‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 217 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

en multiplier les emblèmes sur les restes muets de ceux qu’il a aimés, il semble vouloir ainsi les protéger contrer la plus lointaine idée de destruction. C’était le bien connaître assurément que de le m-ener au tombeau de ses martyrs, à la première heure où l’on voulait de lui des actes surhumains de courage ; c’était consacrer à ses propres yeux l’insurrection par le seul acte religieux qui ne le trouva jamais indifférent, frivole ou profane (1).

La masse populaire est arrivée par le boulevard à la hauteur de la rue Saint-Denis. Là, on s’arrête ; un moment de silence se fait ; puis tout à coup ; « Aux armes ! aux barricades ! » crient les chefs. Aussitôt ils se mettent à l’œuvre. Ils tracent, en enlevant rapidement quelques pavés, les principales lignes de retranchement ; ils ne semblent pas inquiets; ils ne craignent pas apparemment qu’on vienne les surprendre, car ils procèdent avec ordre et méthode. Ce sont pour la plupart d’anciens soldats, aujourd’hui brigadiers des ateliers nationaux. On les reconnaît au galon doré de leur casquette, à leur brassard tricolore. Tous portent la blouse des ouvriers ; un mouchoir lié autour des reins leur sert de ceinture et de cartouchière.

A dix heures et demie, une première bar-

(1) J’ai eu fréquemment occasion d’observer cet étrange contraste d’un peuple railleur à l’excès envers les vivants et naïvement pieux envers les morts, en allant visiter, le dimanche, les cimetières de Paris. On voit la famille du mort qui s’est réunie pour lui rendre visite et lui porter quelque présent. L’un vient planter un rosier en fleurs sur la terre consacrée; un autre attache une couronne d’immortelles à la croix qui en marque le centre; celui-ci y suspend quelque, emblème peint, un cœur, une pensée, etc. Chacun s’est vêtu de ses meilleurs habits. L’enfant mange en silence un gâteau qu’on lui achète sur le chemin afin qu’il soit sage; on est sérieux, ému, mais point trop affligé. La pensée d’une longue absence attriste les imaginations, mais la crainte d’une séparation éternelle n’en approche pas, moins encoi'e celle des peines de l’enfer. L’idée de destruction, de néant ne serait pas même comprise.

J’ai quelquefois entendu de pauvres gens exprimer d’une manière touchante, en passant auprès d’un caveau de famille, le regret de ne pouvoir, eux aussi, rester unis dans le repos de la mort, comme ils l’avaient été dans le travail de la vie. Je conseille à tous ceux qui veulent bien coniiaîti’e le peuple de Paris de passer de temps en temps quelques heures, le dimanche, au cimetière du Mout-Parnasse, par exemple.

ricade est construite sur le boulevard Bonne- Nouvelle, une autre à vingt-cinq pas plus loin, une troisième en face de la rue Mazagran. On y plante les drapeaux tricolores des ateliers nationaux, dont plusieurs portent cette inscription : Du pain ou la mort f Le poste du boulevard Bonne -Nouvelle , qm compte à peine une vingtaine de gardes nationaux, n’a reçu aucun ordre et ne peut songer à s’opposer à quelques milliers d’hommes, que la population paraît favoriser, au moins de ses vœux. De tous côtés on leur apporte des armes. Dans le même temps, sur un ordre simultané, mystérieux, de? barricades s’élèvent au faubourg Saint-Martin, au faubourg du Temple, au faubourg Saint-Antoine, sur la place de la Bastille et dans le faubourg Poissonnière. Sur la rive gauche de la Seine, la place du Panthéon , le faubourg Saint- Jacques, la Cité, sont occupés par des ouvriers. A onze heures, la moitié de Paris semble déjà leur appartenir , quand, pour la première fois, on entend battre le rappel ; on n’a vu jusqu’alors, sur aucun point, paraître aucune troupe.

La probabilité d’une insurrection prochaine est cependant, depuis près d’un mois, le sujet de tous les entretiens. A différentes reprises, la commission exécutive en a délibéré avec le ministre de la guerre. Elle a discuté avec lui, non-seulernent le chiffre des troupes nécessaires, mais encore le mode le meilleur de les disposer et de les faire agir.

Sur le premier point on est tombé d’accord. Une garnison effective de vingt mille hommes qui, avec les seize mille hommes de gardes mobiles, les deux mille six cents gardes républicains et les deux mille cinquante gardiens de Paris, formerait un total de plus de quarante mille hommes, suffirait et au delà pour le premier moment.

