‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 152 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

espérances grandioses qu’il avait conçues pour lui-même et pour sa nation. « Nous voici, disait-il alors avec amertume, nous voici, moi et mon peuple, par la faute de ces misérables, refoulés vers l’Asie. La France triomphe en Occident; l’Europe nous repousse. Avant même que d’avoir pu combattre , les Slaves sont vaincus par la Révolution française ! «

Ce qui venait de se passer à Vienne méritait bien le mépris et l’indignation du czar. Quelques écrivains libéraux, des étudiants, des étrangers, y fomentaient, depuis un certain temps, par des écrits clandestins et par une propagande orale assez confuse, une agitation et un mécontentement qui ne descendaient guère au-dessous de la classe bourgeoise. Une intrigue de cour favorisait cette agitation. L’archiduchesse Sophie, femme ambitieuse et rusée, voulait, par son mari, l’archiduc François- Joseph, ou par son jeune fils, régner en Autriche. D’obstacles à ses projets, elle n’en voyait qu’un ; le prince de Metternich. Aussi travaillait-elle, de concert avec une partie de la noblesse, qu’avait lassée la longue domination du vieux ministre, et secondée par quelques membres influents du clergé, à discréditer une politique et des conseils où elle n’avait point assez de part. Bien qu’elle fût, dans le secret de sa pensée, plus absolutiste que le prince de Metternich, elle savait, dans l’occasion, parler le langage du libéralisme, et loin de redouter les démonstrations populaires, elle y voyait un moyen de renverser le cabinet et de rendre nécessaire l’abdication d’un empereur incapable de gouverner par lui-même. Lorsque parvint à Vienne la nouvelle des événements de Paris, elle s’en réjouit, parce qu’ils devaient précipiter une crise trop lente à son gré. Comme elle vit qu’en effet la population commençait à s’émouvoir et se rassemblait dans les rues aux cris de Vive la liberté! A bas Metternich l elle mit en œuvre toutes ses habiletés pour empêcher qu’aucune mesure sérieuse de répression ne fût prise par le gouvernement.

Le 12 mars, une pétition demandant la

liberté de la presse et la convocation d’une assemblée fut présentée aux États de la basse Autriche. Le lendemain, des étudiants et des professeurs, réunis dans les salles de l’université, rédigent une pétition à peu près sem- j blable. Les cours n’ont jamaishàte de répondre | à ces sortes de demandes, et déjà les rassem- j blements populaires qui stationnaient sur la place publique, au lieu de s’irriter de cette longue attente , commençaient à se refroidir, quand des meneurs, parmi lesquels on affirme avoir vu des émissaires de l’archiduchesse Sophie, s’écrient que c’est Metternich qui trompe l’empereur et l’empêche d’accéder aux vœux du peuple. La multitude, crédule à ces propos, se précipite vers la maison de campagne du prince ; les maîtres n’y sont pas ; les serviteurs ferment les portes. La foule les enfonce, se répand dans les appartements, brise les glaces, allume dans la cour, avec quelques meubles, un feu de joie ; après quoi, elle revient triomphante grossir un attroupement qui entoure la chancellerie d’État, et demande à grands cris le renvoi du ministre. Là le résultat est plus j sérieux et le succès plus décisif. Au bout de très-peu de temps, un conseiller impérial pa- j raît au balcon, harangue le peuple et lui annonce que S. M. l’Empereur, plein de sollici- j tude pour ses fidèles sujets, s’occupe en ce | moment même de décréter les libertés demandées. Par une étrange coïncidence, pendant | que le conseiller parle encore, les troupes qu’on avait vues jusque-là immobiles, l’arme au bras, et qui* partout avaient laissé passer le peuple, se déploient et s’apprêtent à dissiper les rassemblements. La foule murmure; quel- | ques enfants jettent des pierres aux soldats; j un officier supérieur est atteint au front d’un | coup qui fait jaillir le sang. A cette vue, la troupe, irritée, oublie l’ordre et fait feu ; cinq à six insurgés tombent morts ou b'esœs griè- i vement. Le peuple fuit, mais en criant : Aux armes ! Qi les barricades s’élèvent. La troupe hésite à faire usage de ses armes. Les insurgés, très-résolus, au contraire, se rendent peu à peu maîtres de la ville. Dans la nuit du 13

