TROISIÈME PARTIE
garde nationale, en attendant l’arrivée du général Changarnier, tous étaient convenus qu’il fallait donner pour base d’opérations à 1 armée un centre fixe, sur lequel chacune des ailes devrait pouvoir se replier au besoin, sans jamais risquer d’être coupée. Cette opinion était également soutenue dans le conseil par M. de Lamartine. Lui et M. Ledru-Rollin étaient les seuls qui connussent toute l’étendue du danger dont on était menacé. Mais tandis que M. Ledru-Rollin, suspectant les talents et surtout les intentions du général Cavaignac , que le bruit public désignait comme l’adversaire caché, comme le successeur probable de la commission exécutive (1), n’aurait voulu lui laisser qu’un pouvoir limité, M. de Lamartine, au contraire, toujours confiant et généreux, l’appuyait nonseulement comme chef d’armée, mais encore comme chef présumé et prochain du pouvoir exécutif (2). A plusieurs reprises, depuis le 15 mai, il avait engagé ses collègues à se retirer pour remettre aux mains d’un pouvoir militaire les affaires de la République, qu’il voyait périr par défaut de concert et de force dans le gouvernement ; ce pouvoir nécessaire, mais dangereux, il pensait qu’on pouvait le confier sans réserve à la loyauté du général Cavaignac.
Une fois, le 14 juin, il avait apporté au conseil sa démission, et, s’il l’avait retirée, c’était uniquement dans la crainte que sa retraite, à la veille d’une insurrection formidable , ne parût le calcul d’un égoïsme pusillanime.
Dans la séance qui se tint le 22 juin, après minuit, M. de Lamartine, tout en repoussant avec beaucoup de fierté, au nom de son propre honneur et de celui de ses collègues, l’avis de se retirer, que M. Martin (de Strasbourg) leur
1) La Presse, du 22 juin, disait ouvertement que le National voulait, par l’insurrection, rendre nécessaire la dictature du général Cavaignac.
(2) Le Bien public, journal dirigé par M. de Lamartine, disait dans son numéro du 16 juin ; « Le général Cavaignac porte de jour en jour davantage à la tribune l’attitude de l’homme d’État; sa parole sobre et sévère va toujours toucher une vérité.
apportait de nouveau, au nom de la réunion du Palais-National, insista encore, et cette fois avec succès, pour que l’on concentrât toutes les forces militaires entre les mains du général Cavaignac. M. de Lamartine conseillait aussi, afin d’agir avec toute la célérité et tout l’accord désirables en des circonstances aussi graves, et pour rendre cet accord évident, qu’une partie du gouvernement demeurât auprès du général, en chef, à l’hôtel du président de l’Assemblée (1).
L’opinion de M. de Lamartine ayant prévalu, et les choses étant ainsi réglées, le général Cavaignac prit ses dispositions. Pendant qu’on battait le rappel et que la garde nationale courait aux barricades, il appelait à lui les généraux Bedeau, Lamoricière, Damesme, Foucher, Lebreton, et leur remettait les commandements qu’il leur avait destinés. Selon le plan convenu, il faisait masser les troupes dans les Champs-Elysées, dans les Tuileries, sur la place de la Concorde, sur- l’esplanade des Invalides, et le général Foucher recevait l’ordre de veiller à la sûreté de l’Assemblée. Deux divisions principales devaient se partager les opérations. La première division, confiée au général Bedeau, allait se porter â l’Hôtel-de-Ville. La seconde, sous les ordres du général Lamoricière, devait couvrir les faubourgs de la rive droite, sur toute la ligne des boulevards, depuis le Château-d’Eau jusqu’à l’église de la Madeleine. Une brigade de cavalerie commandée par le général Grouchy devait occuper les boulevards, depuis la rue du Helder jusqu’au faubourg Montmartre, et pousser des reconnaissances jusqu’au quartier
(]) On n’a pas assez remarqué, selon moi, le désintéressement politique qui inspira en ce moment la conduite et le langage de M. de Lamartine. Pour la seconde fois, il so • sacrifiait au bien public. En refusant, après la journée du 16 avril, de se séparer de M. Ledru-Rollin, dont les ressentiments pouvaient, selon lui, jeter une force encore trèspuissante dans l’opposition révolutionnaire , il avait renoncé à tout espoir d’influence sur l’Assemblée; cette fois, en reconnaissant que l’opinion publique donnait au général Cavaignac une autorité supérieure à la sienne et nécessaire pour traverser une crise dangereuse, en s’effaçant devant un rival, il foulait aux pieds son orgueil, son ambition, tous les sentiments les plus forts du cœur humain.
général de M, de Lamoricière. Le général Damesme, à la tête d’une subdivision, était chargé de protéger la rive gauche, particulièrement le palais du Luxembourg, où siégeait une partie de la commission exécutive.