Plus de quinze mille hommes dans la banlieue et dans les garnisons voisines peuvent arriver en quelques heures. Avec une pareille armée, pour peu que la garde nationale .se montre telle qu’on l’a vue au IG avril et au

15 mai, on doit se croire assuré de vaincre, et sans beaucoup de peine, le soulèvement populaire.

En ce qui concerne l’emploi des troupes, il s’est élevé deux avis. Plusieurs des membres de la commission exécutive souhaiteraient qu’on prévînt l’insurrection générale ; qu’on la gagnât, pour ainsi dire, de vitesse; qu’on l’étouffàt avant même qu’elle ait eu le temps de naître, en s’opposant partout à la construction des barricades, en les défaisant une à une, à mesure qu’elles s’élèveraient. « Les barricades sont contagieuses, disait M. Ledru-Rollin, que soutenait M. Arago ; c’est la tentation, c’est la passion héréditaire de la population parisienne. Dispersez les faiseurs de barricades, dès qu’ils se mettront à l’œuvre, sinon, en un clin d’œil, vous verrez les faubourgs transformés en forteresses ; vous verrez les remparts mouvants, abritant des soldats invisibles, s’avancer, presser vos troupes des extrémités vers le centre, les écraser sans qu’elles puissent même combattre ; vous serez perdus, anéantis. »

Ce n’était pas l’opinion du général Cavaignac. Le désarmement de quelques bataillons pendant les journées de février, vingt-huit mille hommes réduits à l’impuissance par une insurrection très-mal conduite, avaient fait une forte impression sur son esprit. On a vu qu’il n’avait accepté le portefeuille do la guerre qu’avec une certaine hésitation, en stipulant qu’il n’aurait pas à sacrifier à son nouveau rôle politique les comictions du soldat, et que le gouvernement rendrait à l'armée le sentiment de sa dignité. L’honneur militaire était le sentiment dominant du s^énéral Cavaignac. Selon lui, l’armée avait été humiliée en 1830 et en 1848 ; il voulait à tout prix éviter qu’entre ses mains elle subît une disgrâce nouvelle. « Si une seule de mes compagnies était désarmée, disait-il, en discutant dans le conseil, avec MM. Garnier-Pagès, Arago, Ledru-Rollin, un système d’attaque qui nécessitait la dispersion des forces sur un grand espace, je me brûlerais la cervelle. »

Il avait conçu et arrêté un plan tout contraire, auquel il ne voulait pas souffrir la moindre modification.

Concentrer les troupes, les masser autour de l’Assemblée, afin de mettre hors de toute atteinte, même en cas de défaite, la souveraineté nationale; laisser la garde nationale défendre, comme il le disait un peu dédaigneusement , ses maisops et ses boutiques ; en aucun cas ne disséminer ses troupes, ne pas les engager isolément dans les rues, mais les jeter par colonnes puissantes dans les directions menacées, en maintenant toujours la libre communication avec le point central; et si, enfin, l’armée ne pouvait tenir dans Paris contre la masse du peuple , sortir des murs et livrer bataille en rase campagne, tel était le plan stratégique du général Cavaignac (1). Que l’on dût acheter la victoire par des pertes plus ou moins considérables, que plus ou moins de sang dût être versé, ce n’était là pour lui qu’une considération secondaire. Il s’impatientait, il s’indignait presque de voir les membres du gouvernement insister sur ce point. Pour lui, il s’agissait de sauver, avec son propre honneur, celui de son armée. A quel prix? Il ne s’en occupait même pas. Il était de ceux qui pensent que rien n’est perdu quand l’honneur reste. D’ailleurs, il se voyait fortifié dans son dessein par les officiers supérieurs dont il avait demandé l’avis. Le général Bedeau, commandant de la garde mobile, depuis le 15 mai, et le général Lamoricière, qui, tous deux, avaient pris l’engagement formel de servir sous ses ordres, dans le cas où il aurait à combatte une insurrection sérieuse; le général Négrier, questeur de l’Assemblée; le colonel Charras, M. Clément Thomas, qui gardait le commandement de la

(1) Ce plan fut très-fidèlement exécuté. A aucun moment de l’insurrection, le rayonnement des extrémités au centre ne fut interrompu; les ordres arrivèrent toujours avec la plus grande célérité; jamais non plus le soldat ne manqua de vivres, ni le cheval de fourrage. L’excellente administration du colonel Charras avait tout prévu ; la rapidité, la précision, l’ensemble de ses dispositions pendant le combat, eurent cet heureux effet. On se rappelle que, en 1830, l’armée de Paris avait manqué de tout.

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