DEUXIÈME PARTIE
gouvernement, Van-arcJiie (1), c’est-à-dire la srociété livrée à ses propres forces, c’était là ridéal philosophique de M. Proudhon ; mais, comme cette Vue générale variait à l’infini dans les applications particulières, il en résultait des inconséquences, des revirements, des soubresauts, toute une manière de dire imprévue, saisissante, qui excitait au plus haut point la curiosité publique.
Il n’en allait pas ainsi du Peuple -constitnant, fondé par M. de Lamennais. L’illustre vieillard, sorti brusquement de sa retraite au bruit du tocsin, apportait dans la lutte quotidienne du journalisme où l’avaient jeté la fougue de son caractère et l’ardeur du sang breton, des habitudes de style d’une majesté toute philosophique. Sa diction superbe et son accent sacerdotal ne transmettaient point à ses lecteurs la fièvre révolutionnaire dont son âme était tourmentée. S’il pensait souvent comme Danton, il parlait toujours comme Bossuet. Quand la passion le voulait faire journaliste, la forte discipline de son esprit le contraignait à rester Père de l’Église ; le peuple, qui ne connaît pas ces contradictions du génie, demeurait insensible à une éloquence dont le caractère était opposé à l’inspiration et qui n’empruntait rien au temps ni à lacirconstance.
Les relations personnelles de M. de Lamennais avec M. de Lamartine, qui le consultait fréquemment dans des réunions intimes, son aversion profonde pour les théories communistes, le rangeaient, en dépit de ses entraînements, du côté modéré du gouvernement provisoire. Aussi désintéressé à défendre la propriété, lui qui ne possédait rien, que Barbés, riche propriétaire, à prêcher le communisme, il exerça pendant quelque temps, sur plusieurs des hommes les plus exaltés de la révolution, une action modératrice, et ce ne
(1) IM. Proudhon empruntait cette expression, dont on lui attribua l’invention, à J. -J. May, l’un des communistes qui fondèrent, en 1841, V Humanitaire. Dans l’exposition des doctrines de l’école, May disait entre autres choses : « Le gouvernement démocratique doit être anarchique dans l’acception scientifique et non révolutionnaire du mot. Une république | sans président est un gouvernement anarchique, c’est-à-dire ;
fut qu’après la retraite du gouvernement provisoire qu’il entra dans les voies de l’opposition socialiste.
Il ne faut pas l’oublier, d’ailleurs, durant ces premiers mois de la République, malgré une certaine violence dans les clubs et dans les journaux, malgré une ostentation de terrorisme chez quelques meneurs, la pensée générale était portée à soutenir le gouvernement provisoire et plus particulièrement, dans le gouvernement, M. de Lamartine. Nous avons vu que les principaux chefs de secte et d’école, MM. Barbés, Ra.spail, Gabet désiraient sincèrement s’entendre aveoilui. M. Ledru-Rollin, qui commençait à rêver la dictature, ne croyait pas pouvoir écarter M. de Lamartine. Madame Sand, accourue du Berri à la nouvelle de la révolution et qui s’était jetée avec ardeur dans l’agitation révolutionnaire, lui promettait le concours de sa plume éloquente. M. Sobrier le servait sous main; M. Considérant proclamait tout haut ses sympathies pour lui ; M. Blanqui, nous le verrons bientôt, allait le trouver au ministère des affaires étrangères. Tous ces agitateurs sentaient bien que, s’il leur était facile de disposer à un jour donné d’une fraction plus ou moins considérable de la population ouvrière, ils étaient dans l’impossibilité de fonder un gouvernement, qui ne soulevât pas aussitôt contre lui la masse de la nation (1). Ils se savaient trop profondément divisés entre eux pour essayer de se mettre d’accord. Toute leur ambition était donc de se maintenir en bons termes avec M. de Lamartine, c|ui n’avait de parti pris contre personne, et d’abriter derrière cette popularité peu défiante les projets encore irréalisables dont ils nourrissaient la chimère. Au moment dont je parle, tous les courants de l’opinion arrivaient à M. de Lamartine. La France entière le considérait comme un médiateur providentiel entre les partis et les
(1) Il est curieux de consulter à cet égard l’opinion peu suspecte de M. Louis Blanc ; « Est-ce que M. de Lamartine, ditil, ne jouissait pas alors (au 17 mars) d’une popularilé éclatante, non pas ait sein de quelques clubs, il est vrai, mais parmi les masses? » (Voir Pages d' histoire, p. 97 et suiv.)
classes. Le nom et le rôle de Washington lui étaient assignés par le vœu public. La suite des événements nous montrera comment lui échappa cette fortune et comment cette belle concordance des sentiments de paix s’évanouit pour faire place à toutes les haines, à toutes les fureurs de la guerre civile.
