DEUXIÈME PARTIE
d une fois retenti pendant les jours précédents. Son discours du 3 mars, lu à haute voix par un étudiant, sous les fenêtres de la princesse de Metternich (1), avait passé de main en main et éveillé de vives sympathies pour sa personner et pour sa cause. La cour impériale, en voyant arriver la députation de Presbourg, comprit qu elle allait être forcée d’étendre à la nation hongroise les concessions qu’elle venait de faire à l’Autriche, et, malgré la répugnance du parti qui triomphait dans les conseils, le langage énergique des députés, les instances officielles du prince Esterhazy la déterminèrent à céder. Le 17 mars, la députation repartit triomphante pour Presbourg, emportant la nomination du comte Louis Batthiànyi en qualité de premier ministre chargé de former un ministère indépendant pour les affaires de Hongrie. L’archiduc Étienne devenait vice -roi. La séparation politique et administrative de la Hongrie était implicitement prononcée. Cette nouvelle concession de la cour avait encore exalté les Viennois. Kossuth cependant était loin de s’abandonner à l’allégresse générale. Cette satisfaction immodérée lui semblait de mauvais augure. « Ce peuple croit avoir accompli la révolution, disait-il à ses compatriotes ; il ne se doute pas qu'il ne fait que la commencer. «
A peu de jours de là, l’insurrection de Milan venait donner raison à ce pressentiment du génie. Le caractère de cette insurrection n’eut rien de commun avec ce qui venait de se passer à Vienne. Autant la population viennoise inclinait par nature, par coutume, par la douceur d’un joug traditionnel que l’affabilité de ses princes savait lui déguiser, à l’indolence politique et au respect des volontés royales, autant la haine des Lombards pour la domination étrangère était profonde et irréconciliablerLe gouvernement allemand, établi en Lombardie par les traités de Vienne, était trop contraire au génie de la nation italienne pour que, même bienfaisant et magnanime, il
(1) On suit que la princesse de Metternich, née comtesse Zicsy, est hongroise.
ne dût pas rencontrer dans la seule antipathie des races des obstacles presque insurmontables. Mais loin de chercher à gagner le cœur du peuple par ses bienfaits, il n’avait pas même essayé de se faire accepter de la classe riche par ces ménagements habiles, par ces condescendances superficielles auxquelles la noblesse oisive et démoralisée de notre temps se laisse partout si facilement prendre. Le gouvernement autrichien avait affecté à Milan et à Venise des allures de conquérant. Non content d’opprimer, il avait humilié ses nouveaux sujets. A toutes les lois prohibitives, aux impôts excessifs qui pesaient sur les fortunes, à une conscription odieuse qui enlevait la fleur de la jeunesse pour l’envoyer au loin dans des pays inconnus, aux lenteurs calculées de l’administration, aux vexations incessantes de la police, de la douane, de la censure, venait encore s’ajouter, par surcroît d’iniquité, l’insolence soldatesque qui, depuis le feld-maréchal jusqu’au dernier soldat de l’armée, semblait s’être donné pour tâche d’irriter en toute occasion la fibre endolorie de l’orgueil national.
Aussi, au bout de peu d’années, le patriotisme lombard, qui s’était un peu émoussé sous l’administration française, se réveilla-t-il avec une vivacité incroyable. Par réaction contre le despotisme autrichien, la noblesse lombarde se passionnait pour les idées libérales en même temps qu’elle flattait les ambitions juvéniles d’un prince de la maison de Savoie qui promettait d’entraîner l’armée piémontaise à sa suite et de chasser l’étranger du sol italien. On sait la triste issue de cette première alliance lombardo-piémontaise. Les cachots du Spielberg s’emplirent; Charles- Albert se rétracta. L’exil, la confiscation, la torture mirent à néant les espérances de la jeunesse italienne.
Au couronnement de l’empereur, en 1838, l’amnistie ramena en Italie les principaux conjurés de 1830 et de 1834. Ils ne conspirèrent plus cette fois, mais les idées anglaises et françaises qu’ils rapportaient de l’exil
ccnspirèrent pour eux. Des écrivains distingués, des poètes, des hommes de cœur et d’intelligence, Gioberti, d’Azeglio, Balbo, Capponi, Mamiani, et enfin Montanelli, Tommaseo, Manin, Cattaneo, Giusti, étendirent à tous les Etats italiens la propagande libérale et créèrent, par la puissance de leur talent, une force morale capable de lutter avec la force des baïonnettes étrangères. L’opinion publique, nationale, italienne, prit une consistance qu’elle n’avait jamais eue auparavant. L’esprit aristocratique et l’esprit démocratique qui devaient se diviser plus tard se confondaient au début dans une commune entreprise de délivrance. Oàio e imzienza était la devise universelle , Fuori i barhari ! c’était la pensée, le cri unique de toute l’Italie.
