‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 175 sur 266 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

devenant sourds à la voix du peuple, ils ont opposé une volonté personnelle, isolée et conséquemment usurpatrice au génie national.

Les exemples en sont frappants dans notre propre histoire.

L’instinct social a trouvé chez nous sa première expression dans la possession du territoire. L’idée de patrie s’est attachée au sol conquis et possédé exclusivement par la noblesse guerrière ; la royauté féodale a été le gouvernement naturel et légitime de ce premier état. La propriété héréditaire du sol, exempte de travail, défendue par les armes, ! c’est l’institution primitive et génératrice de la société française. La, voix de Dieu parlait alors exclusivement par la bouche du seigneur, de son chef, le roi, et par celle de leur consécrateur à tous deux : le prêtre.

Mais peu à peu, le travail et l’industrie, concentrés aux mains des bourgeois et des manants, créèrent des richesses considérables.

A côté de la propriété foncière s’éleva la propriété des capitaux mobiliers. Les communes se rachetèrent de la domination des seigneurs. Une longue lutte s’engagea, pendant laquelle l’instinct social de la bourgeoisie, de plus en plus énergique, arriva à se connaître lui-même et devint capable de gouvernement. En 1789, il se sentit assez fort pour briser, pour expulser les derniers restes de la féodalité. La voix de Dieu parla par la bouche du tiers état. Le droit du travail fut glorieusement institué dans les lois sur les ruines du droit de conquête.

Le gouvernement constitutionnel correspondait exactement à ce droit nouveau de la richesse acquise par le travail ; mais ce droit se montra jaloux, exclusif, comme l’avait été le droit de possession par la conquête; la bourgeoisie n’eut en vue qu’elle seule. Elle fit conspirer toutes les lois à un but égoïste ;

“ La défense du riche contre le pauvre, de celui qui possède quelqîie chose contre ceUd (qui ne possède rien (1). « Elle marqua nette-

(1) Adam Smith, liv. I et V. '

ment son règne par l’établissement du cens qui traçait avec un cynisme insolent les limites du pays légal et créait pour les enrichis l’aristocratie de la patrie.

Dès ce moment, une scission nouvelle s’opéra au sein de l’unité bourgeoise. Le travailleur industriel tombé rapidement, par un concours de circonstances imprévues, dans un état de misère qui l’excluait non-seulement de toute participation à la vie politique, majs er- ; core de tout espoir d’y arriver, forma une ! classe, un ordre nouveau. V hérédité de la misère constitua le prolétariat .

Enfermé dans un cercle fatal, refoulé, comprimé, l’instinct social du prolétariat fît un effort prodigieux ; il éclata en plaintes, en reproches; il réclama son droit par les armes. La bourgeoisie demeura sourde ou insensible. La royauté constitutionnelle refusa d’écouter le vœu du prolétariat ; elle refusa même d’indiquer par l’abaissement du cens que peut-être elle l’écouterait un jour. Ce fut le signal de la révolution. L’instinct social encore confus et vague, au sein du prolétariat, la voix du peiiple, la voix de Dieu, se choisit un gouvernement qui devait être son expression rationnelle : la République fut proclamée.

Le gouvernement provisoire a hieu mérité de la patrie, parce qu’il a été animé tout entier du désir sincère de se conformer à la volonté nationale; parce qu’il s’est dévoué à cette tâche, sans arrière-pensée ; parce qu’enfin, si quelques-uns de ses actes politiques ont été contre son but, tous portent l’empreinte d’un respect profond pour la dignité humaine que la révolution venait relever de son dernier abaissement.

Les difficultés devant lesquelles le gouvernement provisoire a vu échouer sa bonne volonté, et qui appellent toute l’indulgence de l’histoire, tenaient à une complication qui n'a pas été assez remarquée.

