pour ramener la société en

arrière. Toutefois, en rétablissant le pouvoir sacerdotal, ennemi par nature de la liberté d'examen et conséquemment de l'instruction publique, il voulut préserver de toute atteinte l’enseignement laïque et créa l’Université, à laquelle il remit l’éducation nationale. A partir de ce moment, la société fut livrée à deux grands courants d’opinion qui, en se choquant perpétuellement sans jamais pouvoir se confondre, ruinèrentuneàune les bases de l’ordre moral. Entre l’éclectisme de l’Université, qu’un prêtre illustre appelait le -ceslibule de V enfer, et l’orthodoxie de l’enseignement catholique armé des peines éternelles, il ne pouvait s’établir aucune paix solide. Le clergé l’emporta sous la Restauration. Sous Louis- Philippe, l’Université ressaisit l’empire. Les inimitiés, refoulées et amassées de part et d’autre, n’en devinrent que plus vives.

La République, avertie par une aussi longue expérience, ne devait pas tenter une conciliation impossible. S’il était trop tôt encore pour imposer à la société l’unité de l’enseignement, si la sanction publique ne conférait pas aux nouveautés de la science et de la philosophie une autorité assez respectable pour qu’elles pussent se substituer pleinement au dogmatisme sacerdotal, il était temps du moins d’ouvrir un champ libre à la raison et de briser les liens qui rattachaient encore l’enseignement laïque à l’enseignement ecclésiastique. La séparation de l’Église et de l’État, généralement admise en principe (1), devait s’opérer immédiatement par le retrait de la dotation du clergé; alors la liberté de l’enseignement ne favorisait plus, comme elle le fait dans les conditions actuelles, les empiétements et la domination du pouvoir clérical. L’enseignement laïque ne luttait plus avec désavan-

(1) L’indépendance, considérée comme nn moyen de régénération pour l’Église, était demandée par M, de l.amennais et par ses disciples, MM. Lacordaire, Gerbet, de Montalembert, etc., depuis 1830, dans le journal C Avenir. M. de Lamartine affirme dans son Histoire de la Révolution de .848, V. II, p. 461, qu’il « avoua avec franchise au souverain pontife que tel était son vœu. Rome et les hommes éminents du clergé, dit-il, ne paraissaient nullement effrayés de cette perspective. «

(1) On aura la mesure de cette manière de concevoir l’éducation sans faire acception de l’individu, par l’article de ce décret où il est dit que le jeune homme apprendra à danser pour égayer les fêtes de la patrie.

tage contre l’enseignement ecclésiastique; le respect que tout gouvernement doit à la liberté de conscience, aux droits du père de famille, à la spontanéité de l’individu, s’accordait avec la sollicitude du législateur pour le progrès des générations à venir. Mais le gouvernement provisoire ne prit pas le temps d’examiner cette question capitale et le ministre de l’instruction publique, resté dans un cercle vicieux où les meilleures intentions devaient tourner à mal, n’apporta que des palliatifs là où il fallait un remède héroïque (1). II. commença par former une commission qui prit le titre de haute commission des études scientifiques et littéraires. On lui remit le soin de préparer un projet de loi sur l’instruction primaire, conformément aux principes admis de la gratuité, de l’obligation et de la libre concurrence. Les écoles normale, polytechnique et de Saint-Cyr durent recevoir gratuitement leurs élèves. Par un décret du 8 mars, M. Carnot établit, sur des bases analogues à celles de l’école polytechnique, une école destinée à fournir des fonctionnaires capables aux diverses branches du service civil (2). Les fonds manquaient pour donner à l’école d’administration un personnel de professeurs particuliers. Il l’annexa au Collège de France, dont les professeurs ordinaires se chargèrent du nouvel enseignement. Il proposa l’établissement d’un Athénée libre, où un grand nombre de chaires devaient être mises à la disposition

(1) On est frappé, quand on relit les décrets et les discours de cette époque, de voir incessamment revenir ces locutions ; examiner les questions, étudier les problèmes, chercher les solutions. Rien ne montre mieux combien la révolution avait été peu concertée, et combien elle prenait au dépourvu ceux-là mêmes qui l’avaient le plus ardemment souhaitée. Ce qui fit l’influence des hommes attachés à la rédaction du National, pendant la durée du gouvernement provisoire, c’est qu’ils arrivaient au pouvoir avec un programme exclusivement politique, restreint et défini à l’avance.

(2) « A plusieurs reprises, dit M. Carnot, dans sa brochure (Le ministre de l’instruction publique et des cultes depuis le 24 février jusqu'au 5 juillet 1848), sous la dernière législature de la monarchie, on a proposé de régler le recrutement et l’avancement dans les fonctions publiques. Les propositions, toujours accueillies comme nécessaires, ont néanmoins toujours échoué parce qu’elles manquaient de base. La véritable base devait être une école où se fît l’apprentissage de la science administrative. »

de quiconque se sentirait la vocation et la capacité d’enseigner, sans autre contrôle que celui de l’opinion. C’était donner tout à la fois aux jeunes talents l’occasion de se produire et aux futurs ministres de l’instruction publique le moyen de choisir, pour les chaires de l’enseignement officiel, les hommes les plus dignes de les occuper. Il institua une série de chaires nouvelles, ayant pour objet de répandre l’enseignement administratif et politique, s’occupa de fonder des bibliothèques communales, demandées de toutes parts dans le but de mettre des livres utiles à la portée des populations rurales et institua des lectures publiques du soir pour les ouvriers. Il indiqua des tendances favorables à l’éducation des femmes, en autorisant l’ouverture d’un cours au Collège de France qui leur serait plus spécialement destiné (1). Il annonça l’intention de relever la condition matérielle et morale de l’instituteur primaire, proclama la nécessité de joindre aux écoles primaires l’enseignement agricole et celui des devoirs civiques. Il insista, dans ses circulaires, sur la nécessité d’éclairer les populations des campagnes et invita les instituteurs communaux à composer des manuels élémentaires de droit politique. Nous verrons plus tard comment la rédaction malhabile de quelques-uns de ces manuels et celle d’une circulaire que le ministre signa sans l’avoir lue alarmèrent l’opinion publique et donnèrent, avec l’impôt des 45 centimes et le langage dictatorial du ministère de l’intérieur, des prises trop faciles dont les partis vaincus profitèrent pour reprendre l’avantage dans les élections générales.

Mais entre tous les ministres, le plus chargé de responsabilité devant l’opinion, ce fut le ministre des travaux publics, à qui échut la

(1) « Considérant, dit le décret dn 2 mars, qu’il est convenable d’éclairer l’opinion publique par des études et des discussions sérieuses sur une matière aussi importante et aussi agitée, etc. »

« Il est impossible de ne pas prévoir, a écrit plus tard M. Carnot (^Mémorial de 1848), que le plus prochain mouvement social aura pour résultat de modifier la position des femmes et de les relever de l’état de minorité où elles sont maintenues. »

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