‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 119 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

de la vie sociale? La culture que, par une constance admirable, il était parvenu à se donner lui-même, en sacrifiant son temps, ses épargnes, ses amusements et souvent ses joies de famille, avait bien pu élever son esprit jusqu’à des notions générales de droit et de devoir ; mais cette philosophie des lois de la société qui ressort de l’ensemble des connaissances humaines, comment aurait-il été capable, je ne dis pas de la comprendre, mais seulement d’en soupçonner l’existence?

M. Louis Blanc, qui avait provoqué le décret et l’avait en quelque sorte imposé à ses collègues, n’éta-it pas, lui, sans en pressentir l’inanité. Homme d’étude, il n’ignorait pas que les lois de l’association, sur lesquelles seules peut s’appuyer le droit cm travciil, n’étaient encore que très- imparfaitement connues. Décréter qu’on les découvrirait , c’était chose aussi dérisoire qu’eût pu l’être, en d’autres temps, un décret par lequel on aurait ordonné la découverte du Nouveau Monde. Mais le jeune législateur se persuadait que si, par suite de l’initiative qu’il venait de prendre, on l’investissait de la dictature des travaux publics, il pourrait du moins impr imer au mouvement du commerce et de l’industrie un essor tout nouveau favorable au prolétariat. Il était animé de cette confiance en soi que donnent les convictions ardentes et les excitations de la popularité. Aussi apprit-il avec une satisfaction extrême que les ouvriers projetaient de se présenter une seconde fois à l'Hotel -de- Ville, afin d’exiger du gouvernement provisoire la création d’un ministère spécial chargé de l’exécution du décret sur le droit au travail.

Ce projet ne demeura pas longtemps en suspens. Le 28, vers midi, un grand nombre de corporations, formant environ douze mille hommes, débouchèrent sur la place de Grève, où elles se rangèrent en silence. Elles portaient des bannières, distinctives des différents métiers, sur lesquelles se lisaient, en gros caractères, ces mots ; Ministère du, jwocjrhs ; Organisation du travail; Abolition de Vexvloiiation de Vliomme 'par Vlionime. A cette

vue, le conseil s’émut. Une discussion s’éleva, la plus vive qui l’eùt encore agité, entre M. Louis Blanc, qui réclamait impérieusement l’adoption de la mesure demandée par le ! peuple, et M. de Lamartine, dont le refus n était ni moins hautain ni moins péremptoire. Sans doute, il existait entre ces deux hommes des différences profondes d’opinion ; mais cela seul ne les divisait pas. La passion de la po-^ pularité qui les commandait tous deux, la rivalité de leurs ambitions et de leurs talents les faisaient ennemis plus que tout le reste. Tous deux ils aspiraient à subjuguer le peuple et se croyaient appelés par lui à diriger la Republique. De là, une aversion réciproque qui devait aller croissant avec leur fortune et se perpétuer dans leur chute en récriminations amères.

Ce jour-là, M. de Lamartine resta maître de la discussion. MM. Ledru-Rollin, Crémieux, Flocon, qui le combattaient d’ordinaire, se rangèrent de son côté. Chacun d’eux connaissait trop bien l’ascendant de M. Louis Blanc sur les masses pour désirer d’y joindre un pouvoir au moyen duquel il lui deviendrait facile, en peu de temps, de s’élever sur leur ruine à la dictature. La création d’un ministère du progrès fut donc unanimement rejetée.

Irrité, offensé, M. Louis Blanc se leva et déclara que, puisqu’on ne faisait plus aucun état des volontés du peuple, ni lui ni son ami Albert, Vouvrier, ne pouvaient plus faire partie du gouvernement. Cette démission, dans un moment pareil, c’était le signal du combat dans les rues. La population ouvrière, passionnément attachée à M. Louis Blanc, en le voyant quitter l’IIôtel-de-Ville, allait considérer comme ennemi du peuple un gouvernement dont il répudiait les actes. Un mot, un geste, et la plus formidable insurrection éclatait dans Paris.

