‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 151 sur 266 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

La Révolution en Europe. — Pétersbourg. — Vienne. — Milan, — Berlin. — Expédition des corps-francs.

Si l’étonnement de la France démocratique fut grand lorsqu’elle apprit de Paris qu’elle n’avait plus de roi, que dut penser l’Europe monarchique et aristocratique en entendant tout à coup résonner à ses oreilles cette nouvelle incroyable : Les Français viennent de chasser la dynastie d’Orléans; ils ont choisi pour les gouverner un poëte lyrique, un avocat radical, un astronome et un prolétaire!

Aucune explication vraisemblable d’une telle énormité ne venait à l’esprit ni des souverains ni de leurs cours. Depuis bien des années déjà la diplomatie européenne considérait la force

t .l)A Besançon, par exemple, où, sur une question d’étiquette entre les commissaires et le général Baraguay-d’Plilliers, une émeute de la garde nationale avait forcé les commissaires à quitter la place, le commissaire généra), M. J. Demontry, ayant adressé un rapport (8 avril) au ministre, ne reçut aucune réponse.

révolutionnaire comme très-affaiblie , sinon détruite, en France, parla longue application d’une politique savamment combinée. Les ambassadeurs des puissances étrangères, captivés par l’accueil et l’entretien aimables de Louis-Philippe, éblouis par les élégances de la société parisienne qu’ils voyaient dans une sécurité parfaite, avaient fini par réconcilier leurs maîtres avec la royauté illégitime. Les colères et les inquiétudes que l’usurpation de 1830 avait fait naître s’étaient peu à peu dissipées avec les préventions conçues contre le favori de la bourgeoisie libérale, devenu roi par la grâce du peuple. Comme la surprise exagère tout, quand on vit Louis-Philippe sacrifier sa popularité au maintien de la paix et se retourner résolùment contre la révolution qui l’avait mis sur le trône, les hommes d’Eiat de tous les pays le portèrent aux nues; sa sagesse devint proverbiale ; on l’appela le Napoléon de la 2')aix; on en vint à le regarder comme le régulateur de l’ordre européen. Le I bruit de sa chute étonna les souverains plus , encore que ne l’avait fait le retentissement de i sron élévation.

Ce changement dans les dispositions des * tètes couronnées était surtout remarquable à la cour de Russie. L’empereur Nicolas avait mis fin, en ces derniers temps, aux sarcasmes et aux épigrammes que, pendant plusieurs années, il s’était plu à lancer, à tout propos,

contre Louis-Philippe et sa famille. Depuis

qu’il avait vu tous ses desseins favorisés par l’attitude passive de la diplomatie française, qui n’osait même plus parler de la Pologne, il s’était singulièrement adouci. On assure que la connaissance personnelle qu’il fit, dans son voyage en Italie, du duc de Bordeaux et de ses conseillers, acheva de lui ôter la pensée d’une restauration (I) ; à dater de ce jour, le ton de ses agents auprès du gouvernement français

(Ij Selon le bruit général, l’empereur Nicolas aurait paru chaimié de la dignité parfaite, de la politesse et même de l’intelligence du duc de Bordeaux; mais, en même temps, il n’aurait pas dissimulé qu’il ne lui supposait pas les qualités d’esprit et de caractère propres à gouverner la France dans des conjonciures aussi difficiles.

