‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 239 sur 266 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

MORT DE L’AKCUEVÊQUE AFFRE, (p. 470.)

y causa une sensation d’horreur universelle. Elle fut pour les esprits les moins précipités dans leurs jugements, la confirmation de l’opinion que la peur et les haines politiques avaient, dès le premier jour, voulu faire concevoir de l’insurrection.

Le général avait écrit : « Je suis entouré de républicains socialistes. » Il avait été lâchement assassiné ; conséquemment les insurgés socialistes étaient tous des assassins, des meurtriers, des hommes dignes du bagne. Ce sont là de ces inductions simples et faciles qui se présentent tout d’abord au vulgaire. Lorsque l’on vit les imaginations frappées, la calomnie, qui jusqu alors ne s était essayée que timidement, devint systématique. Lajoie odieuse de l’esprit de parti ne ménagea plus rien. Elle ne respecta plus ni la douleur publique, ni l’honneur national, ni l’humanité.

Selon les feuilles réactionnaires (1), il n’y avait pas moins de vingt-deux mille forçats dans l’insurrection. Ces ouvriers, dont les mêmes feuilles avaient, pendant trois mois, loué avec une hypocrite exagération la sagesse, l’intelligence, la probité, formaient soudain une horde de malfaiteurs. Ils portaient sur leurs drapeaux d’infâmes inscriptions qui menaçaient Paris d’incendie et de pillage.

« Le feu, le poison, le poignard et le vitriol, écrivait-on, ont été employés, en des inventions de Néron, avec la sagacité de Satan. » Les détails les plus circonstanciés étaient complaisamment fournis à l’appui de •ces assertions. Selon les uns, les insurgés dressaient sur leurs barricades des trophées de

(1) Voir particulièrement le Constitutionnel et la Paint.

D. STERN

têtes et de membres coupés, disposés avec une horrible symétrie ; ils avaient enlevé, dans les pensions et dans les couvents, des jeunes hiles des premières maisons de France, qu’ils dépouillaient de leurs vêtements et qu’ils exposaient ainsi, déshonorées, outragées, au feu de la troupe. Des cantinières soudoyées versaient aux soldats de l’eau-de-vie empoisonnée. Des marchands de tabac leur vendaient des cigares imbibés dans des substances vénéneuses. On avait vu un insurgé faire du crâne d’un soldat de la ligne, qu’il avait rempli de suif, un effroyable fanal, que ses camarades avaient promené en chantant le refrain :

Des lampions. >• D’autres avaient enduit de térébenthine le corps d’un officier et l’avaient allumé tout vivant. On avait fabriqué enfin, avec un art infernal, des projectiles dont la forme et la composition, inconnues jusque-là, rendaient la douleur des blessures intolérables et les plaies mortelles.

On peut se figurer jusqu’à quel point de semblables calomnies, répétées chaque jour, exaspéraient les esprits. De fréquents accidents les accréditaient. La violence des passions, la peur surtout, la stupéfaction des honnêtes gens leur donnaient une puissance funeste (1).

(1) L’historien est heureux de pouvoir aujourd’hui effacer, anéantir ces calomnies, qu’aiors on osait à peine révoquer en doute. Il est maintenant avéré que les prisonniers faits par les insurgés n’eurent à subir aucun mauvais traitement. D’a- 1 ivs les preuves les plus authentiques tirées de l’ensemble djs interrogatoires, pendant trois mois consécutifs, devant 1-3 commissions militaires, d’après les rapports unanimes des maires et des commissaires de police, d’après le témoignage des principamx médecins et chirurgiens attachés aux hôpitaux civils et militaires, entre autres ceux de M. le docteur Pelouse, de M. Jacquemin, chirurgien en chef des hôpitaux de M. le docteur Héreau, de M. de Guiss, chirurgien en chef de la garde nationale, ni les insurgés, ni les soldats, ni la garde mobile ne commirent les atrocités qui leur furent imputées. Les drapeaux, pris en grand nombre sur l’insurrection et gardés à la présidence de l’Assemblée, ne portaient, pour la plupart, que le numéro de la compagnie des ateliers nationaux à laquelle ils appartenaient. Sur quelques-uns, on lisait ces mots sacramentels du prolétariat : « Organisaevon du tra-

par l association, » Sur d’autres encore : k AOoUtion de ^ exploitation de l homme par l’homme, » ou, comme pour re ousser l’accusation de pillage : « Bespect aux propriétés • mort aux voleurs. » Quant aitx blessures profondes et si souvent mortelles que les chirurgiens constatèrent d’abord avep surprise, ils ne tardèrent pas à. eu trouver l’explication natu-