L’aspect de Paris, dans cette première période encore toute pacifique de la révolution, ne peut guère se décrire. Le besoin d’expansion de cette grande masse populaire que des lois rigoureuses avaient tenue depuis un demisiècle exclue de la vie publique et comme frappée de silence, éclatait de toutes parts, se répandait en mille manières, prenait les formes les plus excentriques.
Les murailles étaient couvertes de placards de toutes couleurs où vers et prose se disputaient l’attention des passants. C’étaient le plus souvent des dithyrambes en l’honneur de ia révolution et du peuple français; des appels à la fraternité; des actions de grâces au gouvernement provisoire ; des hymnes à la République ; des exhortations au calme , à la concorde, au respect des propriétés; c’était enfin l’expression naïve , confuse , exaltée , dans un langage incohérent, souvent grotesque, des meilleures pensées et des sentiments les plus honorables (1). A chaque instant on voyait défiler, enseigne déployée, tambour en tête, de longues processions d’hommes, de femmes, d’enfants, qui marchaient en se tenant par la main, le visage rayonnant de joie, portant à l’Hôtel-de-Ville, dans des corbeilles ornées de rubans et de fleurs, le tribut volontaire, l’hommage reconnaissant d’un peuple qui se croyait devenu libre. Il n’y avait si pauvre corps d’état qui ne voulût présenter son offrande; si humble profession qui ne tînt
(1) « Les gens mêmes (jui s’alarment le plus sont obligés de rendre témoignage à la douceur de la population. On n’est pas assez frappé du spectacle inouï que présente la France en ce moment. Dans aucun temps, dans aucun pays pareille chose ne s’était vue; dans aucun temps, dans aucun pays, une société de trente-cinq millions d’hommes n’aurait pu être livrée à elle-même avec si peu de dommages. » (Jour/wl des Débats, 29 mars 1848.)
pour un devoir de féliciter le gouvernement, de l’encourager au bien, de lui demander surtout de procurer au plus vite le bonheur universel ; il n’y avait si mince contestation qui ne prétendît à être vidée dans le conseil. Dans le premier essor de cette vie nouvelle que la révolution faisait au prolétariat, dans cette communication perpétuelle de tous avec tous, le gouvernement était considéré par la candeur populaire comme une justice de paix ou comme un tribunal d’honneur qui devait redresser tous les torts, pacifier toutes les querelles, pourvoir à tous les besoins. Comme si le jour n’eût pas suffi à ces démonstrations de la joie et do l’espérance publiques, la jeunesse parisienne imagina de faire des promenades nocturnes, à la clarté des torches, au bruit des pétards, et de sommer par des menaces ironiques les habitants paisibles d’illuminer partout sur son passage.
Dans le faubourg Saint-Antoine, les petits locataires exigeaient du propriétaire la remise totale ou tout au moins la réduction du terme échu des loyers. Ceux des propriétaires qui obtempéraient à ces requêtes voyaient leurs noms inscrits sur des drapeaux que l’on promenait triomphalement par les rues ; les propriétaires récalcitrants étaient hués et bafoués de toutes les manières. Le plus souvent, on plantait sur leur maison un drapeau noir, et l’on venait pendre ou brûler sous leur fenêtre un mannequin vêtu d’une robe de chambre et d’un bonnet de coton, type consacré du mauvais propriétaire (1). La plantation des arbres
(1) Ces désordres ne se passaient pas sans protestation de la part des ouvriers. Je lis dans le Représentant du peuple, du 11 avril, une lettre dont j’extrais le passage suivant :
« Quelques propriétaires préviennent toute demande. Bénis soient-ils! Mais d’autres refusent. Ont-ils tort? ont-ils raison? peuvent-ils faire remise ? Ce n’est pas à nous à examiner ces trois points. Ce qu’il y a de certain, c’est que des drapeaux noirs flottent sur les maisons récalcitrantes. La propriété tremble sur sa base. Je ne suis qu’ouvrier, mais je proteste contre ces actes d’intimidation. Je ne me fais en aucune façon l’avocat des propriétaires; mais à chacun son droit; respect à tous ! 11 n’y a que -les ennemis de la Képublique qui puissent se réjouir en voyant de semblables faits.
« Recevez, citoyen, mes salutations fraternelles,
« Ad. Pakrot,
« Ouvrier typographe. »
ï'arît. — lmp. I’oiipart-D.«* v • cïm Bac, 30