TROISIEME PARTIE
r.EDRU'ROI.rlN.
Cependant on s’était rassuré, parce qu’à plusieurs reprises ie jour annoncé pour une manifestation s’était écoulé dans le plus grand calme. Ainsi, le 9 mai, comme la douzième légion, commandée par M. Barbés, montait la garde au palais Bourbon, on avait convoqué la onzième, pour déjouer le complot et pour attendre de pied ferme la pétition; mais personne n’avait paru. Le 13 encore, une procession d’ouvriers, venue de la Bastille, aux cris de : Vive la Pologne! et signalée comme très-dangereuse, s’était arrêtée à la place de la Madeleine, et, malgré la présence de
M. Blanqui, elle avait remis paisiblement sa pétition à M. Vavin, envoyé à sa rencontre par l’Assemblée. D’ailleurs, on comptait toujours sur les ateliers nationaux, dont M. Émile Thomas vantait le bon esprit, et qu’il proposait de mêler, en cas de besoin, aux masses populaires pour les envelopper et les détourner d’une agression violente.
Toutefois, le lendemain 14, en voyant sur les murs de Paris, une lettre de convocation signée Huber et Sobrier, qui fixait le rendezvous populaire pour le 15 au matin, à la Bastille, le président de l’Assemblée et la corn-
D. S'UCUX
mission exécutive conceitèrent queU^ues mesures pour le cas où le mouvement prendrait un caractère séditieux. Le général Courtais réclama avec beaucoup d’insistance le corn» mandement en chef de toute la force armée, et, ayant réuni dans la soirée les colonels des légions, il leur ordonna de convoquer dans chaque mairie mille hommes de réserve pour défendre, si cela devenait urgent, les abords de la Chambre. La réserve de la première légion, commandée par M. de Tracy, devait occuper la place de la Concorde, afin d’interdire le passage aux colonnes des pétitionnaires; le général Foucher, commandant de la première division, eut ordre de se tenir à l'Ecole militaire, prêt à marcher avec toutes les troupes disponibles; mais il ne devait sortir que si l'attaque était sérieuse et ne faire agir la troupe que dans le cas d’une nécessité absolue.
Sur l'ordre de M. Bûchez, un bataillon de la garde mobile était chargé de garder le pont de la Concorde; deux autres bataillons devaient se placer dans le jardin du palais ; un quatrième devait stationner sur l’esplanade des Invalides. En même temps, la commission exécutive faisait afficher sur les murs une proclamation contre les attroupements.
Ces précautions semblaient plus que suffisantes, car, dans tous les rapports envoyés le 14 de la préfecture de police, ]\I. Caussidière annonçait que la manifestation serait paci- | fique. 11 répondait des hommes qui la conduisaient : ses agents, d’ailleurs, disait-il, mettraient la main sur Blanqui et sur Sohrier au premier signal; il répondait de tout enfin, à ; une seule condition : ce&t qiie Von ue ferait 'pas Lattre le -rappel. C'était aussi l’opinion de M. Marrast, qui ne considérait pas la cliose comme grave. MM. de Lamartine et Ledruliollin, qui avaient donné leurs instructions à Sübrier, ne concevaient non plus aucune inquiétude. II n’}" avait pas lieu, en eflet, de s’alarmer : on était loin déjà du 17 mars; l'iiiipuhio.i révolutionnaire était sensiblement ralentie ; on ne sentait plus ni direction ni
concert dans les agitations populaires. A mesure que l’heure approchait, les meneurs, troublés ou gagnés, changeaient de langage.
Les véritables chefs du parti révolutionnaire ou bien se prononçaient contre la manifestation ou bien restaient indécis. Dans son journal le Représentant dit peuple, M. Proudhon tançait rudement les fades humanil aires , les cluhistes sans cerxelle qui projetaient une manifestation. M. Barbés la désapprouvait, y | soupçonnant la main de Blanqui, et faisait | jurer à Huber que du moims elle se ferait sans j armes. M. Cabet avait décidé que son club n’y ! paraîtrait pas. A la réunion qui eut lieu chez M. Louis Blanc, et où se trouvaient ‘ MM. Greppo, Détours, Thoré, on reconnut qu’une manifestation, en tète de laquelle on i verrait figurer des brouillons tels que Sobrier, | Lavirou, Flotte, des personnages énigmatiques | tels que Borme, Quentin, Degré, était extrêmement dangereuse ; on convint, en conséquence, qu’il fallait s’efl'orcer d’en dissuader le peuple.