Le mouvement qui se produisait dans le prolétariat, et qu’il fallait seconder, se manifestait par un phénomène complexe et jusqu’à un certain point contradictoire. Au plus pro-

fond des niasses, un essor^ général, une tendance organisatrice, aspirait à procurer à tous ce que la bourgeoisie avait conquis pour elle seule : la liberté et V égalité. Sous le nom de socialisme qu’on lui donna après la révolution de Février, cette tendance voulait se frayer | les mêmes voies légitimes par lesquelles la : bourgeoisie est arrivée à l’émancipation : l’é- j ducation qui donne la propriété intellectuelle, ! le travail qui donne la propriété matérielle. | Le socialisme demandait que l’Etat instituât l’éducation nationale égale pour tous; il voulait rendre la condition du travail directement productif, qui est le travail du prolétaire, égale à celle du travail indirect de la spéculation capitaliste, qui est le travail de la bourgeoisie. Il voulait, en un mot, rendre la relation du capital et du travail, concourant ensemble à la richesse publique, plus équitable et telle qu’il n’en dût pas fatalement résulter cette hérédité de la misère dont j’ai parlé, qui perpétue à l’état de classe le prolétariat, en l’excluant, sinon en droit, du moins en fait, de tous les bienfaits de la vie sociale.

Le mouvement du prolétariat socialiste n’était donc, au fond, que l’affîrmatian, la consécration nouvelle, par l’extension à tous, des principes et des droits de liberté et de p'op'iétéj sur lesquels repose la société européenne.

Mais cette tendance générale organisatrice était combattue par un mouvement accidentel, particulier, purement négatif qui, sous le nom de communisme matérialiste, niait com- I plétement ce que le socialisme voulait étendre ' et transformer : le principe de la liberté indi- j viduelle ou la personnalité, et la notion de j propriété qui en est, dans les sociétés mo- I dernes, le signe et le gage.

Cette opération élémentaire de l’esprit humain qui consiste à opposer la négation à l’exagération d’un principe , se fait généralement dans les cerveaux étroits où naissent les passions aveugles. Il en arriva ainsi au communisme matérialiste. Plus aisément formulé ! que le socialisme, il adopta, comme mode de '

réalisation de son principe très-simple , le procédé également très-simple et très-logique du terrorisme et passionna un petit nombre d’hommes dont le fanatisme fut d’autant plus grand que leurs vues étaient plus bornées. Sans adopter ni rejeter les doctrines des communistes, le prolétaire, voyant en eux les défenseurs les plus intrépides de sa cause, les laissa dire et faire. La bourgeoisie peu disposée, au plus fort de l’orage, à’ examiner de sang-froid des théories, à distinguer le juste de l’injuste, le vrai du faux, dans un mouvement révolutionnaire qui détruisait sa sécurité et menaçait son règne, confondit, dans une même réprobation, le socialisme et le communisme; elle engagea la lutte, une lutte sans issue, à outrance, où ses victoires mêmes ne servent qu’à lui montrer plus manifestement les forces indestructibles qu’elle voudrait anéantir.

Le gouvernement provisoire, où le socialisme avait pénétré, essaya bien de le séparer du communisme et de lui faire sa place par les conférences du Luxembourg, par quelques mesures financières, par quelques projets de loi sur l’instruction publique, et marqua à cet égard des intentions sérieuses. Mais les exigences extrêmes d’un côté, les frayeurs outrées de l’autre, les heures et les jours emportés dans un tourbillon d’une rapidité inouïe, l’imprévu de tous les instants, la perplexité des meilleurs esprits, l’hésitation des consciences les plus fermes, paralysèrent sa bonne volonté. Après deux mois d’angoisses sans égales, il résigna le pouvoir comme il l’avait pris, avec la simplicité d’un patriotisme sincère. Mais il laissa toutes choses indécises et la nation en proie au plus grand troublé moral où peut-être on l’ait jamais vue. Qui ne l’absoudrait cependant, qui oserait se montrer plus sévère envers lui que le fut l’Assemblée nationale, en constatant qu’après trois années de luttes et de péripéties les plus extraordinaires, la situation reste au fond pareille, si ce n’est empirée?

Communisme ou terrorisme, c’est encore à

Page 1