‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 120 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

quoi ils se retirèrent, l’esprit rempli d’incer- j titude, se demandant l’un à l’autre le mot de cette énigme.

C’est ici le lieu de faire remarquer comment, dans des situations et à des heures différentes de la crise révolutionnaire, des hommes trèsdifférents aussi voient également s’évanouir leurs espérances de dictature devant une force des choses qu’ils ne peuvent combattre, car ils ne savent pas même où la prendre. Nous avons vu Blanqui, presque aussitôt après l’installation du gouvernement provisoire, prêt à lancer sur l’Hôtel de Ville ses bandes armées, les arrêter, les disperser, détourner lui-même le coup qu’il venait de préparer. Quatre jours plus tard, M. Louis Blanc, appuyé sur une force populaire bien plus considérable encore, fermement résolu de s’imposer avec elle et par elle à un gouvernement sans vigueur, hésite à son tour, se trouble et finit par supplier les envoyés du peuple de ratifier un décret qui déjoue leurs espérances communes. Plus tard encore, nous verrons le général Cavaignac, à la tête d’une armée victorieuse, triomphant des factions, cher à l’Assemblée nationale, laisser glisser le pouvoir entre ses mains, sans essayer de le retenir. A six mois de là, l’héritier d’un nom glorieux, porté au pouvoir par six millions de voix populaires, poussé par une croyance fataliste en son étoile, demeure aussi comme paralysé par la même force occulte, insaisissable. Cette force que personne ne nomme ni ne comprend, que tout le monde Subit, c’est l’esprit même du dixneuvième siècle.

Cependant la majorité du conseil restait consternée de ce qu elle venait de faire. Elle s’alarmait de l’incroyable popularité de M. Louis Blanc et prenait son audace pour de la force. Il lui semblait quelle venait d’abdiquer et de remettre entre ses mains le gouvernement du prolétariat. Aussi entendit-elle avec une joie extrême une proposition que la situation semblait commander et qui, en venant en aide à la détresse des ouvriers d’une manière pratique, allait, selon toute appa¬

rence, contre-balancer l’influence de M. Louis Blanc et de ses théories. Le ministre des travaux publics apportait un projet d’ateliers nationaux, d’après lequel les ouvriers sans ouvrage seraient embrigadés et tenus, sous des chefs militaires, à la disposition du gouvernement.

Débarrasser la place publique, se donner, pour combattre la révolution, comme on l’avait fait déjà par la création de la garde mobile, une force armée tirée du sein même du peuple, opposer ainsi le prolétariat au prolétariat, parut au gouvernement le chef-d’œuvre de l’habileté politique. La chose ne fut point discutée; le décret, rédigé par M. Marie, fut signé sans que personne élevât d’objection.

Par l’organisation des ateliers nationaux, la. majorité du conseil pensa non-seulement avoir paré aux difficultés pressantes que lui créaient la cessation du travail et la détresse des ouvriers, mais elle crut encore organiser contre M. Louis Blanc et le socialisme une force supérieure ; l’événement fît trop voir, à quelque temps de là, qu’elle n’avait fait autre chose que préparer et organiser contre ellemême la guerre sociale.

Mais toutes ces animosités, toutes ces discordes, qui fermentaient au sein du gouvernement, ne se trahissaient point au dehors, bien au contraire. Les traces du combat des trois jours disparaissaient rapidement. Les barricades étaient abandonnées, les pavés rentraient en place. On enlevait les arbres abattus, les bancs brisés qui obstruaient les promenades; on réparait à la hâte tous les dommages. La police active de Caussidière rétablissait partout les apparences de l’ordre. Insensiblement les boutiques se rouvraient; les voitures, dont on s’était hâté d’effacer les armoiries, pour se conformer au décret du gouvernement provisoire (1), se hasardaient

(1) M. Louis lilanc avait jugé utile un décret sur l’abolition des titres de noblesse. Ce décret, déjà rendu par l’Assemblée constituante, mais qui ne spécifiait rien, pas plus en 1790 qu’en 1818, sur les peines attachées aux infractions, fut observé aussi longtemps que les amateurs de titres eurent peur. Mais la bourgeoisie, qui tenait fortement à ces distmo-

une à une dans les rues fréquentées. La population qui était restée étrangère à la révolution, sortait, curieuse, de sa retraite et se laissait gagner à Fallégresse qui paraissait sur les physionomies populaires. Les affiches bizarres qui couvraient les murs, les caricatures qu’on vendait au coin des rues, les titres ex- . cehtriques des feuilles nouvelles criées sur la voie publique, égajmient les promeneurs. Les femmes remarquaient avec surprise le respect dont elles étaient l’objet, et se trouvaient mieux protégées par la décence publique depuis que les rues et les promenades étaient, en quelque sorte, à la garde des prolétaires.

