‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 185 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

semble, comme il l’a dit plus tard, attaquée du tournis (1).

A plusieurs reprises, on entend au-dessus des clameurs confuses les cris de : « Vive la Pologne! Vive l’organisation du travail! » De nouvelles masses ne cessent d’affluer du dehors ; il n’y pas moins de deux mille personnes étrangères dans la salle. Des hommes de tumulte, Laviron, Bonne, Flotte, Quentin, Seigneuret, Hounain, Vülain, Degré, eu uniforme de sapeur-pompier, Dumoulin, ont envahi le bureau; ils sont armés; ils entourent le fauteuil du président; ils se disputent la place très-exiguë, se poussent sur les degrés de la tribune, se collètent, s’apostrophent, se culbutent : c’est un spectacle des halles.

Barbés, qui n’a pas quitté la tribune, supplie le peuple de se retirer; on lui répond par le cri de ; « Vive Barbés! » mais personne ne songe à lui obéir. Tout à coup, un nom est prononcé qui domine le bruit : « Blanqui! Où est Blanqui?... Nous voulons Blànqui! » Et l’on voit, porté au-dessus de la foule, hissé en quelque sorte à la tribune, un petit homme pâle, sec et grêle. Les regards se fixent sur lui. Son aspect est étrange, sa physionomie ! impassible ; ses cheveux noirs coupés en brosse, son liabit noir boutonné jusqu’au haut, sa cravate et ses gants noirs lui donnent un air lugubre. A sa vue, le silence s’établit; la foule, tout i\ l’heure si agitée, demeure immobile dans la crainte de perdre une seule des paroles que va prononcer le mystérieux oracle des «séditions.

« Le peuple, dit Blanqui, en élevant sa voix dure et pénétrante, exige que l’Assemblée ! nationale décrète, sans désemparer, que la France ne mettra l’épée au fourreau que lors- , que l’ancienne Pologne tout entière, la Pologne de 1792 sera reconstituée. « Puis, après avoir brièvement développé cette pensée et promis que le peuple irait en masse à la frontière sur un signe de l’Assemblée, il demande, au nom de ce peuple dévoué, justice 'pour les

j massacres de Ilouén; il insiste pour qu’on

1 s'occupe imr.iklitUemcnt de rélahflr le travail;

! il parle des causes sociales de la i? Isère, des hommes syslématiquement ècat Us du gouvernement.

Ici, plusieurs voix l'interrompent : « 11 ne s’agit pas de cela! s’écrie Sobrier; la Pologne! la Pologne! parle de la Pologne !... »

Blanqui, se voyant favorablement écouté et comme maître de cette multitude frémissante, avait eu la pensée, sans doute, de substituer à la question polonaise une question où le peuple fût plus directement intéressé, et de fair-'sortir une révolution de ce désordre saiis'caraccère, mais il comprit aussitôt qu’il se trompait; il reprit, avec le tact que lui donnait sa longue habitude de l’émeute, la seule pensée qui passionnât eu ce moment le peuple; il répéta riiijanotioîi à l'Assemblée de déclarer immédiatement la guerre à l’Europe pour la délivrance de la Pologne.

Pendant qu’il parlait encore, M. Louis Blanc, averti qu’une foule considérable rassemblée dans la cour l’a’ipelle à grands cris, demande au président l’autorisation d’aller haranguer le peuple afin de' prévenir, s’il se peut, une invasion nouvelle. INI. Bûchez, sans l’y autoriser comme président, l’y engage comme citoyer (i). ]\L Louis Blanc sort et va rejoindre M. Albert et M. Barbés qui, debout svir l’entablement d’une fenêtre , reçoivent une espèce d’ovaüon populaire. On remet à M. Lü is Blanc, un drapeau polonais; il .se place entre ses deux amis, commence un discours, où, pour apaiser l’elfervescence , il parle longuement de là souveraineté populaire, de la nécessité d’assurer en ce jour le triomphe de la cause du peuple; mais en môme temps il insiste pour qu’on laisse à l’Assemblée le loisir de délibérer et pour qu'on attende avec calme le résultat de ses délibérations (2).

(1) Voir îiu Procès de Bourges.

(2) La couduLte des ropréàeiilaiits de la Montag.nc fut ei. cjttc circonstance assez seiiiLlablc à celle des Montagnards, à la journco de prairial, (.p.ii « sans provoquer la crise, dit Levaiseur, la désiraient et so promettaient d’en proGtér; » et qvi, selon M. Thier.s, « ne prirent la parole que pour çmpê-

(11 VMir, au Procès de Bourges, la défense de M. Raspail.