M. Blanqui lui-même , qui n’augurait pas j
favorablement d’une tentative si mai combi- j
née, combattait dans son club les excitations de plusieurs orateurs qui parlaient d’aller net- j loyer les écuries d'Âugias, et il promettait à ; M. de Lamartine de dlssoudi’e lu uianifestation s’il ne parvenait pas à la contenir. ;
Quant à M. Raspail, tout en cédant aux i passionnés de son club, qui avaient exigé qu’il rédigeât une pétition pour la Pologne, il avait bien établi qu’il fallait se borner à produire une impression, morale , et à s’assurer du droit révolutionnaire d’apporter les pétitions à la barre de l’Assemblée. Enfin, dans un dernier conciliabule tenu le 15, à une heure du matin, au boulevard Bonne-Nouvelle, entre Ijs plus déterminés cliibistes et sectionnaires, il avait été arrêté, après une discussion trèsvive, qu’il fallait empêcher la manifestation, parce qu’elle était conduite par Huber, dans un but hostile à M. Ledru-iioilin, sous la direction occulte de M. Marrast et des modérés de l’Assemblée.
TROr^îlEAlE PARTIE
-Parmi les ouvriers, le plus grand nombre étaient d’une bonne foi parfaite dans l’expression de leurs sympathies pour la Pologne et ne songeaient aucunement à renverser le gouvernement, encore moins à chasser l’Assemblée. Ce fut par les cris de : Vive la Pologne ! vive la République! que les corporations, les clubs et les délégués du Luxembourg se saluèrent en arrivant, le 15 mai, à dix heures du matin, sur la place de la Bastille. Ils se rangèrent dans le plus grand ordre et se mirent lentement en marche par les boulevards. Huber et Sobrier conduisaient la colonne, où l’on voyait flotter, entre les soixante-dix bannières des ateliers nationaux, les drapeaux des nations étrangères ornés de rubans, de fleurs et de feuillages. Une foule de curieux affluaient dans les contre-allées et se montraient l’un à l’autre l’aigle de la Pologne, la harpe de l’Irlande, les trois couleurs italiennes ; beaucoup de gardes nationaux des provinces, venus pour assister à une fête que l’Assemblée devait donner le 13, et qu’on avait ajournée dans la crainte qu’elle ne fournit une occasion à l’émeute (I), s’étaient joints au cortège, bannières déployées. L’on n’entendait que de joyeux propos. « Nous allons faire une visite à nos commis, » disaient les uns; « Ce soir, nous partons pour la Pologne, » disaient les autres. Un soleil radieux éclairait la procession populaire, ondoyante comme un longserpent auquel venaient , de distance en distance, s’ajouter de nouveaux anneaux.
M. Raspail, disposé à voir partout la main de la police, était resté, lui et son club, tout à l’extrémité du cortège, afin de ne prendre part que le moins possible à ce qui .s’allait passer. Mais bientôt, comme la tête de la colonne approchait de la Madeleine, des émissaires d’Huber et de Sobrier accourent lui dire que le désordre se met dans les rangs; que la pétition que portait Huber est égarée;
(1) le 11 mai, en effet, les délégnés du Luxembourg avaient déclaré qu'ils n’assisteraient pas à la fête, parce que l’Assemblée nationale avait manqué aux promesses du 25 février
! qu’on demande la sienne; que lui seul enfin I peut rétablir le calme et le silence qui conj viennent, en une telle circonstance, à la dignité du peuple.
M. Raspail se laisse persuader. Arrivé sur la place de la Madeleine, il ne reconnaît pluc la manifestation telle qu’il l’avait vue à la Ba tille. De nouvelles bandes sont survenues ; des hommes qu’il ne connaît pas, montés sur des bornes et sur des bancs, haranguent le peuple et l’excitent; les rangs sont brisés; il aperçoit des visages suspects ; il entend avec surprise les cris de : Vive Louis Blanc! Vive l’organisation du travail ! se mêler aux cris de : Vive la Pologne ! Tout à coup on voit paraître le général Courtais; on entoure son cheval, ou le salue du cri de : Vive le général du peuple! Le vieux général, qui a la folie de la popula^ rité, salue à son tour, sourit, parle à la foule; il promet qu’une députation de délégués sera admise à l’Assemblée pour y présenter la pétition et que la colonne populaire défilera devant le péristyle du palais; puis il retourne vers le pont de la Concorde. Chacun affirmo qu’il va donner l’ordre à la troupe de ne pas s’opposer au passage du peuple, et l’on voit, en effet , presque aussitôt, un mouvement de la garde mobile qui met la baïonnette dans le fourreau.
