DEUXIÈME PARTIE
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du droit au travail ne pouvait être résolu sans le concours et l’avis de tous les hommes compétents, de tous les républicains éclairés en qui le peuple avait mis sa confiance.
A mesure que M. de Lamartine, de plus en plus calme, développait sa pensée, Marche, troublé dans sa conviction, hésitant, insensiblement ému, gagné, se tournait vers les délégués venus avec lui comme pour leur demander conseil. Ceux-ci, ‘hommes de bonne foi et de sincérité, se rendaient à la voix de la raison et s’autorisaient l’un l’autre, du regard et du geste, à ne point insister. Marche les comprit. « Eh bien! oui, s’écria-t-il enfin,- nous attendrons. Nous aurons confiance dans notre gouvernement, puisqu’il a confiance en nous ; le peuple attendra; il met trois mois de misère au service de la République. >»
Chose étrange ! pendant que M. de Lamar¬
tine dissuadait les ouvriers d’une mesure prématurée, pendant que les prolétaires,* par
l’organe de Marche, remettaient à de meilleurs
temps la réalisation de leurs vœux, M. Louis I Blanc, retii’é avec Ledru-Rollin et M. Flocon,
! dans l’embrasure d’une fenêtre, improvisait au ^ courant de la plume un décret qui leur accor- ! dait précisément la demande à laquelle ils venaient de renoncer. L’audace du jeune socialiste l’emportait ainsi au-delà de ce qu’exigeait véritablement la raison populaire. Ce n’était plus le peuple qui l’entraînait, c’était lui qui entraînait le peuple. Cependant, en voyant entrer Marche, en entendant ses menaces, la fierté de M. Louis Blanc s'était tout d’abord révoltée et il avait partagé le sentiment de ses collègues (1) '; mais, revenu de ce
(1) Voir Pages d'histoire.
D. STERN
HISTOIRE DE LA REVOLUTION DE ie48
premier mouvement, il félicita l’ouvrier de sa démarche et, laissant M. de Lamartine aux prises avec lui, sans s’inquiéter du résultat de leur colloque, il rédigea le décret suivant :
« Le gouvernement provisoire de la République française s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail ;
« Il s’engage à garantir du travail à tous les citoyens ;
« Il reconnaît que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail ;
« Le gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile. «
Cette dernière phrase, qui méconnaissait le peuple en lui jetant comme à un esclave cupide une pâture qu’il ne demandait pas, fut ajoutée au décret par M. Ledru-Rollin (1). Par quelle inconséquence ou par quel calcul les membres du gouvernement provisoire apposèrent-ils tous leur signature à ce décret? Se payèrent-ils de quelque modification dans le texte? Parce que M. Louis Blanc avait omis, à dessein sans doute, le mot droit et le mot organisation , se persuadèrent-ils que le caractère de ce décret était changé? M. de Lamartine, satisfait de son succès oratoire, signa-t-il sans le lire, ou en le parcourant avec distraction, un décret si contraire à ses convictions intimes? M. Ledru-Rollin, qui se montra depuis si hostile au socialisme, eut-il peur de se voir dépasser dans la voie révolutionnaire par son rival? M. Marie, dont l’opposition avait été si vive, fut-il tout d’un coup ramené à d’autres pensées? M. Marrast, enfin, qui écrivit son nom avec une répugnance marquée, n’eut-il pas le courage de protester contre l’entraînement général? Ces questions demeurent sans réponse.
Toujours est-il que le décret irréfléchi qui
(1) M. Ledru-Rollin appartenait à cette catégorie de républicains qui se font de la raison du peuple une idée médiocre et gardent, jusque dans leur recherche de la popularité, comme un reste de préjugé aristocratique, la notion de condescendance envers une nature infii-ieure.
bouleversait d’un trait, sans rien statuer sur leur constitution nouvelle, toutes les lois et tous les rapports industriels et commerciaux de la société, fut signé par la totalité des membres du gouvernement provisoire. Ce qui devait s’opérer graduellement, librement surtout, par consentement de l’opinion publique et par accord international, la transformation du monde industriel, fut décrété d’autorité par quelques hommes étrangers aux études économiques, à l’instigation d’un esprit versé, il est vrai, dans ces questions ardues, mais sans expérience des affaires et circonscrit dans l’étroitesse d’un système. La présomption et la faiblesse se jetèrent étourdiment dans un chaos où l’œil même du génie n’eùt osé pénétrer qu’avec prudence.
Inséré au Moniteur du 20 février, ce décret donna quelque satisfaction aux prolétaires. Leur esprit, plein de droiture, ne considérait en ceci que Injustice de leur cause et la modération de leur requête. Rien de plus explicable. Car, enfin, demander le droit au travail, ce n’était vouloir s’affranchir d’aucun devoir envers la société; ce n’était pas même exiger d’elle le délassement après la peine, la jouissance après le labeur. Dn travail et du pain, quelle simple et noble exigence au lendemain de la plus complète des victoires ! La plèbe de Rome ancienne implorait de ses empereurs du pain et les jeux du cirque. Le peuple souverain de Paris demande à ceux qu’il a luimême chargés de le conduire du travail^et du pain. Toute la grandeur austère de la civilisation chrétienne se peut mesurer dans cette substitution d’un seul mot à un autre. Il n’est pas de civilisation dansR’avenir qui ne doive rendre hommage à cette humble et fière formule de l’émancipation républicaine.
Il ne rejaillit donc rien sur le prolétariat du blâme que l’iiistoire fera peser sur l’impré- i voyance du gouvernement provisoire ; le peuple n’en est point solidaire. N’ayant encore reçu aucune éducation ni historique, ni scien- | tifique, comment aurait-il pu pénétrer tout : d’un coup l’un des mystères les plus obscurs j