TROISIEME PARTIE
dans une maison voisine où demeure le maire de la commune. La foule, restée dehors, se répand en menaces.
Craignant que les portes de la maison ne résistent pas longtemps contre la pression de cette foule, les braves ouvriers qui ont pris à tâche de sauvegarder le général l’emmènent au fond du jardin et l’engagent à en franchir le mur, très-peu élevé en cet endroit. Le général hésite ; il croirait faire une lâcheté ; il veut attendre, présenter sa poitrine à ces hommes qu’il ne peut supposer des assassins. Pendant ces hésitations, le lieutenant Saingeot saute par - dessus la muraille et va chercher du secours; Gobert, pressé d’en faire autant, déclare pour la seconde fois qu’il partagera le sort de son général.
Les cris de la multitude redoublent. Il n’est plus guère possible de se faire illusion. Au moment où le général se décide enfin à fuir et s’apprête à escalader le mur du jardin, les portes de la maison fléchissent ; elles sont enfoncées ; la foule s’y précipite avec des cris affreux. On met la main sur le général; . on l’entraîne, en l’insultant, dans une pièce du second étage.
Le maire et quelques gardes nationaux qui se trouvent là entourent Bréa et parviennent à le séparer de la foule ; ils le font asseoir ; ils lui conseillent, pour gagner du temps, et dans l’espoir d’un prompt secours, d’écrire, sous forme de déclaration, quelques lignes insignifiantes, mais qui soient de nature à apaiser pour un moment l’émotion populaire.
Le général, qui a passé tout à coup de l’extrême confiance à l’extrême abattement, cède à ce désir ; il écrit sous la dictée de ceux qui l’entourent ces quelques lignes ; « Nous, soussignés, général Bréa, colonel Thomas, de Ludre, représentant du peuple, déclarons être venus aux barrières pour annoncer au bon peuple de Paris et de la banlieue que l’Assemblée nationale a décrété qu’elle accordait trois millions en faveur des classes nécessiteuses. Je suis entouré à la barrière de
Fontainebleau de braves gens, républicains, démocrates, socialistes... «
Le maire, qui suivait avec inquiétude tous les mouvements de la foule, s’empare de cette déclaration avant même que le général ait achevé de lui donner un sens, et, s’approchant de la fenêtre , il s’apprête à en faire la lecture; mais la foule ne veut rien entendre.
Des femmes, accourues du Panthéon, viennent ‘de dire qu’on y massacre les prisonniers. Elles racontent la mort de Raguinard, l’un des chefs les plus populaires de l’insurrection, qu’elles ont vu fusiller. La multitude, de plus en plus agitée par ces récits, s’apercevant que le maire veut gagner du temps et sauver Bréa, envahit de nouveau la salle ; elle crie, elle vocifère, elle exige que le général signe un ordre à la troupe de se retirer.
Étourdi, étouffé, saisi au collet, le général Bréa cède encore à ces violences. Il com mence à écrire d’une main mal assurée : « J’ordonne à la troupe de se retirer par le même chemin qu’elle a pris pour venir. «
On respire un moment ; les mêmes hommes qui, depuis le commencement de ces horribles scènes, entourent le général, l’entraînent au grand poste, où ils espèrent pouvoir le protéger plus efficacement. On y retrouve MM. Gobert, Desraarets, Mangin, qui ont subi les traitements les plus indignes. Ils sont là, gardés à vue par quelques gardes nationaux de la banlieue, qui voudraient les faire évader.
Déjà on a commencé à percer un mur mitoyen ; sous peu de minutes la brèche sera assez large pour qu’un homme y puisse passer; mais, dans la hâte que l’on a mise à ce travail, on n’a pas aperçu un enfant. Celui-ci a tout vu et, se glissant hors de la chambre, il va dénoncer à la foule cq qui se passe. Aussitôt quelques hommes hors d’eux-mêmes enfoncent les portes, se ruent sur les gardes nationaux et demandent leur proie ; ceux-ci sont forcés de fuir. Alors le capitaine Mangin, s’avançant vers ces furieux : « Que nous vou-
lez-voiis? dit-il d’une voix ferme et hautaine. Nous fusiller? Voici nos poitrines; mais hâtezvous ! » Et, serrant une dernière fois la main de son général, il s’apprête à mourir.
