DEUXIEME PARTIE
tionale vint féliciter le commissaire de la victoire que le parti de l’ordre, comme on disait déjà, avait remportée en sa personne.
Cette mesure, cependant, était beaucoup trop complète aux yeux de M. Jolly, car elle rendait aux royalistes, à la veille des élections, une force qu’ils n’avaient jamais perdue en réalité, mais dont ils avaient perdu le sentiment, et qui, par conséquent, leur était devenue inutile. M. Jolly crut donc devoir, sans plus tarder, cfmbatlre leur influence, et il s’attaqua, sans beaucoup de prudence, à l’un des hommes les plus considérables du parti orléaniste, M. Charles d’Arragon, qui devait à ses relations personnelles avec M. Garnier- Pagès sa nomination au commissariat d’Alby et le patronage presque officiel du gouvernement pour sa candidature. M. Jolly tenta d’autorité, sans aucun motif sérieux, presque sans prétexte, de révoquer M. d’Arragon; il installa un avocat, nommé Boguel, à sa place; mais la force morale de l’opinion publique l’emporta sur la volonté cependant très-énergique de M. Jolly. On écrivit de tous cotés, à Paris, pour protester contre la révocation de M. d’Arragon, et bientôt, à la grande surprise du commissaire, il se vit désavoué par M. Ledru-Rollin qui réintégra M. d’Arragon dans ses fonctions.
Ces conflits entre la population des villes et
l’autorité officielle n’étaient pas les seuls qui
agitassent le pays. Dans les campagnes, des mouvements où la politique n’entrait pour rien éclatèrent sur plusieurs points à la fois, et l’on eut quelque peine à les apaiser. Les départements de la Haute-Garonne, des Hautes-Pyrénées, de l’Ariége et de l’Aude sont couverts de forêts magnifiques. L’Etat, dans le seul département de l’Aude, en possède pour une valeur d’environ 20 millions. Par une anomalie qu’a créée, de restriction en restriction, un pouvoir plus jaloux de ses droits qu’intelligent de ses intérêts véritables, les populations pour lesquelles la proximité de ces richesses naturelles devrait être un accroissement de bien-être, souffrent des privations
j très-dures et sont en butte à mille vexations intolérables de la part de l’administration forestière. Le droit des communes qu’on appelle riveraines et le droit de l’État, perpétuellement contestés et interprétés, donnent lieu, sous tous les gouvernements, à de sanglants conflits, et tiennent les paysans de ces contrées, très-braves et très-bons tireurs, en état permanent d’insurrection ; insurrection'étrangère, comme je l’ai fait observer, à la politique, et qui, sous une forme particulière, locale, n’est autre chose que la protestation aveugle de la misère du peuple contre la mauvaise gérance et le gaspillage de la fortune publique.
En 1830, après de graves émeutes, le gouvernement rendit aux communes riveraines la plupart des droits anciens qu’elles avaient réclamés vainement sous la Restauration ; mais les concessions qu’on s’était cru forcé de faire en principe, on les retirait de fait, en mettent pour condition à l’exercice de ces droits des formalités telles qu’elles les rendaient plus onéreux que profitables (1). L’esprit de rébellion qui anime toutes ces campagnes ne pouvait manquer d’éclater de nouveau à la première occasion. Cette occasion fut la révolution de Février. Trois à quatre mille paysans, intrépides chasseurs d’ours, se répandirent dans le pays en commettant toutes sortes de dégâts. Le château de M. de Goulard, noble légitimiste , et quelques autres habitations furent brûlés; il fallut envoyer deux régiments de troupe de ligne pour réduire les séditieux.
Entre toutes les villes importantes de France, c’est à Bordeaux que la révolution de Février devait rencontrer les dispositions les moins favorables. Ces dispositions se manifestèrent tout d’abord par une résistance passive, mais très-prononcée, à la proclamation de la République. L’opinion orléaniste était prépondérante à Bordeaux dans les classes aisées ; les ouvriers ne s’occupaient aucune-
(1) Il arrive ainsi que les arbres des forêts de l’État pourrissent sur place, tandis que les paysans manquent de bois à brûler. Durant les hivers rigoureux, il y a eu des exemples de personnes mortes de froid, dans des communes tout environnées de forêts.
ment de politique. Ils avaient formé entre eux des associations de secours mutuels qui suffisaient, le travail n’ayant pas manqué depuis bien des années, à parer aux nécessités pressantes; c’est à peine si l’on aurait pu réunir, à Bordeaux, une cinquantaine de républicains très-ignorés et dont l’influence était nulle à ce point qu’ils n’étaient pas même parvenus à avoir dans la presse un organe de leurs opinions.
