TROISIÈME PARTIE 4G
1 insurrection se prononce de plus en plus •,
les* agents des prétendants se dérobent et donnent à leurs hommes la consigne de ne plus crier que : Vive la République ! Le peu de drapeaux blancs qu’on a vus flotter le premier jour disparaissent ; les drapeaux rouges se multiplient. On distribue, on jette sur les barricades des exhortations au combat à outrance; on répand le bruit que Lagrange marche sur Paris à la tête de trente mille ouvriers lyonnais. On affirme que Caussidière est maître de l’Hôtel-de- Ville; son nom est dans toutes les bouches (1) ; on s’étonne de ne pas le voir. Il circul.e des listes pour un gouvernement provisoire où se lisent, étrangement rapprochés, les noms de Barbés, Raspail, Gabet, Pierre Leroux, Proudhon, Louis Blanc, Albert, Blanqui, Caussidière, Louis- Napoléon Bonaparte. Tout annonce que la résistance sera désespérée.
Cependant l’Assemblée, qui n’a fait autre chose pendant la journée du 24 qu’entendre des rapports sur les différentes phases du combat, ouvre, le 25, sa séance en votant un décret qui destine une somme de trois millions pour être répartie en secours à domicile, dans les quatorze arrondissements de Paris et de la banlieue, entre les familles nécessiteuses.
En même temps qu’elle rend ce décret, dans l’espoir de détromper enfin les prolétaires auxquels d’odieux excitateurs ne ces- . sent de répéter que l’Assemblée veut les voir massacrer tous, elle couvre d’applaudissements une proclamation que le général Cavaignac leur adresse dans le même dessein, et où s’exprime avec le laconisme énergique des grands écrivains de l’antiquité, un sentiment de compassion et de clémence qui n’appartient qu’aux temps de la philosophie chrétienne :
« Ouvriers, et vous tous qui tenez les armes levées contre la patrie et contre la Répu-
(1) Les mots de ralliement au faubourg Saint-Antoine étaient: Caen et Caussidière; Caussidière et République.
blique, disait le général Cavaignac, une dernière fois, au nom de tout ce qu’il y a de respectable, de saint, de sacré pour les hommes, déposez vos armes. L’Assemblée nationale, la nation tout entière vous le demandent. On vous dit que de cruelles représailles vous attendent ; ce sont vos ennemis, les nôtres, qui parlent ainsi. On vous dit que vous serez sacrifiés de sang-froid : venez à nous; venez comme des frères repentants et soumis à la loi. Les bras de la République sont tout prêts à vous recevoir. >»
Plusieurs représentants s’offrent à porter le décret et la proclamation aux barricades, se flattant que, à la lecture de ces nobles et touchantes paroles, ils verront tomber les armes des mains des insurgés ; mais ce n’était là qu’une illusion. L’excitation des faubourgs n’a fait que s’accroître pendant la courte suspension des hostilités. C’est à peine si quelques ouvriers consentent à écouter la proclamation et le décret de l’Assemblée nationale; la plupart n’y voient qu’un piège tendu à leur crédulité. Le combat recommence r'ius opiniâtre et plus meurtrier qu’il n’a été encore.
A dix heures du matin, le général Bréa quitte la place du Panthéon et se met en marche à la tête d’une forte colonne composée de gardes mobiles, de troupe de ligne, d’une compagnie du génie et de deux pièces d’artillerie : en tout, à peu près 2,000 hommes. Le représentant de Ludre l’accompagne. Le général, dont le caractère est d’une extrême bonté, et que la vue de tant de sang versé inutilement a rempli de compassion, espère, en emmenant avec lui un membre de l’Assemblée pationale et en faisant connaître au peuple le décret qui accorde trois millions aux pauvres, obtenir qu’on mette bas les armes.
Il s’avance par le boulevard extérieur, en longeant le mur d’enceinte. Dès qu’il aperçoit un groupe populaire, il s’arrête et parle aux ouvriers avec simplicité et douceur. C’est le jour de sa fête ; il l’a remarqué avec plaisir; il en tire un bon augure pour le succès de sa
tentative. En effet, il ne rencontre, pendant longtemps, d’autre obstacle sur sa route que des arbres coupés et jetés en travers sur la chaussée. Partout il se voit écouté favorable-* ment; sa confiance redouble. Il arrive ainsi, ! plein d’espoir, à la barrière dite de Fontainebleau ou d’Italie.
