‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 173 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

dure M. Ledru-Rollin de la formation d’un nouveau pouvoir exécutif. A mesure que les représentants , médiocrement favorables à l’auteur des circulaires, arrivaient à Paris, on les travaillait dans ce sens et on les gagnait à l’idée que le premier acte de l’Assemblée devait être une désapprobation manifeste de la politique de M. Ledru-Rollin. Des efforts inouïs furent tentés dans ce sens auprès de M. de Lamartine, mais il demeura inébranlable; rien ne put le décider à abandonner M. Ledru-Rollin. Non-seulement, depuis le 16 avril, il se considérait comme engagé d’honneur à le soutenir, comme il en avait été soutenu, mais encore il croyait, beaucoup plus que personne, à la puissance de l’idée révolutionnaire, et il estimait très-impolitique de repousser du gouvernement l’homme en qui se personnifiait alors la révolution.

La combinaison du National fut proposée, le 9 mai, à l’assentiment de l’Assemblée, par MM. Jean Reynaud, Trélat et Dornès. Voici le texte de cette proposition : “ L’Assemblée nationale constituante reçoit le dépôt des pouvoirs extraordinaires conférés au gouvernement provisoire constitué le 24 février dernier; elle déclare que ce gouvernement, par la grandeur des services qu’il a rendus, a bien mérité de la patrie.

« L’Assemblée nationale constituante étant investie de la souveraineté populaire dans sa plénitude, le gouvernement provisoire, né de la révolution de Février, cesse d’exister.

« La souveraineté de l’Assemblée devant s’exercer par délégation jusqu’à la mise en vigueur de la constitution qui va être décrétéepar elle, elle confie le pouvoir exécutif à une commission exécutive composée de cinq membres. «

Après quelques débats, la proposition fut adoptée et l’on procéda à la nomination des cinq membres de la commission exécutive, chargée d’exercer le pouvoir jusqu’à l’établissement définitif de la constitution.

MM. Arago, Marie et Garnier-Pagès furent nommés sans contestation. Le nom de M. Le¬

dru-Rollin, repoussé à une grande majorité dans les bureaux, passa à une faible majorité au scrutin public et à une majorité un peu plus forte au scrutin secret, uniquement sur la déclaration formelle de M. de Lamartine que, si l’Assemblée persistait dans cette exclusion , il ne consentirait pas à faire partie de la commission exécutive. Cette déclaration excita un vif mécontentement, et l’Assemblée, qui n’osa passer outre, en témoigna du moins son déplaisir en donnant à M. de Lamartine moins de voix qu’à ses trois collègues.

Le résultat du scrutin secret donna ; 725 voix à M. Arago; à M. Garnier-Pagès, 705; à M. Marie, 702; à M. de Lamartine, 645, et à M. Ledru-Rollin, 458. M. Pagnerre fut nommé secrétaire de la commission exécutive.

Deux jours auparavant, MM. Louis Blanc et Albert s’étaient démis de leurs fonctions de président et de vice-président de la commission des travailleurs.

La seconde partie de la proposition Dornès, qui déclarait que le gouvernement provisoire avait lienméritè de la 'patrie^ fut l’objet d’une courte discussion soulevée par M. Barbés, qui protesta, au nom du 'peuple, contre une foule d'actes faits par le gouvernement, et qui demanda compte des massacres commis a Rouen, de l’abandon des Polonais, des Belges, des Italiens et des Allemands.

Pour toute réponse à ces accusations, M. Crémieux annonça qu’une enquête était ouverte sur les événements de Rouen, et l’Assemblée vota à l’unanimité, moins trois ou quatre voix, que le gouvernement provisoire avait bien mérité de la Patrie.

Ainsi fut close la période purement révolutionnaire du gouvernement républicain, La royauté abolie ; le principe de la souveraineté du peuple, non plus seulement reconnu dans le droit abstrait, mais pratiqué sans opposition; la paix maintenue ; la liberté respectée : c’étaient là les œuvres signalées, accomplies depuis le 24 février par un gouvernement né d’une insurrection, soutenu presque unique-

ment par l'amour et le dévouement des classes populaires.

