‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 219 sur 266 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

rues, dans une ville qui leur est devenue près- j que étrangère après un long séjour en Afri- j que? Enfin, et ceci met au comble l’anxiété | du général Cavaignac, on murmure, depuis le 15 mai, de vagues accusations contre la commission exécutive, et, s’il s’en rapporte à ses impressions personnelles, il croit avoir sujet de mettre en doute la loyauté de son concours; il apprend, sans pouvoir se l’expliquer, que l’ordre donné en conseil d’arrêter Pujol, Esquiros et cinquante- six délégués du douzième arrondissement, qui se sont réunis la veille au jardin des Plantes, n’est pas exécuté, et que ces hommes commandent aux barricades (1).

De telles perplexités sont cruelles ; les rapports qui se pressent ne font que les tourner en certitudes accablantes. La garde nationale, à part la P®, la 2® et la 10® légion, répond mollement à l’appel (2). Elle se défie , se plaint de manquer de munitions , murmure contre la commission exécutive ; elle veut savoir pourquoi l’on se bat; elle demande à voir de la troupe de ligne. De tous côtés, on exige du renfort. On n’a pas assez de troupes à l’Hôtel-de-Ville; les maires voudraient en avoir dans toutes les mairies. MM. Marie et Garnier-Pagès demandent un régiment de cavalerie et deux régiments d’infanterie pour couvrir le Luxembourg. Les représentants qui ont parcouru les quartiers insurgés reviennent en proie au plus grand trouble, et jettent la panique dans tous les esprits. Le général Cavaignac est assailli de demandes, de conseils, de reproches. La bataille est à peine

(1) Cet ordre, envoyé par M. Recurt, le 22, à sept heures du soir, à la préfecture de police, avait été reçu par M. Panisse, directeur de la sûreté générale; mais le préfet, M. Trouvé-Chauvel, qui, depuis la veille, demandait avec instance des ordres précis et n’en pouvait obtenir, étant sorti pour dîner, n’en prit connaissance que le lendemain 23, à dix heures du matin. On ignorait le domicile de la plupart des hommes désignés sur la liste d’arrestation. II fallut du temps pour le trouver. Pendant ce temps, les barricades s’élevaient, et ces hommes commandaient l’insurrection.

(2) Dans la 4' légion, entre autres, forte de douze à quinze mille hommes, on n’en réunit que deux à trois cents. Dans la 11”, il ne vint pas plus d’une vingtaine d’hommes par compagnie de trois cents.

engagée , que déjà l’on vient lui annoncer quelle est perdue.

Il y a bien lieu, en effet, de s’alarmer. Pendant le peu d’heures qui viennent de s’écouler, les insurgés ont pris des positions trèsfortes sur la rive droite de la Seine. Sur la rive gauche, ils sont maîtres du Panthéon, d’où ils descendent dans toutes les directions, par des rues barricadées de trente en trente pas, jusqu’au fleuve. Au centre, ils occupent toute la partie de la Cité qui s’étend au delà de la préfecture de police et du Palais de Justice. Partout, la population semble leur être favorable, ou tout au moins elle restera spectatrice du combat sans prêter aucun appui à la troupe.

Les premiers engagements qui ont eu lieu simultanément à la porte Saint-Denis et dans le voisinage du Panthéon, ont été très-meurtriers. Nous avons vu que, dès six heures du matin, huit à dix mille ouvriers s’étaient rassemblés sur la place du Panthéon. Ils y avaient construit quatre fortes barricades. Le maire du douzième arrondissement, M. Pinel-Grandchamp, fait battre le rappel. Trente hommes seulement y répondent. Une vive hostilité entre la IP et la 12® légion complique la situation. On craint qu’en se rencontrant ces deux légions ne tournent leurs armes l’une contre l’autre. Le maire, qui exerce dans le quartier une certaine influence, parlemente avec les insurgés. Ils n’ont tous qu’une même réponse ; ils ne veulent pas partir pour la Sologne; ils exigent du travail. M. Pinel- Grandchamp promet de porter leur requête à l’Assemblée; ils s’engagent, à leur tour, à se tenir tranquilles derrière leurs barricades, si les soldats ne viennent pas les y chercher. Comme on en était à ces pourparlers, une colonne de troupes paraît. C’est M. Arago qui l’envoie pour faire une reconnaissance, pour dégager la place du Panthéon, la mairie et les rues avoisinantes. Cette colonne se compose d’un bataillon de la IP légion, commandé par le colonel Quinet; d’un détachement du 73® de ligne et d’un détachement de dragons.