Là, on se trouve en face d’un pâté formé de quatre barricades. Deux d’entre elles ferment les deux côtés du boulevard intérieur et extérieur. La troisième barre l’entrée de la rue Mouffetard. La quatrième, la plus forte de toutes, couvre la barrière ; elle protège les insurgés réunis en nombre considérable sur les routes de Choisj et d’Italie, et qui occupent les bâtiments de l’octroi et le corps de garde.
La barrière est entièrement masquée par une masse énorme de pavés, dans laquelle on n’a ménagé qu’un étroit passage sur la droite. Un silence effrayant règne derrière cette barricade, au-dessus de laquelle on ne voit que des drapeaux. Beaucoup d’insurgés, accablés de fatigue, dorment la tète sur la pierre ; de temps en temps on surprend une tête qui s’élève au-dessus du rempart, comme pour observer le mouvement des troupes, et qui disparaît aussitôt. L’aspect de ce lieu a quelque chose de sinistre.
Le général Bréa ordonne à la troupe de faire halte et fait mettre les canons en batterie. Il se dispose encore à haranguer le peuple, comme il vient de le faire aux barrières d’Enfer, Saint-Jacques et de la Santé. Il espère un succès pareil. Sans hésitation, sans défiance, il s’avance vers la barrière, appelant à lui les hommes bien intentionnés qui wulent la paix. Plusieurs combattants se présentent ; il leur lit la proclamation de Cavaignac et le décret. Quelques applaudissements accueillent cette lecture. On invite le général à franchir la barrière, afin qu’il puisse s’entendre avec les chefs.
Comme il s’apprête à suivre ceux qui lui font cette invitation, le chef de bataillon Gobert, de la 11® légion, qui soupçonne quelque
1 embûche, lui demande de permettre qu’il aille seul en avant pour faire une reconnaissance et s’assurer des dispositions de cette foule. Au bout de quelques minutes il revient dire ! au général qu’il serait imprudent à l’excès de se risquer parmi ces hommes ; ils paraissent très-exaltés, dit-il ; les physionomies n’expriment que la haine ; il y a là, non pas de braves ouvriers prêts à entendre la voix de la raison, mais des figures du bagne.
Le général Bréa accuse Gobert d’exagération; il persiste dans son dessein, préférant, d’ailleurs, courir un danger personnel plutôt que d’exposer encore sa -troupe sans une nécessité absolue. Entouré de trois ou quatre insurgés qui lui jurent qu’il n’a rien à craindre, il s’avance résolument, gaiement, vers la petite porte latérale : « Venez-vous avec nous? « dit-il, en se retournant, à M. de Ludre. — « Non ! » répond celui-ci.
Le colonel Thomas déclare également qu’il y a démence à se jeter dans une pareille embûche., Le général va franchir seul la barrière. Alors le major Desmarets, du 14®* léger, s’adressant à Gobert, lui fait observer qu’il est contraire à toutes les règles militaires de laisser ainsi un général sans escorte.
« Ce qu’il fait est insensé, répond Gobert; mais vous avez raison, c’est notre devoir de partager son sort. » Et tous deux se rangent à ses côtés sans ajouter une parole. M. Armand de Mangin ,, capitaine d’état - major, M. Saingeot, lieutenant dans la garde natio- • nale, suivent leur exemple.
A peine ont-ils franchi la porte de la barrière qu’elle se referme sur eux brusquement. Ils font quelques pas vers l’octroi. Une foule armée les entoure, les fait prisonniers. C)n entend dans cette foule des murmures ; « C’est Cavaignac ! nous le tenons ! » disent les uns.
« C’est le bourreau du Panthéon ! >' disent les autres.
« Ce n’est pas Cavaignac, c’est un vieux brave ! » répondent quelques hommes qui se pressent autour de Bréa pour lui faire un rempart de leur corps et qui le conduisent