A ce moment, un cri d’effroi retentit du côté de la barrière, des femmes échevelées se précipitent dans la cour en criant ; « Trahison ! trahison ! Voici la garde mobile !
Six coups de fusil partent à la fois; le général Bréa est atteint à la poitrine et chancelle ; Mangin pousse un cri perçant et s’affaisse en portant d’un mouvement convulsif les deux mains à sa tête, où une balle vient de le frapper. Les assassins , qui ont tiré du dehors par la porte et par les fenêtres, entrent dans la chambre et se jettent sur leurs victimes. L’un d’eux mutile le beau visage de Mangin et le rend méconnaissable ; un autre perce de sa baïonnette le corps inanimé de Bréa; un troisième lui fracasse le crâne avec la crosse de son fusil ; un quatrième, croyant, comme on l’a dit, que c’est Cavaignac, le palpe pour s’assurer s’il est vrai qu’il porte sous ses vêtements une cuirasse.
Desmarets, caché sous un lit de camp, assiste, immobile, à ces atrocités ; Gobert, qui s’est réfugié sous un auvent, est découvert ; les fusils sont braqués sur lui. Mais, à ce moment, la porte s’ouvre ; la foule entre dans la chambre. A la vue de ces cadavres mutilés, de ces planches inondées de sang, elle recule, saisie d’épouvante. Les assassins ont peur du mouvement qui va éclater et s’enfuient. Presque au même instant, il était six heures de l’après-midi, les troupes du général Bréa franchissaient la barrière.
Le lieutenant-colonel Thomas, qui avait pris le commandement de la colonne, était demeuré, comme on peut croire, dans la plus vive anxiété. Lorsqu’il reçut l’ordre de faire retirer la troupe, il comprit que le général n’était plus libre. Sa perplexité fut extrême. Obéir à un pareil ordre n’était pas possible. Attaquer la barricade, c’était probablement donner le signal d’un meurtre. Après avoir, à différentes reprises, essayé de parlementer
avec les insurgés, le colonel Thomas expédie un officier d’ordonnance au général Cavaignac, afin de l’informer du péril que courait le général Bréa et de prendre ses ordres.
« Le salut du pays avant celui des individus, répond Cavaignac. Si, d’ici à un quart d’heure, les insurgés ne se sont pas rendus, qu’on attaque la barricade. »
Aussitôt cet ordre reçu, le colonel Tliomas forme les colonnes d’attaque.
L'artillerie, avec les sapeurs du génie, ouvre la marche; la garde mobile s’embusque dans les arbres du boulevard et des jardins avoisinants. Des compagnies de la 2® légion, alternant avec des compagnies de la troupe de ligne, s’avancent vers la triple barricade qui défend la barrière.
On n’en était plus qu’à cinq cents pas, l’artillerie se disposait à ouvrir le feu, lorsque l’on voit sortir de la barricade un homme qui agite au-dessus de sa tête un mouchoir blanc. Arrivé à une portée de pistolet environ, cet homme se jette à genoux et s’écrie : « Fusillez-moi ! je vous avais promis la vie sauvé du général Bréa, on vient de l’égorger. Fusillezmoi! ” C’était le maire de Gentilly. On le renvoie sans lui faire aucun mal; on n’avait guère le temps de l’écouter. L’artillerie ouvrait son feu. En moins de dix minutes la brèche était praticable. La troupe s’avance; elle se divise en deux colonnes qui tournent les insurgés et les. serrent entre deux feux. Ils se débandent et fuient par la route de Gentilly ; ceux qui se réfugient dans les maisons y sont assiégés et forcés de se rendre.
Le colonel Thomas, heureux d’une si prompte victoire, cherche partout le général Bréa. Comme il entrait dans la salle de l’octroi, il voit son cadavre et celui de Mangin étendus sur un banc. Un prêtre, qui leur a fermé les yeux, est .à genoux près d’eux , en prière.
La nouvelle de cette mort sinistre, de cet assassinat commis sur l’un des hommes les meilleurs, les plus respectés de l’armée, se répandit dans Paris avec une grande rapidité et
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