Les autorités de Bordeaux, le préfet M. Sers, le maire M. Dufour-Duvergier, tous deux attachés à la dynastie d’Orléans, ne mirent aucun empressement à proclamer la république; comme le peuple ne les y poussait pas et que la garde nationale était avec eux, ils demeurèrent en monarchie jusqu’à l’arrivée assez tardive de M. Ch. Chevalier, commissaire officiel du gouvernement provisoire.
M. Chevalier, publiciste assez peu connu, républicain de fraîche date, s’entoura des hommes de l’ancienne administration, qui étaient ouvertement hostiles au pouvoir nouveau. Sa conduite alarma le petit nombre d’hommes qui composaient à Bordeaux le parti républicain. Ils adressèrent leurs plaintes à M. Ledru-Rüllin et le déterminèrent à envoyer un commissaire général, M. Latrade.
L’état financier de la ville était meilleur qu’on ne devait l’espérer en une telle crise. La banque, ayant fait spontanément une souscription considérable pour fonder un comptoir d’escompte, vint en aide aux maisons dont le crédit était menacé. On trouva sans peine assez d’ouvrage pour faire vivre les ouvriers dans un pays où les denrées sont à très-bas prix. La secousse commerciale et industrielle fut donc, comparativement à beaucoup d’autres points du territoire , fort peu ressentie à Bordeaux.
M. Latrade, avant d’avoir pu se faire connaître à la population bordelaise par aucun acte administratif, fut signalé par les partis royalistes comme un révolutionnaire de 93. On sema le bruit, on affirma qu’il venait établir la guillotine sur la place publique. Ces
propos trouvèrent des oreilles crédules; on s’ameuta dans les rues ; un rassemblement entoura la préfecture en menaçant de mort le commissaire. M. Latrade n’essaya pas de résister à l’émeute.. Quelques amis l’aidèrent à s’évader par les toits, le cachèrent dans une maison particulière et le firent partir le lendemain matin pour Paris. M. Clément Thomas, l’un des rédacteurs du Nationaly le remplaça et parvint, sans de grands efforts, à calmer une agitation qui n’avait rien de sérieux. Rappelé à Paris par sa nomination au grade de colonel d’une légion de la garde nationale, il fut remplacé à son tour par M. Henri Ducos, qui présida aux élections.
Les hostilités entre la garde nationale et les commissaires se produisirent dans plusieurs autres départements et partout restèrent impunies, parce que M. Ledru-Rellin, quand on lui faisait connaître les maladresses politiques de ses agents, les blâmait et les désavouait. D’ailleurs, les pouvoirs illimités qu'il leur avait conférés ne pouvaient, en cas de résistance, se faire obéir qu’au moyen de la garde nationale ; du moment que la garde nationale se tournait contre les commissaires, il n’v avait plus d’autre recours que l’appel aux passions ultra -révolutionnaires, le gouvernement des clubs, la terreur. Je crois avoir montré surabondamment que M. Ledru-Rollin ne voulait, pas plus que M. de Lamartine, de ces moyens extrêmes. Il redoutait la domination des clubs. Nous venons de le voir, à Marseille, à Lyon, à Toulouse, repousser presque constamment les dénonciations qui lui arrivaient contre les commissaires accusés de tiédeur politique. Il y avait donc contradiction flagrante entre ses paroles officielles et ses actes, entre les pouvoirs illimités qu’il proclamait et l’autorité absolument nulle qu’il donnait en réalité; il en résulta cet effet déplorable, qu’il fournit à ses ennemis mille prétextes d’accusation contre ses agents, en même temps qu’il ôtait à ceux-ci la force avec laquelle ils auraient pu triompher.
La négligence était aussi grande au minis-