au 14, le prince de Metternich se démet volontairement de ses fonctions et quitte Vienne précipitamment. Le lendemain , malgré cette apparente satisfaction donnée au peuple, l’agitation, loin de diminuer, devient formidable. L’empereur se décide à consentir à toutes les réformes demandées par le peuple. Alors la joie publique éclate; les cris de Ywe l’ewpereur! ébranlent les maisons. Des lampions, des transparents, des drapeaux décorent les fenêtres; la nuit se passe en réjouissances, et le lendemain matin la population , ivre de bonheur, lit sur toutes les murailles que les droits féodaux sont abolis, que la liberté de la presse est accordée, que la garde nationale va être organisée, que les condamnés politiques sont amnistiés, enfin que des états généraux sont convoqués, pour le 3 juillet prochain, dans la capitale de l’empire.

L’un des incidents les plus remarquables de cette révolution, ce fut l’arrivée de la députation hongroise dans la soirée du 15 mars. Quand le bateau à vapeur de Presbourg fut signalé, le peuple se porta en foule à la rencontre des envoyés de la diète et salua de ses acclamations ces nobles patriotes qui, les premiers, dans l’Etat autrichien, avaient revendiqué d’une voix virile le droit et la liberté. Virent les Hongrois ! rire Kossiitlil rire Battliianyi \ Ce fut pendant plusieurs jours le cri d’allégresse de la population viennoise. Kossuth, plus que tous les autres, excitait une curiosité sympathique. Il ne pouvait se soustraire aux empressements de là foule qu’étonnait une si grande et si jeune renommée, que charmaient sa beauté, sa grâce, et qui ne pouvait se lasser d’entendre sa parole éloquente.

Arrêtons-nous un moment pour saluer aussi cet homme extraordinaire que nous allons voir tout à l’heure susciter, pour une lutte inouïe, un peuple de héros, lui inspirer la sainte folie du sacrifice, et vaincu enfin avec lui, après des efforts prodigieux, paraître aussi grand dans la défaite que plus d’un conquérant dans tout l’éclat du triomphe.

Louis Kossuth (Lajos) est né, en 1802, d’une famille hongroise, protestante, dans un village du comité de Zemplin. Son enfance fut bercée par la légende païenne et chrétienne de cette contrée fameuse qui vit se dresser la tente nomade d’Attila et s’arrêter, dans le neuvième siècle, sous la conduite de son chef Arpad , la première invasion de ces tribus asiatiques auxquelles le peuple hongrois se plaît à rattacher son histoire. L’imagination vive de Kossuth s’imprégna tout entière de ces récits merveilleux. On ne peut se défendre de l’idée d’une prédestination en voyant sa jeunesse se tremper ainsi aux sources primitives de la tradition magyare. Plus tard, l’ardeur de ses pensées, l’abondance de sa parole, l’inexprimable mélancolie de sa fierté orientale, rappelleront involontairement à l’esprit les contrées où il vit le jour : cette Égypte hongroise, comme la nomment les chroniqueurs, cette Theiss, semblable au Nil, dort les débordements enfantent de riches moissons, ces monts Karpathes qui renferment l’or, ces versants de l’Hegyalja où fleurit la vigne grecque, et le ciel toujours clément de cette terre sans seconde (1).

Resté jeune orphelin, dans un état voisin de l’indigence, à portée seulement de ces écoles ou gymnases des petites villes de la Hongrie, dans lesquelles le gouvernement perpétue systématiquement l’ignorance, Kossuth parvint néanmoins à cultiver les facultés éminentes dont la nature l’avait doué. A une époque où la littérature hongroise était tombée dans l’oubli, où les magnats et les gentilshommes affectaient de parler latin, français, allemand, Kossutii marqua une prédilection constante pour l’idiome .national, que l’on n’entendait plus ailleurs que dans les rangs du peuple. Venu à Pesth à l’âge de dix-huit aus, il se lia avec deux écrivains distingués, les frères Kisfaludyi, et fit, sous leurs auspices, ses essais

(1) Ou sait que des ceps envoyés de l’île de Chypre et plantés sur les versants méridionaux des Karpathes, par ordre de l’empereur Probus, sont l’origine du fameux vin de Tokai. « Ubertate locornm, cœlique benignitate, nulU terrarum secUnda, » disent les chroniqueurs.

I’uupni t»DaTv1, rue du Bac,

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