Néanmoins, la multitude hésite à s’approcher du pont; elle semble avoir le sentiment confus que, si elle le traverse, elle sera entraînée au delà de ce qu’elle a entendu faire; on dirait qu’elle comprend que franchir cette dernière limite, ce sera en quelque sorte insulter à l’Assemblée nationale. Mais à ce moment décisif une voix stridente crie : En avant C’est Blanqui qui commande. En voyant la manifestation si nombreuse et les apprêts de la défense si peu redoutables, il a pris confiance dans le succès. Son instinct révolutionnaire l’emporte ; son club le suit avec entraînement, l’ébranlement est donné, la foule passe le pont, se répand sur les quais; une partie escalade les grilles du péristyle sous les yeux de la garde mobile qui rit de ce tumulte;
l’autre se presse, par la rue de Bourgogne, vers la place sur laquelle donne l’entrée prin • cipale du palais : la représentation nationale est à la merci du caprice populaire.
La séance s’était ouverte à l’heure accoutumée ; rien n’indiquait dans l’aspect de la salle qu’on s’attendît à quelque événement. Les tribunes étaient garnies de femmes élégantes et de curieux auxquels la pensée d’un danger quelconque n’était pas venue.
Par une coïncidence singulière, cette séance, qui allait devenir si orageuse, s’ouvre par une protestation contre U Iruit des affaires fuhliques (1). Béranger, le chansonnier-philosophe, en adressant pour la seconde fois sa démission à l’Assemblée, la supplie de le rendre à VolsenriU de la rie privée. Après la lecture de cette lettre et l’acceptation de cette démission, on entend les interpellations de M. d’Aragon sur les affaires d’Italie.
M. Bastide, mis en demeure de se prononcer sur la conduite que le gouvernement veut tenir, répond avec embarras ; il pose bien en principe que la France, par sa position géographique et son génie national, doit être à la tête d'tme fédération de peuples libres \ il affirme que c'est là son avenir et celui de VEuroqn', il fait bien la déclaration obligée, que les traités de 1815 n’existent plus; il ajoute même que la carte, de l’Europe, telle que ces traités odieux l’ont faite, est aujourd’hui une lettre morte; mais il se hâte de conclure que ce n'est pas à la France seule qu'il appartient de la refaire; il fait entrevoir dans un avenir indéfini un congres européen ; il insiste surtout très-particulièrement sur la force que la République doit puiser dans sa onodératmi et dans sa sagesse.
U)ie pareille réponse ressemble beaucoup à une défaite. M. d’Aragon le comprend ainsi, car il remonte à la tribune pour mieux préciser sa question et demande très-explicitement : Si le gouvernement emploie les moyens nécessaires pour obtenir des concessions
(1) Voir la lettre de Borauger, Moniteur du id mai.
de l'Autriche, et s'il est insuffisamment préparé dans le cas où l'Italie demanderait une intervention. » Comme ces mots étaient prononcés, M. de Lamartine prenait place à son banc. Il venait de parler à voix basse au président, l’avait instruit de ce qui se passait au dehors, en l’engageant à prendre au plus vite des mesures pour prévenir un désordre populaire. Ce n’était pas le moment de traiter à fond une question diplomatique; aussi M. de Lamartine, ajournant à une séance prochaine les explications, cède-t-il la tribune à M. Wolowski pour les interpellations annoncées sur les affaires de la Pologne.
Déjà des bruits alarmants circulent ; on dit qu’une grande masse de peuple remplit la place de la Concorde ; qu’elle avance ; quelle semble vouloir se porter vers la Chambre ; une certaine agitation se peint sur les physionomies ; l’orateur lui-même n’en est pas exempt ; il voit qu’il n’est guère écouté, et, tout en prononçant quelques banalités sur le dévouement de l’Assemblée à la cause polonaise, il prête l’oreille, il entend au loin des clameurs... Voulant cependant faire bonne contenance et rappeler à lui l’attention, M. Wolowski enflo sa voix, multiplie ses gestes ; « Non, la Pologne n’était pas morte ! s’écrie-t-il avec force, elle sommeillait seulement... >» Au même instant, et comme pour lui répondre, un cri retentissant de : « Vive la Pologne ! » s’élève dans l’air. L’orateur se tait; chacun garde le silence; tous les yeux se portent vers le questeur Degousée qui entre précipitamment et s’élance à la tribune : « L’enceinte de l’Assemblée , dit-il d’une voix entrecoupée par l’émotion, va être envahie; l’émeute est aux portes. Le commandant en chef de* la garde nationale, contrairement aux ordres des questeurs, a fait mettre à la garde mobile la baïonnette dans le fourreau. » Une stupeur profonde accueille cette nouvelle; maison n’a pas le temps d’en demander l’explication. A la rumeur confuse de la masse populaire répandue dans les cours succède le bruit distinct des pas et des voix dans les escaliers, dans les