‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 123 sur 266 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Bientôt tous les clubs sentirent le besoin de s’entendre et de centraliser leur action pour agir sur les élections qui approchaient et dont on pressentait le caractère peu révolutionnaire. Le chil) des clubs fut organisé dans ces vues par un nommé Longepied, et s’installa dans la maison qu’occupait M. Sobrier. Il se composait de trois délégués de chacun des autres clubs. Le ministre de l’intérieur lui alloua un crédit de 120,000 fr., afin qu’il pût envoyer dans les départements des agents secrets, chargés de surveiller l’action des commissaires officiels , de les seconder ou de les dénoncer suivant l’occasion (1), de faire une propagande active dans les villages, dans les régiments, dans tous les lieux de réunions populaires. Ce fut dans ce club que s’exerça la police la plus active (2). MM. Ledru-Rollin, Lamartine, Marrast y répandirent des sommes considérables, prises sur les fonds secrets de leurs départements. Chacun cherchait à s’y faire des partisans. M. de Lamartine entretenait de fréquents rapports avec M. Sobrier; M. Ledru-Rollin y agissait par MM. Grandmesnil et Longepied. MM. Villain et Cahaigne appartenaient plus particulièrement à M. Caussidière. Mais, malgré tant d’intrigues ou plutôt à cause de ces intrigues , le club des clubs et le journal la Commune de Paris qui lui servait d’organe, eurent un effet diamétralement contraire à celui qu’on en attendait. Ils déconsidérèrent dans l’opinion plusieurs des membres du gouvernement provisoire qui s’abaissaient à chercher de pareils auxiliaires, et jetèrent dans la population des campagnes les plus déplorables préventions contre la République.

L’attrait des clubs était vif pour la population parisienne qui aime la nouveauté, la pa-

(1) 11 n’y eut pas moins de 450 agents envoj’és par le club des clubs. Ils reçurent tous des instructions imprimées et touchèrent une solde de 5 fr. par jour. Il y avait parmi ces agents des sous-officiers chargés spécialement de désigner aux soldats les chefs suspects. (Voir le Ra])p<yrt de la commission chargée d’‘‘xav\iner les comptes du gouvernement provisoire.)

(2) Voir au volume I, p. 247, du Rapport de la commission d'enquête, la déposition de M. Carlier sur les quatre polices de Paris.

rôle, et ne hait pas un peu de scandale. Mais leur influence ne fut ni homogène, ni salutaire. La voix des hommes sérieux y put rarement dominer le tapage des fous; les conseils d’une sage politique ne s’y frayèrent qu’un chemin difficile à travers les flatteries et les exagérations perfides dont on commençait à empoisonner l’oreille du peuple. Au lieu d’enseigner aux prolétaires les nouveautés de l’institution démocratique et le sens profond de la souveraineté du peuple, on leur souffla dans la plupart des clubs un mauvais esprit d’imitation jacobine; on leur apprit le langage d’un autre temps qu’ils avaient oublié ; on suscita en eux un esprit de despotisme révolutionnaire qui faillit, en plusieurs circonstances, perdre une cause dont la grandeur n’avait besoin pour triompher que de temps et de liberté. Des improvisateurs, des hommes sans étude et sans expérience, traitèrent à l’aventure, sans préparation, sans réflexion, les plus graves questions de droit politique, les ramenant toutes à je ne sais quelle doctrine de V infaillibilité du feufjle, qui rendait superflu l’exercice de la raison individuelle. Le mot même de peuple prit dans leur bouche une acception étroite et ne signifia plus que le prolétariat industriel (1). Ils accoutumèrent les masses à se payer de paroles sonores et vides, les abusant, les égarant par de détestables adulations. Quand vint le moment où le peuple dut exercer son droit de citoyen et faire acte de souveraineté légale, ils se mirent à ébranler par avance le respect de la représentation nationale et répandirent cette idée subversive qui rendrait à jamais impossible l’établissement de l’état démocratique : que si le résultat des élections ne convenait point au peuple de Paris, il lui appartenait d’en faire bonne justice et de se débarrasser, comme il l’entendrait, des élus du suffrage universel, des représentants de la France.

(1) Cette iintithèse, créée par la presse et les clubs en 1818, entre le mot peuple et le mot bourgeois, n’existait pas dans la première révolution. On disait alors la nation et les citoyens. Le mot peuple, pris pour la masse, ne fut adopté qu’à la tin de l’Assemblée législative, et encore ne fut-ce jamais pour désigner exclusivement le prolétariat.

