DEUXIEME PARTIE
la République. Arrivés au pied de la colonne, les membres du gouvernement provisoire se sont rangés sur une file pendant que la musique jouait la Hfarseillaise. Les drapeaux se sont placés en face d’eux. Après un roulement de tambour, M. Arago a pris la parole; il a d’une voix forte annoncé au peuple que le gouvernement provisoire avait cru de son devoir de proclamer solennellement la République devant l’héroïque population de Paris, I dont racclamation spontanée avait déjà consacré cette forme de gouvernement. La sanction de la France entière y manque sans doute encore; mais nous espérons qu’elle ratifiera le vœu du peuple parisien, qui a donné un nouvel et magnifique exemple de son courage, de sa puissance, de sa modération. Il tient à prouver à la patrie et au monde qu’il n’a pas seulement l’instinct de ses droits, mais qu’il en possède aussi l’intelligence et la sagesse. Calme et fort, énergique et généreux, le peuple de Paris être présenté à la
France comme un de ses titres d’orgueil. Il semble avoir laissé tomber dans le plus dédaigneux oubli une royauté malfaisante pour ne s’occuper que des grands intérêts, qui sont ceux de tous les peuples, des principes immortels qui vont devenir pour eux la loi morale de la politique et de l’humanité.
« Citoyens! s’est écrié M. Arago avec en- « thousiasme, répétez avec moi ce cri popu- « laire: Vive la République! »» Tous les membres du gouvernement provisoire se sont découverts, les drapeaux se sont inclinés, et, au bruit des tambours battant aux champs, au bruit des trompettes et de la musique s’est joint cet autre bruit immense du peuple qui couvrait tous les autres : Vive la République!
« Le vénérable président du conseil, M. Dupont (de l’Eure), a remercié alors en ces termes la population de Paris de la conquête I quelle venait d’accomplir;
« Citoyens,
« Le gouvernement provisoire de la Répu-
« blique profite avec bonheur et empressement « de la première réunion de la garde nationale « de Paris pour venir la remercier des ini- « menses services qu’elle a rendus à la patrie « dans les grandes circonstances nous
« venons de traverser. Nous comptons tou- « jours sur votre patriotique concours pour la « consolidation du gouvernement républicain, « que le peuple français vient de conquérir au « prix de son sang, pour le maintien de l’ordre “ social et pour l’afl’ermissement de toutes “ nos libertés. »
« Des bravos répétés ont accompagné cette allocution du vénérable président. D’enthousiasme a augmenté encore quand M. Arago a dit avec émotion ; « Citoyens, ce sont quatre- « mngts ans d'une vie 'pure et patriotique qui « vous parlent!... — Oui, oui, vive Dupont « [de l'Eure) ! » Et celui-ci ayant répondu en s’écriant: Vive la République! ce cri s’est prolongé pendant plusieurs minutes.
« M. Crémieux, dans de chaleureuses paroles, a invoqué la mémoire des braves citoyens morts à la révolution de Juillet et dont les noms sont gravés sur le bronze de la colonne. Cette journée doit consoler leurs âmes affligées pendant dix-huit ans. Nul ne pourra désormais enlever au peuple les fruits de sa conquête. Le gouvernement républicain dérive du peuple, et il s’y appuie. Toutes les distinctions de classe sont efiiicées devant l’égalité, tous les antagonismes se calment et disparaissent par cette fraternité sainte qui fait des enfants d’une même patrie les enfants d’uiie famille, et de tous les peuples, des alliés. Ces paroles ont été interrompues .par les applaudissements les plus vifs.