Les cris de : Vive Louis Blanc ! Vive la République démocratique et sociale! lui répondent.

Un groupe qui s’est formé derrière lui le saisit, l’enlève malgré sa résistance et le ramène dans l’enceinte de l’Assemblée, dont on lui fait faire le tour, porté en triomphe. Maisquel triomphe, hélas ! et combien celui qui en est l’objet paraît le subir avec confusion! Le visage de M. Louis Blanc est d’une pâleur livide; de grosses gouttes de sueur coulent le long de ses joues; ses lèvres remuent comme pour parler, mais sa voix éteinte n’articule aucun son ; il fait un geste pour indiquer qu’il voudrait écrire et va tomber enfin, brisé d’émotion, sur un banc où il demeure durant quelques minutes privé de connaissance.

Pendant cette ovation si pénible, des scènes inouïes se passaient au bureau. Imÿiédiatement après le discours de Blanqui, M. Ledru- Rolün avait proposé que l’Assemblée se déclarât en permanence, et que le peuple se retirât sous le péristyle. M. Raspail, toujours au bas de la tribune, appuie cette motion, à laquelle Flotte et quelques autres ne répondent que par des rires moqueurs; le mot de trahison est prononcé : « C’est comme au 16 avril, «» s’écrie-t-on. Mais Raspail persiste à soutenir M. Ledru-Rollin et déclare, en élevant la voix, qu’il ne reconnaît plus comme républicain quiconque ne se retire pas à l’instant même. Le président est serré de près par les factieux. Debout derrière son fauteuil, Laviron, qui porte l’uniforme de capitaine d’artillerie, communique du geste avec un groupe d’hommes armés, qui épient le moindre de ses mouvemients. L’exaltation de ces hommes est au comble ; ils ne savent plus ni ce qu’ils veulent, ni ce qu’i's disent. Le moindre incident, une arme déchargée par hasard, peut en ce moment amener d’affreuses catastrophes. Barbés lui-même ne se connaît plus; la vue de Blanqui lui ôce tout son sang-froid; il veut tenter un effort suprême pour arracher à Blanqui sa popularité usurpée. Il monte à la

cher de plus grands malheurs et pour hâter l’accomplissement de quelques vœux qu’ils partageaient. »

tribune, et d’une voix qui, malgré son trouble intérieur, reste calme et empreinte d’un certain caractère de solennité, avec l’accent et le geste d’un homme qui se voue au martyre pour sauver sa cause, il demande à l’Assemblée d’accéder au vœu du peuple; il la somme en quelque sorte de voter le départ immédiat d'une armée pour la. Pologne", et s’apercevant sans doute que ces motions ne produisent plus aucun effet sur les énergumènes qui l’entourent, il recourt à un moyen extrême et qu’il juge infaillible : il demande un impôt d’un milliard sur les riches.

Mais à ce moment un mouvement extraordinaire se fait dans la foule; Barbés s’interrompt; il questionne. On dit qu’on entend battre le rappel. « Le rappel! s’écrie Barbés'; pourquoi le rappel? On nous trahit! à bas les traîtres! Hors la loi celui qui fait battre le rappel ! « A ces mots, on se précipite vers le président, qui, en effet, depuis quelques instants, a trouvé moyen, quoique entouré par les séditieux, de signer et de remettre à un officier d’état-major l’ordre adressé au général Courtais et aux officiers des légions de faire battre le rappel ; on le saisit au collet ; des sabres nus se lèvent sur sa tête; on exige qu’il révoque l’ordre qu’il a donné. Le président se débat, résiste. Sur ces entrefaites, M. Degousée, qui vient du dehors, se glisse jusqu’à lui, et lui parlant à voix basse : « La garde nationale est réunie, lui dit-il; avant un quart d’heure elle sera ici; un peu de ruse pour gagner du temps, et l’Assemblée est sauvée. »* M. Bûchez alors feint de céder aux séditieux; il signe sur des feuilles frôlantes, sans timbre et sans date, l’ordre de ne pas faire battre le rappel, certain, d’après ce qu’affirme M. Degousée, qu’il ne sera pas obéi, qu’on devinera la violence qui lui est faite. Les clubistes Flotte, Quentin, Laviron, s’emparent de ces feuilles. Un moment de calme succède au tumulte.

Les représentants sont toujours à leurs places; quelques minutes s’écoulent. Barbés a quitté la tribune; elle est assaillie, escaladée

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