Un nombre infini de journaux, plagiaires jusque dans les titres qu’ils prenaient, ne secondèrent que trop cette action des clubs. Pour frapper l’oreille des passants et pour flatter les curiosités dépravées, les feuilles colportées et criées sur la voie publique rivalisaient de cynisme et de violence (1). Les partis hostiles à la République se servirent de ce moyen abject de propagande et, comptant sur la crédulité des masses, ils dressèrent leurs embûches dans ce terrain fangeux de la démagogie. Quelques journaux bonapartistes essayèrent de réveiller dans le peuple le souvenir des gloires impériales, afin de préparer l’élection du prince Louis Bonaparte. Les légitimistes aussi cherchèrent à s’insinuer par cette voie détournée. Enfin, de toutes parts, les hommes et les partis politiques, au lieu de faire effort pour éclairer le peuple, aider ses grands instincts et sa droiture naturelle, ne le considérant point en vue de son propre bien, mais en vue de leurs ambitions, prirent à tâche de fausser son jugement et de troubler sa raison.

Les journaux d’un ordre plus élevé, qui auraient pu contre-balancer l’effet de ces prédications grossières, avaient perdu tout crédit. Le National, considéré par le peuple comme un organe semi-officiel du gouvernement, la Ni/orme même, dont les principaux rédacteurs étaient au pouvoir, n’inspiraient plus de curiosité. Le Populaire de Gabet n’intéressait que les Icariens ; V Atelier partageait la défaveur dont était frappé le National avec lequel il avait un lien intime. Le Siècle, U Constitii,tionnel, les Délais, n’ayant d’autre but, dans ces premiers temps, que de ne pas se compromettre par des opinions trop explicites, n’étaient lus que dans les classes riches. La Presse seule, où M. de Girardin redoublait de verve, réussit à fixer l’attention publique, d’abord par l’éclat de son adhésion à la République, et bientôt après par la hardiesse de

(1) Il y en eut pendant les quatre mois que dura la liberté illimitée, j usqu’à 2ü0. - j

ses attaques contre le gouvernement qui n’avait pas su ou voulu ménager une ambition irritable. Mais, entre tous les j'ournaux, le seul qui se produisit avec une originalité et un talent tout à fait extraordinaires, ce fut le Liejirésentant du peuple, publié par M. Fauvety et M. Proudhon. M. Proudhon, dont j’ai caractérisé dans la première partie de cet ouvrage la personne et les écrits, se trouvait à Paris au moment où éclata l’insurrection. Mais, comme il n’appartenait à la rédaction d’aucun journal ni à aucune coterie politique et que son tempérament ne le poussait pas au combat à main armée, il demeura à l’écart. On ne le vit ni dans larde nia l’Hotel-de- Ville. Son unique coopération au mouvement révolutionnaire fut de composer pour la Déforme l’affiche qui déclarait Louis-Philippe déchu. Après quoi il retourna à ses occupations habituelles, et, du fond de sa retraite, en publiant un journal quotidien, il agita l’opinion plus fortement, plus profondément que ne le firent les hommes les plus mêlés à la multitude. Le Pepvèsentant du peuple prit des allures inaccoutumées dans la presse. Il ne se rangea sous aucune bannière. Attaquant d’une verve hautaine aussi bien la majorité que la minorité du gouvernement, gourmandant les clubs, les journaux, la place publique, jugeant dédaigneusement et raillant sans pitié tantôt les républicains à\x National, tantôt les jacobins, tantôt les communistes, M. Proudhon surprenait chaque matin ses lecteurs, qui avaient peine à concilier le ton et l’allure de sa polémique contre les révolutionnaires avec ce que l’on connaissait de ses opinions ultra-radicales.

A tout moment, il paraissait en contradiction avec lui-même, parce qu au lieu de chercher les moyens d’organiser la démocratie, son radicalisme négatif se donnait pour tâche la désorganisation de tous les pouvoirs. Il ne croyait pas que la révolution eût autre chose à accomplir que la destruction de toutes les entraves qui gênaient la spontanéité de 1 instinct social. Plus de clergé, plus d’armée, plus de magistrature, plus de propriété, l’absence de tout

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