marqua, dans plusieurs circonstances, un désir de rapprochement très-sensible. L’indifférence qu’il affecta en public lorsque se répandirent, à Saint-Pétersbourg, les premières nouvelles d’une insurrection à Paris, ne trompa que peu de gens; bien qu’il répétât d’un ton railleur « qu’après tout les Français étaient les maîtres chez eux; que peu importaient à la Russie les fantaisies parisiennes, »» etc. ; bien qu’il voulût montrer au bal et au spectacle un front serein, il ne commandait pas à sa pâleur qui trahissait sa préoccupation secrète. Toute la ville avait les yeux sur lui. Les hommes de cour, voyant que l’empereur voulait paraître insouciant, se composaient le visage. Le peuple, au contraire, lui attribuant, comme à Dieu, tous les événements, disait que le Goçoudar (1) avait fait chasser Louis-Philippe, parce que ce prince déloyal refusait de lui rendre les millions qu’il lui avait empruntés. « Nous irons reprendre notre Paris 1 nasz Pa- Hz, S’ s’écriait-on dans les groupes populaires. Mais l’empereur ne se laissait pas distraire par ces naïvetés de l’orgueil national. Les dépêches qui lui arrivaient à la fois de tous côtés l’assombrissaient d’heure en heure. Au bruit bientôt démenti d’une contre-révolution dont on faisait honneur, tantôt au maréchal Bugeaud, tantôt au général Lamoricière, avait succédé la nouvelle officielle de la proclamation de la république; presque au même moment des lettres particulières annonçaient comme accomplies les révolutions qui devaient éclater, quinze jours plus tard, à Berlin et à Vienne. Il devenait indispensable de prendre, sinon un parti, du moins une attitude politique. L’empereur le sentit; malgré son trouble, il publia un manifeste dans lequel il se déclarait prêt à combattre pour la justice de Dieu et pour les principes sacrés de Tordre étahli sur les trônes héréditaires; il ordonna que l’on fît avancer sur la frontière deux corps d’armée et renvoya immédiatement à Varsovie le maréchal Paskewitch. En même temps, un agent

(1) Goçoudar, nom familier que le peuple russe donne à l’empereur.

diplomatique (1) partait pour Paris, chargé de porter à tous les Russes l’ordre de quitter la France au plus vite.

Sur ces entrefaites, l’arrivée du manifeste de M. de Lamartine rendit à l’esprit agité du czar quelque repos. Il éprouva d’autant plus de satisfaction de ce langage pacifique qu’il avait ressenti plus d’inquiétudes en se préparant à la guerre. Il sembla respirer plus librement. « Il n’aurait pas cru, répétait-il à son entourage, qu’un poète fût capable d’autant de sagesse. Puisqu’il en était ainsi, et si la France demeurait fidèle au programme de M. de Lamartine, la Russie ne prendrait pas l’offensive et resterait chez elle. » Mais ce calme, cette satisfaction relative furent de courte durée, et l’empereur retomba dans un état violent. 11 se parlait haut à lui-même, comme un homme qui n’est plus maître de ses pensées ; plusieurs fois on le rencontra très-avant dans la nuit, seul, à pied, se dirigeant vers la demeure de son ministre de la guerre. Le récit des événements de Vienne et de Berlin, dont le bruit prématuré avait fait place à une certitude accablante , causait en lui cette perturbation nouvelle (2). Toute dissimulation, 'toute réserve lui devenaient impossibles. Aucune expression ne lui semblait trop méprisante quand il parlait du roi de Prusse, des archiducs, du prince de Metternich, de tous ces gens sans tête et sans cœur, qui déshonoraient, disait-il, les races royales. D’autres fois, en des entretiens intimes avec le duc de Leuchtenberg, qu’absorbait le souci de ses pertes pécuniaires sur les valeurs industrielles françaises, le souverain de toutes les Russies peignait, dans un langage d’une éloquence amère, la ruine des

(1) M. Balabine. On raconte que dans son audience de congé, l’empereur lui dit, en lui frappant sur l’épaule ;

« Prends bien garde au moins de ne pas te faire écliarper par ces Parisiens : toutes leurs peaux ensemble ne valent pas la tienne. »

(2) L’arrivée de la grande-duchesse Hélène à Pétersbourg avait achevé de troubler l’empereur. Cette princesse, qui fuyait l’Italie insurgée, s’était arrêtée à Vienne, où elle avait trouvé le prince de Metternich très-peu ému. « Les événements sont graves sans doute, lui disait le vieux ministre; mais ici, du moins, nous sommes à l’abri. Jamais la révolution ne viendra jusqu’à Vienne. »

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