En donnant ainsi ses ordres à des généraux plus anciens que lui, et qui avaient été ses supérieurs dans la hiérarchie militaire, le général Cavaignac était très-ému. Lorsqu’il vit le général Lamoricière, avec lequel il avait eu, en Afrique, de vifs dissentiments, venir, avec une simplicité parfaite, prendre de ses mains un commandement périlleux, pour défendre une cause qui n’était pas la sienne, il eut peine à retenir ses larmes. Ses inquiétudes, d’ailleurs, étaient grandes. Il ne se formait aucune idée des forces de l’insurrection qu’il allait combattre, Quels étaient ses éléments, ses moyens d’attaque, ses chefs, son plan, son mot d’ordre? Avait-elle des armes, des munitions, des connivences secrètes? Que voulait-elle? Pour qui prenait-elle les armes? Aurait-on pour adversaires des communistes, des impérialistes ou des royalistes? Il ne le savait pas. Soit par habitude, soit par goût, soit plutôt par le besoin impérieux d’un tempérament mélancolique et d’un esprit concentré, le général Cavaignac a fait autour de lui une solitude où n’ont retenti que très-faiblement les idées qui meuvent les •hommes politiques , les sentiments et les instincts qui passionnent les masses.
Quant aux forces dont il pouvait disposer pour la répression, il s’en était remis au colonel Charras, qui n’avait pas jugé possible, dans l’état de fermentation où étaient encore les esprits, de tenir dans Paris, comme l’aurait voulu la commission exécutive, une garnison de vingt-cinq mille hommes, dont une partie aurait été obligée de bivaquer (1), plus
(1) Quelques jours après la fête de la Fraternité (23 avril) le gouvernement provisoire avait cru pouvoir faire rentrer dans Paris le 29“ régiment de ligne, commandé par le colonel Dulac. Arrivé à la barrière, le colonel se vit entouré d’une multitude très-animée et qui faisait mine de s’opposer à son passage. Avec un grand sang-froid : « Est-ce que le gouvernement provisoire est renversé V dit-il aux ouvriers qui
de la moitié des casernements qui suffisaient en temps ordinaire étant occupés depuis le mois de mars par la garde mobile. Il ne pouvait donc pas mettre à la disposition du général en chef plus de dix à douze mille hommes prêts au combat.
La garde mobile, forte de quinze à seize mille hommes, n’inspire aucune securité. Ce sont des enfants des faubourgs; les fera-t-on marcher contre le peuple? tireront-ils sur leurs parents, sur leurs frères? On sait, d’ailleurs, que les ouvriers comptent sur eux; qu’ils sont très-pratiqués par les factions. Ils ont élu, pour les commander, plusieurs partisans déclarés de Louis-Napoléon Bonaparte. On parle d'un complot qui se tramerait dans leurs rangs en faveur du prince; on dit que les chefs de bataillon se sont réunis, le 18 et le 20, pour décider ensemble si l’on se battrait, et de quel côté des barricades.
La garde républicaine, malgré les mesures prises pour sa réorganisation, n’éveille pas moins de défiance que la garde mobile; Quant à la garde nationale, outre que plusieurs légions, la 12® et la 8®, entre autres, appartiennent au parti de Barbés et que les légions de la banlieue sont généralement bonapartistes (1), le général Cavaignac ne fait aucun fonds sur elle. Il la juge bonne, tout au plus, à retarder de quelques heures l’engagement des troupes. Et ces troupes elles-mêmes, cette armée démoralisée par sa récente défaite et par les souvenirs de 1830, ces soldats dont il est peu connu, ces généraux, sur lesquels il ne se sent pas d’autorité, comment se porteront-ils à la rencontre de l’ennemi commun ? Comment feront-ils cette guerre perfide des
se trouvaient le plus près de lui. — Non, répond la foule. — ■ Eh bien ! alors, voici son ordre, aidez-moi à l’exécuter. » — Et ces mêmes hommes, au cri de r « Vive le gouvernement provisoire ! » entourent le colonel, le précèdent, lui font faire place, et ne le quittent qu’à l’Hôtel-de-Ville. Cependant le gouvernement ne crut pas pouvoir laisser ce régiment dans Paris.
(1) Le 23 juin, la garde nationale de Grenelle, dirigée sur les Tuileries, se mit en marche au cri de : « Vive Napoléon ! » et déclara que si on l’envoyait aux barricades, elle ne tirerait point.