La garde nationale, en particulier celle qui, venue de la province, n’avait pas pris part au combat et brûlait de montrer du zèle, s’emporta en fureur contre les socialistes. Dans la soirée du 24, le représentant Lagrange faillit être fusillé, sur le quai de la Ferraille, par un groupe de gardes nationaux qui l’accusaient d’être l’ami de Barbés et de s’être opposé à l’état de siège. M. Ledru-Rollin fut poursuivi, en sortant de l’Assemblée,* jusqu’à la rue de Tournon, où il demeurait, par des menaces de mort. Le même jour, M. Louis Blanc, comme il regagnait sa demeure, accompagné de quatre de ses collègues, qui savaient qu’on

relie. Presque tous les coups étaient tirés de haut on bas ou de bas en haut, dans une direction obliquer Les combattants étaient si proches les uns des autres, que les balles, animées de toute leur vitesse, traversaient le corps, brisaient les os et prenaient l’apparence de balles mâchées. Renvoyées par les murs, elles subissaient de singulières déformations. Quant aux balles coniques, tronquées, creuses et ciselées d’aréles, qui parurent une invention féroce, il est résulté de la déposition du colonel de Goyon devant la commission d’enquête et de sa lettre datée du 3 juillet 1848, que c’étaient des balles d’un nouveau modèle destinées à l’armée et en essai à Vincennes. L’eau-de-vie des cantines a été scrupuleusement analysée sans qu’il ait été possible d’y surprendre la plus légère trace de poison. La femme Hervé, accusée d’avoir scié un garde mobile entre deux planches, a été acquittée à l’unanimité par le conseil de guerre. Quant à la fin tragique du général Bréa, elle est le crime individuel de quelques hommes.

Voici les faits et les renseignements qui s’y rapportent. Sur vingt-cinq accusés, quatre sont convaincus de meurtre et condamnés à mort. Ce sont : le nommé Daix, indigent, recueilli à l’hospice de Bicêtre; Vappereaux, maquignon; Choppart, surnommé le Chourineur, chez qui le penchant à tuer était passé à l’état de monomanie; Lahr, ancien soldat dans un régiment d’artillerie, puis logeur, marchand de vin et enfin maçon. Lahr dirigeait l’insurrection à la barrière Fontainebleau; il avait été en garnison à Ham et avait constamment gardé des relations avec les meneurs du parti bonapartiste. Très-arrièré dans ses affaires, par suite de la révolution de Février, très-accessible aux séductions, on lui avait vu, en ces derniers temps, plus d’argent qu’il n’avait coutume d’en avoir. Huit jours avant l’insurrection, Lahr eut, avec Nadaud, le maçon, représentant du peuple, une querelle très-vive au sujet de ses opinions napoléoniennes.

Le parti républicain a attaché une très-grande importance a bien établir que les assassins du général Bi-éa étaient, non des républicains, mais des bonapartistes. Ce soin extrême à rejeter la solidarité d’un tel crime fait honneur à la moralité d’un parti; mais je ne crois pas qu’elle soit très-utile, ni même très-rationnelle. L'histoire montre suffisamment, par les crimes nombreux commis au nom de toutes les idées, que ce ne sont pas les opinions des hommes qui les font assassins, mais leur nature. Les instincts individuels ont plus de part que les idées générales h ces actes atroces; il n’est pas, heureusement, en la puissance de quelques pe'rvcrs de flétrir par leurs crimes les croyances qu’ils ont paru professer.

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