‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 184 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

corridors ; les portes des tribunes hautes s'ouvrent avec fracas ; on voit apparaître les bannières du peuple. ** En place ! » crient les huissiers. Par un mouvement spontané, les représentants qui s’étaient levés se rasseoient; ils restent silencieux, immobiles; leur attitude est pleine de dignité.

Les premiers dans la masse populaire qui, du haut des tribunes envahies, voient ce spectacle nouveau pour eux, sont saisis d’étonnement et comme intimidés; ils baissent la voix, se rangent avec précaution dans les tribunes, en s’excusant auprès des personnes qui les occupent (1) ; ils disent qu’ils n’ont aucune intention mauvaise, et ils semblent, en effet, disposés à jouir du spectacle, nouveau pour eux, d’unediscussion parlementaire, plutôt qu’à chasser les représentants. Mais le flot qui monte derrière eux les presse; la foule déborde; les tribunes s’encombrent et semblent fléchir sous le poids; on se dispute les places, on s’étouffe; les femmes poussent des cris d’effroi; plusieurs hommes en blouse, autant pour dégager un peu les tribunes que pour voir de plus près les choses, se laissent glisser le long des murs en s’accrochant aux corniches, et, descendant par les petits escaliers qui divisent l’amphithéâtre, ils se mêlent aux représentants, s’asseoient aux places vides, sans se douter qu’ils commettent une énormité ; puis ils entament des conversations avec leurs voisins. De leur côté, les représentants, voyant ces hommes sans armes, ces physionomies plus curieuses que menaçantes, se rassurent un peu; ils regardent ce désordre avec surprise, mais sans trop d’indignation ; ils

(1) Lord Nonnanby, qui assistait à la séance, fut trèsfrappé de cette singulièie courtoisie des insurgés. L’un d’eux, arerti que la baïonnette dont il était armé effrayait les dames, la mit aussitôt sous une banquette. Un autre demandait avec beaucoup de politesse qu’on voulût bien lui montrer MM. de Lamartine, Louis Blanc, etc ; un auti'e encore, ayant lu sur le siège d’un représentant le nom de Georges la Fayette : — « C’est donc vous, monsieur, dit-il, qui êtes le fils du général la Fayette ! •> Et sur la réponse affirmative du représentant : — « Ali ! monsieur, quel dommage que votre pauvre papa soit mort! Comme il serait content, s’il était ici I »

semblent se prêter à l’originalité d’une scène qui n’a rien de très-alarmant et va sans doute tout à l’heure finir d’elle-même. Le président, qui s’était couvert, se découvre pour indiquer que la séance n’est pas interrompue. Les femmes et les curieux se rasseoient dans les tribunes; tout le monde se tranquillise. Mais cette espèce de trêve ne dure pas; de nouveaux flots populaires entrent incessamment dans la salle, et l’on commence à entendre des propos inquiétants. La multitude venue par la rue de Bourgogne, trouvant la grille fermée, l’avait assiégée avec une certaine violence. Le général Courtais, qui se flattait toujours de tout apaiser par sa seule présence, va pour la haranguer; il dit qu’il brisera son épée plutôt que de jamais la tirer contre le peuple; il prie qu’on se tienne tranquille; il annonce que le président de l’Assemblée ayant consenti à recevoir la pétition des mains de vingt-cinq délégués, il va leur faire ouvrir les grilles. Mais cette harangue ne produit pas l’effet qu’il en attendait; l’irritation était grande sur ce point. Des orateurs en habits, des femmes d’une mise recherchée et qui n’étaient pas du peuple, excitaient par leurs discours à la révolte. Le tumulte avait pris là le caractère d’une sédition. A peine la grille est-elle entr’ouverte que la foule se précipite, force le passage, renverse le général Courtais qui, monté sur l’entablement, essayait encore de la contenir, et se répand dans les cours. Le petit nombre de gardes nationaux qui s’y trouvent courent aux armes ; on amène des chevaux aux officiers d’ordonnance ; on va et vient effaré ; tout le monde crie à la fois; personne ne donne d’ordre.