Le 27, la proclamation de la République au pied de la colonne de Juillet présenta l’aspect d’une fête patriotique. Il est intéressant de voir comment le Moniteur rend compte de cette solennité. Son langage, tout empreint du .sentiment des masses, exprime, mieux que ne le pourrait faire un récit composé plus tard, la naïveté des espérances et des enthousiasmes ^ populaires.

- « Paris, dit le Moniteur du 28 février, a eu une des plus grandes et des plus belles fêtes dont ses annales aient conservé le souvenir. Deux bataillons par chaque légion de la garde nationale avaient été convoqués hier soir; quelques heures après, tout le monde était à son poste, et jamais les rangs ne furent mieux garnis. Les combattants encore armés, et qui, depuis plusieurs jours, partagent avec les gardes nationaux tous les services d’ordre et de sécurité publique, ajoutaient encore au nombre de cette milice populaire, et témoignaient ainsi de l’union fraternelle commencée sous les feux du combat et cimentée par la victoire. Ce peuple entier, sûr de sa force comme de sa grandeur, s’était donné rendezvous sur cette immortelle place de la Bastille, qui remplit plus d’une noble page dans l’his-

lions (le récente conquête, se hâta de les reprendre dès qu’elle crut le pouvoirs» faire sans danger. On vit alors une Cois de plus combien il est puéril de décréter des changements dans les usages quand on ne peut rien changer à l’esprit des mœurs,

toire de la Révolution et de la liberté. Les j-j membres du gouvernement provisoire sont B, partis de leur salle de délibération à deux heures précises; ils ont descendu le grand es- 1 1 calier de l’Hotel-de-Ville au milieu d’un con- i cours nombreux de citoyens, la garde présen- . ; tant les armes et- le tambour battant aux q

champs. Les cris de Vite la RèpuMiquel |

poussés parla foule enthousiaste, ont bientôt i retenti dans la place encombrée d’une multitude infinie. ' 1

« Le cortège aussitôt s’est ébranlé. Eh tête Lmarchait un détachement de la garde nationale à cheval, puis les élèves de l’école d’état-major.

Ils étaient suivis par une légion de la garde | nationale, où se mêlaient beaucoup d’autres citoyens dont les armes et le costume étaient comme le signe vivant de la révolution accomplie; entre les compagnies de cette légion, les jeunes gens de toutes nos écoles, dont la bravoure et le dévouement relèvent l’intelligence ^ et le patriotisme. Les membres du gouverne- |

ment provisoire venaient ensuite, en habit |l

noir, avec l’écharpe tricolore et la rosette | rouge à la boutonnière. Les ministres de la guerre, des finances, du commerce et de l’instruction publique, les adjoints de Paris, le directeur général des postes, s’étaient joints aux membres du gouvernement provisoire. I Tous ces élus de l’insurrection ont été salués par les acclamations les plus vives. Les officiers de Saint-C3^r les précédaient immédiatement, et un détachement des élèves de l’École polj’technique, l’épée nue, formait la haie. Derrière eux venait une masse immense qui a été grossissant jusqu'à la fin. La cour de cas- ^ sation, la cour d’appel, le général Bedeau, j commandant la division militaire, des officiers | de l’armée et de la marine, des fonctionnaires j des autres départements, s’étaient rendus sur ; la place de la Bastille, où la foule pressée se | serrait autour de la colonne de Juillet, dont le sommet était pavoisé d’étendards aux trois . '

couleurs. Le temps, qui avait été jusque-là pluvieux, .s’était éclairci, et le soleil a voulu éclairer de ses rayons cette première fête de

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