PLANTATION D'LN ARBRE DE LIBERTÉ AU CHAMP DE MARS (P
iiispiru à un jeune lionnne tres-distingue, appartenant à une famille honorable du pays, une passion qu’elle partagea. Le mariage était convenu quand le père du jeune homme apprit qu’il allait recevoir dans sa maison la fille d’un prêtre marié. Il rompit aussitôt avec éclat. L’infortuné Barbés, déjà fortement ébranlé par la mort de sa femme, ne put supporter ce nouveau coup ; il se donna la mort.
Ces événements sinistres et peut-être l’influence du sang imprimèrent de bonne heure à l’âme d’Armand Barbés un caractère d’abnégation et de tristesse religieuse. On eût dit qu’il se sentait prédestiné au martyre. Il adopta avec une ferveur concentrée la cause de ceux qui souffraient. Héritier de biens considérables, il professa les doctrines communistes dans ce qu’elles ont de plus absolu (1).
(1) Il comparait la société actuelle, défendant ce qu il ap-
La compassion, en pénétrant dans son cœur, absorba toutes ses autres facultés. La pensée incessante des douleurs du peuple fit sur lui l’effet de ces vœux intérieurs qui consacraient les chevaliers du moyen âge à une entreprise héroïque. Une douceur et une égalité d âme parfaites parurent constamment, depuis qu’on le vit mêlé aux troubles politiques, dans toute sa personne. Quand il revint à Paris, après neuf années passées dans les prisons d Etat, sa belle tête, devenue un peu chauve, semblait encore plus fière ; sa démarche, avec plus de lenteur, avait pris plus de dignité;, son œil voilé et son visage pâli décelaient la souffrance, mais son sourire gardait une sérénité inaltérable et sa voix touchante n’avait pas
pelait l’idole du capital contre les communistes, au paganisme défendant Jupiter et Mercure contre le Christ qui venait apporter au monde une religion nouvelle.
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perdu dans l’isolement le don de la persuasion.
Le jour même de son arrivée, M. Barbés, après avoir entendu ses amis et sondé avec chagrin la' profondeur des dissentiments qui séparaient l’un de l’autre les membres du gouvernement provisoire, résolut de tenter une conciliation. Comme M. de Lamartine lui paraissait, ainsi qu’à presque tous les chefs du parti populaire, l’homme le plus propre à réunir sous le drapeau républicain les différentes opinions du pays, ce fut lui qu’il alla trouver. Il lui offrit un concours désintéressé, s’engagea à soutenir le gouvernement provisoire dans la tâche qu’il s’était donnée, de traverser sans effusion de sang les jours qui devaient s’écouler jusqu’à la convocation de l’Assemblée, promit de modérer l’impatience des prolétaires et de veiller sur les hommes suspects, dont il voyait déjà poindre les mauvaises menées. Il témoigna à M. de Lamartine une grande confiance et, satisfait de ses entretiens avec lui, il ouvrit son club par une adhésion explicite à la politique du gouvernement provisoire.
Dans une des premières séances du conseil, M. Barbés avait été fait gouverneur du Luxembourg*, peu de temps après, on le nomma colonel de la 12® légion de la garde nationale. Malgré les instances de M. Louis Blanc, il refusa la première de ces fonctions, la jugeant une sinécure, et n’accepta qu’avec peine le commandement de la légion. Sa simplicité et sa modestie répugnaient à toute distinction. Barbés était, entre les démocrates, l’un des plus sincèrement pénétrés du sentiment de l’égalité et le plus conséquent avec ses principes dans les habitudes de la vie. Son club, moins exclusif que d’autres, assidûment fréquenté par un auditoire sérieux, réunit un grand nombre d’hommes influents sur le peuple. MM. Pierre Leroux, Bac, Bibeyrolles, Martin -Bernard , Proudhon , Lamieussens , Greppo s’y rendaient chaque soir. On y traitait avec beaucoup d’animation les questions politiques et sociales. Le communisme y eut
des orateurs passionnés; mais pendant trèslongtemps on écarta toutes les propositions hostiles au gouvernement provisoire, et les discussions les plus vives se terminaient toujours par des paroles de conciliation, par des conseils de prudence.
Le club des Amis du peuple, ouvert par M. Raspail au Marais et qui rassemblait chaque soir environ six mille personnes, n’avait pas, dans l’origine, un caractère plus agressif que celui de M. Barbés. M. Raspail y parlait à peu près seul et ramenait le plus possible les délibérations à l’examen des questions de doctrine. Bien qu’il fût d’une nature soupçonneuse à l’excès et que le langage du gouvernement provisoire lui inspirât peu de confiance '1), M. Raspail était un esprit capable de politique, et il comprenait mieux que personne la nécessité d’accoutumer peu à peu, par un gouvernement sans violence, les classes bourgeoises à la République. Il pensait aussi que le nom et la personne de M. de Lajnartine devaient rallier tous les partis et qu’aucun chef populaire, pas plus lui-même que Barbés ou Blanqui, Louis Blanc, Pierre Leroux ou Gabet, ne pouvait sérieusement prétendre imposer à la nation un gouvernement dictatorial et des institutions communistes.
