‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 186 sur 266 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

lNV\SION UE IA C:nMDRE DEi REI'ltÉSENTANTS LE 19 MAI. (P.

incessamment par des hommes qui semblent ' en proie au délire, et qui, le visage ruisselant de sueur, la lèvre écumante, le poing levé et se menaçant l’un l’autre, poussent des cris confus et font tous à la fois les motions les plus insensées. Tout à coup on voit apparaître sur le bureau un drapeau noir surmonté d’un bonnet rouge et d’une épée nue.

A la vue de ces emblèmes sinistres, M. Bûchez, apercevant non loin de lui Huber, qui revient d’un long évanouissement : « Au nom du ciel, tirez-nous de la, lui dit— ilj ce sont des scènes de Bicêtre. »» Alors Huber, dont les intentions et les consignes sont depuis longtemps outre-passées, monte à la tribune et s’écrie d’une voix tonnante • « Citoyens, puisqu’on ne veut pas prendre de decision, eh bien! moi, au nom du peuple français, trompé par^ ses représentants, je déclaré que 1 Assemblée

est dissoute. « Aussitôt il prend des mains d’un de ses affidés une large pancarte qu’il élève au haut de la hampe du drapeau de son club et sur laquelle on lit, tracées eu gros caractères, les paroles qu’il vient de prononcer :

« Au nom du peuple, l’Assemblée nationale est dissoute. «

L’horloge marquait en ce moment trois heures et demie.

Dans le même temps, M. Bûchez, insulté, menacé par les factieux, est renversé de son fauteuil. Des amis l’entourent, lui font un rempart de leur corps et parviennent à le faire sortir de la salle. Le plus grand nombre des représentants suit cet exemple. Quelquesuns, qui croyaient au succès possible de l’insurrection, vont à tout hasard sur les quais du ; côté de l’Hôtel-de- Ville; les autres rejoignent

D. STERN

à l’hôtel de la Présidence MM. Senard et de Lamartine. M. Louis Blanc est poussé par la foule vers l’esplanade des Invalides. M. Raspail qui, pendant les scènes que je viens de décrire, a quitté la salle, s’est évanoui sur le gazon du jardin, où il est encore. M. Sohrier est porté en triomphe par des ouvriers. Huber va sur le péristyle annoncer que l’Assemblée est dissoute, et il disparaît.

]\IM. Barbés et Albert ont pris le chemin de rHôtel-de-Ville ; la salle est abandonnée à quelques factieux. Se croyant vainqueurs, ils écrivent à la hâte des listes de noms pour un gouvernement provisoire. Laviron, qui s’est assis sur le fauteuil du président, propose succe.s.sivement à l’acceptation du peuple ces noms qui soulèvent des protestations nombreuses (1); un bruit de tambours les interrompt. « La garde mobile ! voici la garde mobile! nous sommes trahis! >» s’écrie-t-on avec effroi. Une panique épouvantable saisitla foule; on fuit, on se disperse, et quand le commandant Clary, à la tête du deuxième bataillon de la garde mobile, paraît à l’entrée de la salle, il n'aperçoit plus que quelques fuyards qui se précipitent sur les issues opposées ; les banquettes sont vides. Il est alors près de cinq heures.

A peine la salle est-elle évacuée que beaucoup de représentants, qui ne s’étaient pas éloignés, y rentrent. Le ministre des finances monte à la tribune et prononce avec solennité ces paroles : « Au nom do l’Assemblée nationale qui n' est pas dissoute; au nom du peuple ^français qu’une minorité infime et infâme ne déshonorera pas, l’Assemblée nationale reprend ses travaux. »> Un immense applaudissement lui répond ; la séance est reprise aux cris de ; Vive la République !

Le général Courtais, en grand uniforme, se montre à l’entrée de la salle; le désordre de

(1) Sur ces listes improvisées à l’iiisu des persomi es intéressées, ou lisait les noms suivants : M'd. Bavhès, Blanqui, Louis Blanc, l.edru-Uollin, Huber, Kaspail, Caiiss dière, E. Arago, Ch. La^raufre, Cabet, P. Lerou.x, Considérant, Brou ilion.

ses pensées est visible sur son front et dans toute sa personne. Depuis l’envahissement de l’Assemblée, ne .sachant que vouloir, que devenir, haranguant le peuple sans pouvoir se faire entendre, balbutiant à la garde nationale des ordres et des contre-ordres qui ne sont point obéis, il a erré de tous côtés, en proie à un trouble extrême. Il vient en dernier lieu de l’hôtel de la Présidence, où il est allé demander avis à Lamartine; et bien que celui-ci lui ait conseillé de se mettre ù la tête des troupes, il continue d’aller et de venir au hasard sans se résoudre à rien et finit par rentrer machinalement dans l’Assemblée. Voyant qu’elle a repris sa séance, il donne machinalement encore aux gardes nationaux de la 2® légion, qui ont suivi de près la garde mobile, l’ordre de se retirer; mais des cris violents éclatent : « A bas Courtais! H nous a trahis! A bas le traître! »» On se jette sur lui; on lui arraché son épée, ses épaulettes; on lui fait subir mille outrages. Heureusement, plusieurs représentants s’interposent ; MM. de Fitz- .James, Flocon, Vieillard le tirent des mains de ces furieux et le font entrer dans la salle de la Bibliothèque où il reste gardé à vue.

Dans le même temps, M. Clément Thomas, colonel de la 2® légion, annonce, aux applaudissements de toute l’Assemblée, qu’il vient d’être investi par la commission exécutive du commandement général de la garde nationale de Paris. Sur l’invitation du président, les gardes nationaux en uniforme qui sont répandus pêle-mêle dans l’hémicycle, et qui occupent une partie des places des représentants, .se rangent en cordon autour de la salle; plus de deux cents représentants reprennent leurs .sièges. On va commencer à délibérer quand tous les yeux se tournent vers la porte d’entrée : c’est M. de Lamartine qui paraît suivi de M. Ledru-Rollin ; il se dirige vers la tribune, le silence s’établit. M. de Lamartine demande à l’Assemblée de voter les remercîments de la France à la garde nationale; il flétrit, mais avec beaucoup de ménagements, les scandales qui ont un moment déshonoré

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