M. Pinel- Grandcbamp, s’adressant au commandant, le conjure de ne pas engager la lutte. Il témoigne des dispositions pacifiques de son arrondissement ; il affirme que les barricades seront, avant peu, abandonnées de plein gré, pourvu que le sang ne coule pas. Les officiers, qui n’ont nulle envie de commen- j cer la guerre civile, se laissent persuader, et la colonne retourne sur ses pas.

En voyant ses ordres inexécutés, M. Arago s’irrite et décide aussitôt de marcher en personne sur les barricades. Il renforce sa colonne d’un escadron de dragons, de deux détachements d’infanterie, emmène deux pièces de canon; il arrive ainsi, vers midi, sur la place, en vue d’une barricade qui ferme la rue Soufflet. Il s’avance seul, à une assez grande distance de la troupe et fait signe qu’il veut parler. M. Pinel-Grandcbamp vient à sa rencontre. Deux ou trois chefs d’insurgés sont debout sur les pavés amoncelés, le fusil en main. Des groupes d’ouvriers, à droite et à gauche, suivent des yeux tous les mouvements de leurs chefs. On fait silence. M. Arago demande à ces hommes pourquoi ils se révoltent contre le gouvernement de la République; comment il se peut faire que de bons citoyens s’insurgent contre la loi, qu’ils aillent aux barricades... « Vous y étiez avec nous en 1832! lui crie une voix. Souvenez-vous du cloître Saint ’Merry! — Monsieur Arago, vous êtes un brave citoyen, reprend un autre insurgé avec beaucoup de politesse; nous sommes, pour vous, pleins de respect, mais vous n’avez pas le droit de nous faire des reproches. Vous n’avez jamais eu faim; vous ne savez pas ce que c’est que la misère. »

M. Arago continue. Il leur parle avec éloquence des bonnes intentions du gouvernement, de son extrême désir de satisfaire à leurs vœux légitimes. « On nous a tant promis et l’on n’a rien fait, « reprend un homme en blouse, qui se sent ému malgré lui, en présence de ce vieillard courageux, dont le front et le regard sont animés de la double flamme du patriotisme et du génie. « On a fait ce

qu’on a pu, » dit M. Arago d’un ton bref. « Cela n’est pas vrai! »» s’écrie une autre voix ; et une grande rumeur se fait dans les groupes. « Je ne puis parlementer avec des gens qui m’insultent, »» dit M. Arago; et il s’éloigne en faisant un signe d’indignation.

A ce moment, on voit, dans un groupe d’insurgés, une carabine qui se relève et l’ajuste. Un brusque mouvement détourne le coup.

« Tous mes efforts ont été inutiles, dit M. Arago, en s’adressant aux officiers de la garde nationale qui attendent son retour avec inquiétude; ces hommes sont insensés; je ne puis plus rien; il faut que la force décide. »» Aussitôt on fait, sur son ordre, un roulement de tambours suivi des trois sommations légales ; puis on braque les canons sur la barricade. La troupe avance au pas de charge. M. Arago marche à sa tête; il expose sa vie, une vie précieuse pour la France et pour lo monde, avec la témérité d’un jeune soldat.

Soit que les insurgés ne se trouvent pas en nombre, soit que la vue du canon les intimide, ils quittent précipitamment la barricade et se jettent par les rues en criant ; • Aux armes! » Alors M. Arago se dirige vers la place Cambrai et la rue des Mathurins-Saint-Jacques, où une forte barricade, commandée par un capitaine de la 12® légion, oppose à la troupe une longue résistance. On ne parvient à l’ébranler qu,e par le canon. Il faut l’enlever à la baïonnette, en perdant beaucoup de monde. Après avoir pris deux ou trois autres barricades et dégagé le pourtour du Panthéon, M. Arago, suivi seulement des gardes nationaux, rentre au Luxembourg, laissant les canons et la troupe au général Damesme, qui vient d’établir son quartier général sur la place.

Vers la même heure, un engagement vif avait lieu sur le boulevard Bonne-Nouvelle. J’ai dit comment Pujol avait fait construire, à la hauteur de la porte Saint-Denis, la première barricade. Elle était flanquée de deux autres qui fermaient l’entrée des rues Mazagran et de Cléry.

J’fTi» - lmp. rue du B»c, 3J

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