Cependant les premiers qui ont forcé la grille, se poussant au hasard par les vestibules, sont entrés dans une salle sans issue. Là, ils commencent à briser les glaces, à fracasser les meubles. Le commandant du palais, M. Clîâteaurenaud, se présente à la porte et demande, de la part du président, les vingtcinq délégués porteurs de la pétition. Plu- [ sieurs représentants, reconnaissant M. Ras-

pail, que le flot populaire a pou^^sé là, l’iiiYitent à entrer dans l’Assemblée. Au même instant, T, I. de Lamartine, qui était allé avec M. Ledru-RoHin au haut du péristyle pour haranguer lafoule, voyant de ce côté scs efforts complètement infructueux, revenait vers la porte de la salle dite des Pas perdus, afin de tenter, puisqu’il n’avait pu empêcher l'invasion du palais, de l’arrêter du moins avant qu’elle eût violé l’enceinte de la représentation nationale. Aussitôt entré dans la salle des Pas perdus, il est entouré par un groupe de clubiAes.Le représentant Albert est avec eux. « à'ous ne passerez pas, leur dit M. de Lamartine, vous n’entrerez pas à l’Assemblée !

— Citoyen Lamartine, lui dit Laviron, nous venons lire une pétition à l’Assemblée en faveur -de la Pologne ; nous voulons un vote immédiat, ou sinon...

— Vous ne passerez pas! répète M. de Lania,rtiue avec hauteur.

— De quel droit nous empêcheriez-vous de passer? s’écrie Laviron; nous sommes le peuple. li y a assez longtemps que vous nous f ûtes de belles plirases ; il faut autre chose au peuple que des phrases; il veut aller lui-même à l’Assemblée nationale lui signifier ses volontés. »

Les bras croisés sur sa poitrine, M. de Lamartine écoutait ces propos d’un air grave et profondément triste. Son attitude pleine de noblesse, l’accent de sa voix faite pour le commandement, imposent à ces hommes égarés par la passion, mais bien intentionnés dans leur folle.

« Citoyen Lamartine, reprend Laviron, mais cotte fois avec un ton de déférence trèsmarqué , nous vous admirons tous comme poète; mais vous n’avez pas notre confiance comme homme d’État. Par vos hésitations, par vos moyens dilatoires, vous perdez la Pologne. «

Pendant ce colloque, un certain nombre de personnes s’étant approchées. «Malheureux! s'écrie une voix partie de la foule, et qui s’a- . dressait aux clubistes, que faites-vous? Vous faites reculer la liberté de plus d’un siècle! «

iS’e.spérant plus rien gagner sur des hommes . visiblement hors de sens, M de Lamartine va reprendre sa place dans l'enceinte de l’Assemblée. La chaleur était devenue suffocante; un soleil ardent frappait sur les vitres; la poussière des tapis, soulevée par les pas de la multitude, l’odeur des foules, y faisaient une atmosphère insupportable. La rumeur allait toujours croissant; la confusion était inouïe ; il devenait impossible de discerner une volonté dans tout ce tumulte, de deviner une intention dans tout ce désordre.

MM. Ledru-Rollin , Clément Thomas, Barbés, tous trois ensemble à la tribune, essayent vainement de se faire écouter. M. Louis Blanc y paraît à son tour, sans plus de résultat. Enfui, àl. Bûchez, vxyyant l’inutilité de tant d’efforts, s’adresse à M. Raspail, qui se tient au pied (]o la tribune, sa pétition à la main : « Venez à notre aide, lui dit-il, lisez la pétition, et faites ; ensuite retirer cette foule. « M. Raspail obéit. Le president rgite sa sonnette, mais le bruit redouble. « Qui donc écouterez-vous, s’écrie M. Antony Thourct, si vous n’écoutez pas Raspail? » A ce nom, plusieurs représentants se lèvent et protestent du geste avec énergie.

« Vous n’êtes pas représentant, s’écrient-ils; vous n’avez pas la parole ; vous violez l’Assemblée nationale!... «

M. Louis Blanc, debout au bureau, pensant que le moment est favorable, s’adresse de nouveau au peuple pour le conjurer de faire silence, afin que le droit de p)è 11110%, dit-il, soit consacré, et pour quon ne qmisse pas dire qu'en entrant dans cette enceinte, le peuple, par ses cris, a rioU sa propire souveraineté.

Cependant M. Raspail a commencé la lecture de la pétition, mais au milieu d’une rumeur telle que ni les membres du bureau, ni aucune des personnes les plus voisines ne sauraient entendre une seule de ses paroles., M. Raspail lit, d’ailleurs, sans accentuation, sans geste, à la manière dont on débite d’ordinaire le procès-verbal; avec une monotonie et une lenteur calculées pour gagner du temps, pour calmer, engourdir cette foule qui lui

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