En 1846, le libéralisme de Pie IX, l’impulsion des réformes, donnée au Vatican, et qui eut son contre-coup en Toscane, en Piémont, dans le royaume de Naples, exaltèrent singulièrement les imaginations. Une presse clandestine, fondée par Montanelli en Toscane, j et qui répandait par milliers les feuilles démocratiques, entretint l’agitation; la diplomatie anglaise favorisait presque ouvertement, dans les Deux-Si elles surtout, cette propagande révolutionnaire (1). Le clergé, encouragé par l’exemple du souverain pontife, laissait paraître son patriotisme et prêchait la révolte dans les campagnes (2). La population des villes entrait en lutte avec la police; des démonstrations, frivoles en apparence, mais très-sérieuses au fond, telles que l’abstention du tabac et de la loterie, montrèrent bientôt que la conspiration contre l’Autriche était en permanence, et que la plus merveilleuse entente, si ce n'est dans les idées, du moins dans la haine, animait tous les rangs et tous les partis de la nation.
(1) La mission de lord Minto, en 1847, éveilla les appréhensions du cabinet russe et du cabinet autrichien. M. de iMetternich, dans ses dépêches au comte Ditriechstein, ambassadeur à Londres (février 1848), se plaint de l’attitude du gouvernement britannique en Italie.
(2) Le maréchal lladetzki connaissait si bien cette influence du clergé qu'il fit défendre par un ordre du jour aux soldats de se confesser à des prêtres italiens.
Cependant l’opinion purement libérale, représentée par la noblesse, l’emportait en tous lieux, à Milan en particulier, où l’aristocratie, par ses largesses et par le concours du clergé, exerçait sur le peuple une influence souveraine. Il eût été insensé au parti démocratique, connu sous le nom de jeune Italie, d’entamer avec elle une lutte aussi ouverte ; aussi ne l’essaya-t-il pas; il se savait en trop petit nombre et trop discrédité par l’issue malheureuse de ses dernières tentatives insurrectionnelles. Bien que très -dédaigneux de l’opposition légale des patriciens milanais et peu confiant dans l’alliance piémontaise que ceux-ci cherchaient à renouer, il suppliait Mazzini de modérer son langage et se rangeait, en apparence, à la suite du mouvement qu’il espérait entraîner plus tard.
Les choses en étaient là quand le gouver- 1 nement autrichien promulgua en Lombardie la loi d' Etat (leg ge stataria) qui l’autorisait à faire rendre et exécuter ses jugements dans l’espace de de'ux heures : c’en était trop. La patience était à son terme; un cri d’indignation éclata. A ce cri, répondit comme un échoie cri victorieux de la Révolution française .
Chose étrange et qui marqua sur l’heure une dissidence inaperçue jusque-là, le parti libéral ressentit plus d’inquiétude que de joie à la nouvelle des événements de Paris (1). Ni l’influence française ni les idées républicaines n’étaient sympathiques à la noblesse. Elle appréhendait de voir se rompre les négociations à peine entamées avec le Piémont et craignait dans Milan une insurrection dont le triomphe lui paraissait ou impossible ou redoutable.
(1) Dans une dépêche adressée à lord Palmerston, le consul général d’Angleterre à Milan s’exprime ainsi •. « La majeure partie de ceux qui ont quelque chose à perdre, presque toute la noblesse et les plus raisonnables dans la classe moyenne, considèrent ces événements avec frayeur. L’appréhension des effets possibles de ce qui s’est passé en France l’emporte en ce moment sur la haine contre l’Autriche. » Gioberti écrivait de Paris à ses amis politiques (3 mars) : « Quale è il pericolo più grave che ora sovrasti ail’ Italia? Quelle d’imitare scioccamente i Francesi, e di far qualche moto per suistire alla mouarchia la republica. » {^Archivio trieuuale delle cose d llalia série I, v. I, 1850.)