Quoique ses doctrines, fortement liées dans un système de philosophie panthéiste, allassent à un communisme radical et qu’il considérât le droit de propriété comme une illusion de V amour-propre, il s’élevait en toute occasion contre la pensée d’une réforme immédiate et violente ; il combattait la loi agraire, qu’il appelait une chimère de répartition, une idée absurde. « Ceux qui rêveraient la réforme sociale par le bouleversement subit de la propriété, disait-il, seraient plus que des coupables ; ce seraient des insensés ; ce seraient des sauvages qui se vengent de leurs ennemis en dévastant leurs moissons, et qui couronnent
(1) En passant, le 26 février, devant une affiche du gouvernement où le mot citoyen avait fait place à une W majuscule, M. Raspail signala à l’un de ses amis cette substitution qu’il considérait comme un premier acte .significatif de réaction contre l’égalité démocratique.
de leur propre mort le succès d’une stupide vengeance. Légalité des droits est U7ie loi immuable, V égalité des biens ne durerait pas deux heures. »»
Ce qu’il y avait d’absolu dans l’expression i ' même de ses idées les plus sages, son caractère ombrageux, son austérité isolaient Raspail des partis et des coteries. Il exerçait un ascendant personnel très-grand sur la population des faubourgs. Son savoir médical le mettait à même de secourir efficacement, à toute heure, des maux et des souffrances que les rhéteurs des clubs se contentaient de peindre et que les ambitieux savaient exploi- I ter; mais c’était une action morale, isolée,
I secrètement jalousée et contrecarrée par les * chefs de parti, et qui n’eut jamais l’initiative ! dans le mouvement révolutionnaire. A l’ex- 1 ception de M. Kersausie, noble breton (1), son inséparable compagnon dans la lutte et dans la captivité, on ne voyait autour de M. Raspail que les soldats obscurs de la démocratie. Les membres les plus radicaux du gouvernement, MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc, le i jugeaient dangereux. M. Caussidière, qu’il alla i trouver le jour de son installation pour avoir communication des registres de la police et 1 connaître ainsi les noms de ceux qui avaient trahi dans les sociétés secrètes, se refusa obstinément à cette confidence (2). Peu de jours après, le journal de M. Raspail, Y Ami du peuple, fut enlevé des mains des crieurs et déchiré par une troupe d’étudiants à qui l’on avait su le rendre suspect. Le bruit se répandit, on ne sait trop comment, que Raspail prêchait, comme l’avait fait Marat, l’extermination des riches (3). Alors, profondément blessé, jugeant
(1) Kersausie (Théophile-Cuillard de Latour-d’Auvergne), était capitaine de hussards en 1830. Il donna sa démission et entra bientôt dans les sociétés secrètes. Condamné à la déportation, en 1835, il revint en France après l’amnistie, alla combattre en Espagne contre les carlistes et passa de là en Italie, où il apprit, dans les premiers jours de mars 1818, la proclamation de la république.
(2) .Jusque vers le milieu du mois de mai, M. Raspail ne cessa d’insister, dans son journal l’Ami du peuple, sur la publicité des dossiers et du livre rouge de la police.
(3) On trouve dans le n' 3 de l'Ami du peuple, 12 mars, le
la République perdue, puisque le plus convaincu des républicains était pers'écuté et calomnié, il s’enfonça plus avant dans sa retraite, ne garda plus de ménagement et se mit à dénoncer au peuple les actes du gouvernement provisoire, inspirés, disait-il, par l’esprit de réaction et funestes à la cause démocratique.
Un homme d’une . valeur scientifique bien moindre que M. Raspail, mais infiniment plus propre au gouvernement du vulgaire, préparé de longue main àjouer un rôle dans la révolution, M. Gabet, ouvrit dans une salle publique de la rue Saint-Honoré, pour ses adeptes, au nombre de 6 à 8,000, un club qu’il conduisit avec une autorité et une habileté remarquables. M. Gabet tenait par sa naissance au prolétariat dont il avait embrassé les intérêts et dont il servit la cause avec zèle et persévérance. 11 était fils d’un tonnelier de Dijon. Elevé pour la magistrature, il fit connaître son nom au peuple par la publication d’une Histoire wàrerselle populaire, celle d’une Histoire de la Résolution française, que la presse démocratique appela le Manuel des patriotes, et par la fondation du journal le Popnilaire. Le parti démocratique le porta à la députation en 1831. En 1834, un procès politique l’obligea à s’éloigner. Il passa cinq années en Angleterre. G’est là qu’il entra en relations avec le célèbre Owen et qu’il étudia ses doctrines. A l’expiration de sa peine, M. Gabet, de retour à Paris, en 1839, désabusé des conspirations par l’expérience, ennemi par tempérament des luttes à main armée, se proclama communiste. Gomme il était doué de l’esprit d’apostolat, il entreprit de prêcher ses nouvelles théories, les rattacha à l’Evan-
passage suivant qui montre suffisamment combien ces assertions étaient calomnieuses : « La terreur de 93, aujourd’hui, en 1848! elle>n’a plus de sens; elle ne serait plus qu’une atroce folie, un drame à la Néron, un incendie de Rome, pour traduire en action l’incendie de Troie. La terreur contre qui?