L’Assemblée, issue du suffrage universel, allait avoir à fortifier, à développer, à constituer enfin cette œuvre immense. La France et l’Europe avaient les yeux sur elle; ses décisions souveraines seraient, pour toute une génération d’hommes peut-être, le sceau de la paix ou le signal de la guerre, l’accomplissement ou le déchaînement de la plus grande révolution des temps modernes.

Le gouvernement provisoire avait-il, en effet, hïen mérité de la 'patrie'?

Au moment où l’Assemblée nationale prononçait cette parole solennelle sur les hommes qui venaient abdiquer dans son sein le pouvoir révolutionnaire et leur décernait ainsi la couronne civique, une seule voix s’éleva pour protester; c’était la voix de Barbes. .

Depuis lors (1), les choses ont bien changé. Les partis vaincus, déconcertés et réduits au silence par la grandeur des événements, ont retrouvé dans un retour inespéré de fortune, avec la parole hautaine , l’esprit d’infatuation et d’injustice. Ce qui pour eux fut un objet d’étonnement et d’admiration est devenu un sujet de scandale. La calomnie succède à l’hyperbole. De ces lèvres pâlies qui balbutiaient naguère l’enthousiasme, on n’entend plus sortir que les accents raffermis de la haine et de la vengeance. A les croire, le gouvernement révolutionnaire a excédé tous ses droits; il a failli à tous ses devoirs; la patrie et l’histoire ne doivent à ses forfaits (2), à défaut d’un oubli impossible, que la flétrissure et l’anathème.

Si le lecteur a daigné accorder quelque confiance au récit qu’il vient de lire, s’il a cherché avec moi à pénétrer les sentiments des hommes sur lesquels on voudrait faire peser à cette heure une condamnation aussi rigoureuse, je doute qu’il la ratifie. La simple narration des événements, aussi fidèle qu’il m’a

(1) Je crois devoir rappeler encore que ceci était écrit en 1850.

(2) Expression des journaux royalistes.

été possible de la faire d’après des témoignages nombreux, scrupuleusement confrontés, en sacrifiant à ma conscience d’historien mes prédilections, mes antipathies et jusqu’à l’espoir du succès ; cette seule exposition des faits, que je n’ai point fardés, suffirait, à mon sens, pour établir une opinion très-différente de celle qui prévaut aujourd’hui. Je crois utile cependant d’ajouter ici quelques réflexions générales, afin de résumer l’opinion qui me paraît devoir s’élever un jour au-dessus des clameurs de l’esprit de parti; mon but principal, en entreprenant la tâche ingrate de retracer des événements accomplis à peine, dont l’issue reste douteuse et dont les conséquences nous échappent, ayant été, non pas d’accommoder ces événements au gré de mes convictions et de faire connaître au public mes espérances , mais de transmettre à ceux qui viendront après nous le sentiment vrai des contemporains, de ceux-là du moins dont la raison a dominé les passions, et dont la voix équitable et sincère a mérité d’être recueillie.

En vertu de quel droit le gouvernement provisoire a-t-il gouverné la France. pendant l’espace de temps qui s’est écoulé du 24 février au 4 mai 1848?

La négation de ce droit est le point de départ des accusations qui se sont élevées après que les onze hommes investis du pouvoir par l’insurrection en eurent été dépossédés par l’Assemblée. Ce droit, il en faut convenir, n’est écrit nulle part; il n’a jamais été formulé dans un article de loi ; on ne le rencontre dans aucune charte.

Le nier néanmoins, c’est, selon moi, nier quelque chose de plus évident et de plus légitime que toutes les lois écrites ; c’est nier le droit, le besoin suprême, inhérent à tout ce qui respire, de résister à la dissolution par tous les moyens que suscite l’instinct conservateur de la vie.

L’instinct social de la population parisienne, en prononçant le nom des onze hommes qu’elle chargea de la guider pendant le déchaînement

>. du bic.

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