Tous comprirent Timminence du danger; se pressant autour de leur collègue, ils le conjurèrent de rétracter une parole dont les suites étaient incalculables. Mais M. Louis Blanc de-

meurait sourd à leurs supplications; alors | M. Garnier-Pagès, s’interposant, mit en avant l’idée d’une commission de travailleurs qui, j présidée par M. Louis Blanc, serait chargée de préparer, pour l’Assemblée nationale, le plan complet d’une organisation nouvelle de | l’industrie. M. Marrast, saisissant cette idée, dans l’espoir sans doute d’éblouir l’imagination | artiste de M. Louis Blanc et de flatter l'orgueil des prolétaires, ajouta qu’il jugerait con- , venable d’affecter pour résidence à cette commission, afin de mieux marquer son importance, le palais du Luxembourg. Ce fut en vain ; M. Louis Blanc persista dans ses refus.

« Que ferai-je, répétait-il, sans pouvoir, sans budget, sans aucun moyen de réaliser mes idées? Que dirai-je à ce peuple qui m’aime s’il me reproche de l’avoir trompé? On voudrait | l’endormir par des paroles captieuses. On me juge propre à mieux jouer qu’un autre ce rôle perfide. On me demande de faire devant des hommes affamés un cours sur la faim. Mon honneur s’y refuse autant que ma conscience.

Si le peuple doit être trahi encore, que ce ■ soit du moins par d’autres que par moi. « Ces paroles ne laissaient guère d’espoir de conciliation. Cependant M. Arago voulut tenter un dernier effort. Au nom d’une intimité ancienne, au nom de l’intérêt paternel qu’il avait porté pendant de longues années au jeune écrivain encore inconnu, il pria, il supplia d’un accent irrésistible. Il s’engagea formellement à partager avec M. Louis Blanc les dangers d’une situation si difficile et l'impopularité qui ne pouvait manquer d’en résulter. Il offrit d’être le vice-président de la commission que devait présider son collègue.

Ces prières d’un homme de tant d'autorité émurent M. Louis Blanc. D’honorables scrupules s’élevèrent en lui. L’opiniâtreté naturelle à son esprit, son ambition très-grande, son orgueil plus grand encore et roidi sous l’offense, s’apaisèrent peu à peu. Les paroles du vieillard, abondantes et persuasives, enveloppaient, pour ainsi dire, et amollissaient sa colère. Pour se disculper à ses propres yeux ;

d’une apparente faiblesse, M. Louis Blf.nc faisait dans son for intérieur ces l’eiiexions rapides ; Que, si la commission des travailleurs devait rester sans efiets immédiats et pratiques, elle lui donnerait, du moins, l'occasion d’une propagande immense ; qu’on lui offrait au palais du Luxembourg ce qu’il avait souhaité ardemment depuis tant d'années, une chaire libre, une tribune retentissante, une prédication sans contrôle. N’y aurait-il pas folie à rejeter de pareils avantages? M. Louis Blanc déclara qu’il se rendait à l’avis du conseil.

Les délégués du peuple furent alors introduits. Un ouvrier mécanicien parla au nom de tous. Après qu’il eut achevé sa harangue, il y eut dans le conseil un moment d’embarras. Les membres du gouvernement qui avaient le plus insisté sur l’inopportunité d’un ministère du progrès s’étaient retirés dans le fond de la pièce, comme pour indiquer que cette affaire no les concernait pas. Seul, M. de Lamartine, toujours prêt à accepter la responsabilité de ses actes, restait sur la brèche et, voyant que personne ne se souciait de prendre la parole, il répéta au nom de ses collègues ce qu’il avait dit déjà en plusieurs rencontres. Il demanda aux ouvriers de la patience, du dévouement à la République. Ceux-ci l’écoutaient à peine. Us questionnaient du regard celui en qui ils mettaient toute leur confiance, épiant un mot, un signe qui leur apprît ce qu’ils avaient à faire.

Longtemps M. Louis Blanc détourna les yeux en silence. Enfin, il se décida à parler; mais avec quel effort! Son geste si prompt, auquel le commandement semblait si familier, devint hésitant, pre.sque timide. Son œil sincère se voila. D’une voix mal affermie, il répéta, comme une leçon mal apprise, des considérations tirées d’une politique qui n’était point la sienne et prononça sur lui-même une sentence dont il comprenait toute l’ironie. Les ouvriers, déconcertés, n’en pouvant croire leurs oreilles, se turent. On leur donna lecture du décret qui éludait leur vœu, après

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