Contre nous-mêmes donc, puisque nous pensons tous de
même ..
« Depuis quinze jours je vois des Fr.xnçais partout et des ennemis nulle part. Au milieu de ce peuple de frères, promenez donc la guillotine, si vous l’osez ! ou vous conduira vous et elle à Bicêtre, le dernier jour du carnaval. »
gile et en composa un système d’organisation sociale dont il décrivit dans un ouvrage d’imagination ( Voyage en Icarie) les lois, les mœurs, les coutumes et surtout les plaisirs. Des publications multipliées, une polémique trèsvive contre le National, la création, sur de nouvelles bases et dans un esprit ouvertement communiste, du journal le Populaire, groupèrent autour de M. Cabet des esprits simples, des hommes honnêtes qu’attiraient la morale bienveillante, le ton paternel d’un enseignement qui n’empruntait rien à la science ni à la philosophie. M. Cabet possédait à un haut degré le talent de l’organisation; il cachait sous les dehors d’une bonhomie communicative l’instinct et même les habiletés du pouvoir. Il sut plier à une discipline aveugle des hommes d’une grande énergie, les fanatisa doucement par insinuation, et prit en peu d’années, sur la secte particulière du communisme qui retint le nom dC icarienne, une autorité dont la nature et les moyens, petits en apparence, mais forts par leur multiplicité et leur unité, tenaient du despotisme clérical plutôt que de l’ascendant d’un chef populaire.
M. Cabet avait eu, pendant qu’il était député, des relations bienveillantes avec M. de Lamartine. Il avait confiance dans ses intentions et souhaitait de prendre de l’influence sur lui pour le soustraire aux intrigues du National, qu’il jugeait funestes à la République. Il ajournait de lui-même l’application des doctrines communistes. Les proclamer prématurément, ce serait, pensait il, effaroucher l’opinion et ruiner l’établissement républicain. Aussi se montra-t-il sincèrement disposé à soutenir le gouvernement provisoire. Le jour qu’il ouvrit son club , il fit afficher dans tout Paris une déclaration de principes, où il disait explicitement que les Icariens entendaient ne porter aucune atteinte ni à la famille ni à la propriété. Pendant toute la durée du gouvernement provisoire, M. Cabet demeura fidèle à ce programme et, malgré son mécontentement et sa défiance, il contribua en plusieurs circonstances à sauver la majorité
du conseil des complots qui se tramaient contre elle.
Indépendamment de ces clubs principaux, il s’en forma une multitude d’autres dans tous les quartiers populeux de Paris. Le directeur des ateliers nationaux institua, le 2 avril, un club central composé de délégués élus par les travailleurs et qui se réunissaient sous sa présidence plusieurs fois la semaine. Les rédacteurs du National organisèrent le club ou comité central des élections, sous la présidence de M. Recurt.
Les phalanstériens, présidés par MM. Considérant, Cantagrel, Laverdant, Hennequin, continuèrent, sans y mêler beaucoup de politique , l’enseignement de l’école. Le club de l'Arsenal et le club des Quinze- Vingts, très-violents, mais très-surveillés, attiraient chaque soir les prolétaires. Les étudiants du quartier du Panthéon se rassemblaient au club de la Sorbonne et au club du 2 mars.
Quelques clubs conservateurs ou légitimistes, i le club républicain pour la liberté des élections, sous la présidence de M. Viennet, le club du, dixième arrondissement, présidé par M. de Vatisménil, essaj^aient aussi, mais timidement, de tempérer le mouvement révolutionnaire. Enfin l’un des fondateurs de la Réforme, M. Grandmesnil, ami particulier de M. Ledru- I Rollin, réunit, le 2 mars, dans les combles de j la préfecture de police, sous les auspices de ' M. Caussidière, un certain nombre d’hommes énergiques qui constituèrent, sous le nom de club des droits et des devoirs, une société organisée militairement, dont le but secret était de faire passer aux mains de M. Ledru- Rollin le gouvernement dictatorial de la République. Ce club se fondit plus tard avec la Société des droits de l'homme (1), présidée par 1\L Villain, et tint ses séances au Palais-National, où il se prépara sans beaucoup de mystère au combat à main armée.
(1) La Société des droits de l'homme, qui fut un grand sujet de terreur pour les Parisiens, et que l’on croyait forte de 30,000 hommes, n'eut pas d’existence réelle et ne compta jamais que ceux qui prétendaient en être les chefs.