« Le colonel de Courtais, commandant la garde nationale, a fait alors commencer le défilé; mais la foule était tellement entassée qu’elle rompait les rangs. Elle défilait auss devant le gouvernement provisoires et à chaque instant les cris de Vive la Répub iiquel retentissaient avec éclat. ILa fiillu près d’une heure pour le défilé de la première et de la
deuxième légion. Les membres du gouvernement provisoire se sont alors mis en marche, afin de passer devant le front des autres légions échelonnées le long des boulevards. Depuis la place de la Bastille jusqu’à la hauteur du faubourg Poissonnière, ce n’a été qu’un seul cri dont l’écho se prolongeait au milieu d’une foule innombrable. Le peuple de Paris semblait vouloir prendre à témoin le ciel et la terre, et il consacrait la République française par les accents les plus vigoureux que le désir et la conviction aient jamais arrachés -à des poitrines humaines. Toutes ces figures avaient le caractère de la confiance et de la joie, non pas d’une joie emportée et frivole, mais d’une joie sereine et réfléchie. Quand on se retournait du haut du boulevard Saint-Denis, on apercevait, marchant derrière le gouvernement provisoire, une masse de citoyens, énorme, immense, qui remplissait la grande voie dans toute sa largeur et qui s'étendait jusqu’à perte de vue. C’était le plus important; rien n’égale la pompe que donne la présence du peuple, rien n’est comparable à sa majesté.
« Cette journée est désormais inscrite au nombre de celles qui laissent dans l’histoire les traces qu’on aime le mieux à retrouver. Ce peuple, si indigné il y a trois jours, si animé de toute la chaleur de la bataille, était là aujourd’hui tout entier, mêlant, confondant ses impressions, n’éprouvant plus qu’un sentiment de concorde, et s’abandonnant à toutes les espérances d’un avenir de grandeur et de prospérité avec une confiance qui, cette fois du moins, ne sera pas trompée. On peut le dire avec un juste orgueil, le gouvernement, appuyé sur cette force populaire, sera le plus puissant des gouvernements. En servant la France, il servira toutes les nations de l’Europe ; le peuple de Paris a ouvert une ère nouvelle. La République française fait reprendre à notre patrie le cours glorieux de ses destinées; elle lui rend l'initiative du progrès; elle vient enfin au secours du temps et des idées qui préparent peu à peu les États-Unis de l’ancien continent. >»
Et comment le gouvernement provisoire aurait-il pu entrer un seul instant en doute sur les sentiments que lui portait la nation? Les adhésions lui arrivaient de toutes parts, non pas tardives, isolées ou contraintes, mais em- ! pressées, ferventes. Les colonnes du journal officiel en étaient remplies. L’Hotel-de-Ville j semblait trop peu spacieux pour recevoir tous ! les dévouements qui venaient s’offrir à la Ré- | publique. Adresses, félicitations, offrandes y | affluaient sans relâche. Autant que la soumis- I sion au gouvernement provisoire, l’admira- j tion pour le peuple était à l’ordre du jour. Le ■ ton dithjTambique s’élevait de minute en minute. Chacun voulait se signaler en excédant la mesure de la flatterie; les plus effrayés étaient les plus prodigues de louanges. Les ^ suffocations de la peur se soulageaient par des ! élans d’enthousiasme.
Le clergé avait donné l’exemple d’une adhé- j
sion spontanée. Dès le 24 février au soir, ‘ ' ♦ * !
Mgr Affre, archevêque de Paris, déclarait- se
rallier sincèrement à la République et ordonnait aux curés de son diocèse de chanter aux | offices \e Domine salvum fac populum. Peu de jours après, le P. Lacordaire exaltait dans la chaire de Saint-Merry ce peuple superbe en sa colère. L' Univers, ]o\ivnai\ du parti catholique, s’exprimait en ces termes ;
« Dieu parle par la voix des événements. La révolution de 1848 est une notification de la Providence. A la facilité avec laquelle ces grandes choses s’accomplissent, et lorsque Ton considère combien, au fond, la volonté des hommes y a peu contribué, il faut reconnaître que les temps étaient venus. Ce ne sont pas les conspirations qui peuvent de la sorte bouleverser de fond en comble et en si peu de temps les sociétés humaines. Une conspiration qui réussit allume instantanément la guerre civile. Le principe politique attaqué et renversé par surprise cherche immédiatement à se défendre. Qui songe aujourd’hui en France I à défendre la monarchie? Qui peut y songer? j La France croyait encore être monarchique et j elle était déjà républicaine. Elle s’en étonnait