PREMIÈRE PARTIE
du tabac. Étrange conjuration, sérieuse sous une apparence frivole, qui montrait une unanimité redoutable dans la haine de l’étranger et faisait présager un soulèvement prochain. A Gênes, une émeute contre les jésuites inquiétait le gouvernement de Charles-Albert. Des manifestations du même genre avaient lieu à Rome et fournissaient à la faction des cardinaux des arguments contre la liberté, dont l’esprit indécis et le caractère faible de Pie IX paraissaient très-troublés. Enfin Palerme s’était insurgée, et, après un bombardement de quarante-huit heures, le comte d’Aquila, renonçant à la réduire par la force, retournait auprès de son frère, le roi de Naples, et le décidait à faire des concessions.
C’est sous de tels auspices que s’ouvrait à la Chambre la discussion du paragraphe sur l’Italie. Les sympathies publiques étaient acquises à la cause italienne. M. de Lamartine leur prêta sa voix éloquente. Il accusa le gouvernement de s’être allié à tous les gouvernements absolus depuis sa rupture insensée avec l’Angleterre. « La France, entre vos mains, dit-il, en se tournant vers M. Guizot, devient gibeline à Rome et à Milan, sacerdotale à Berne, autrichienne en Piémont, et russe à Cracovie. » Puis il développa, avec un grand bonheur d’expressions, cette opinion, qui était au fond l’opinion de la France. La réponse de M. Guizot ne fut point habile. En insistant sur la religieuse observation des traités de 1815, en risquant l’éloge du prince de Metternich, il ranima un moment les susceptibilités nationales de la Chambre, et provoqua sur les bancs de l’opposition de violents murmures. Mais, suivant sa coutume, il ^attendit avec un tranquille dédain que la rumeur fût calmée et prononça alors ces paroles mémorables ; « Il ne s’agit pas du tout, à l’heure qu’il est, de constitution dans les États italiens. De quoi il s’agira dans dix ans, dans vingt ans, je l’ignore. Je ne suis pas obligé de traiter à cette tribune les questions que mes successeurs y traiteront. «
Le même jour, on apprenait à Paris que
l’insurrection de Palerme repoussait toutes les concessions du roi de Naples; la conséquence de ce refus était la promulgation d'une constitution, non-seulement à Naples, mais bientôt après à Florence, et l’insistance trèsénergique des populations à Turin et à Rome pour en obtenir une semblable.
Toujours très-révolutionnaire en paroles et dans les choses de l’extérieur, M. Thiers ne manque pas de saisir une circonstance aussi ' favorable pour enlever les applaudissements de la gauche et embarrasser le ministère sans trop se compromettre. Il revendique pour la France l’honneur de protéger en Europe les progrès de la liberté. Il rappelle que la nation française a compté dans son sein les fins grands agitateurs de la pensée humaine : Descartes, Pascal, Voltaire, Montesquieu. Mais, tout en flétrissant les meurtres commis à Milan et le bombardement de Palerme, tout en lançant aux souverains coupables de ces forfaits les épithètes de tyrans et de bourreaux, l’ex-ministre reconnaît, en homme qui veut pouvoir rentrer aux affaires, la validité des traités de Vienne et prononce cette sentence, très-peu digne d’un esprit sérieux : Il faut les maintenir, mais en les détestant.
C’était faire beau jeu au cabinet. C’était fournir à M. Guizot une occasion précieuse de mettre à découvert la mauvaise foi ou la puérilité d’une opposition qui jouait sur des mots, et d’une politique réduite à équivoquer misérablement sur les principes. M. Guizot commence sa réplique en déclarant, avec une ironie peu voilée, qu’il est heureux de se trouver aussi parfaitement d'accord avec son adversaire. Ce que M. Thiers dit, le cabinet du 29 octobre Ta fait. Le cabinet a soutenu, comme il le devait, l’indépendance des États italiens; il a réclamé contre X^fa’it irrégulier de l’occupation de Ferrare et de Moclène par les troupes autrichiennes; il encourage à Rome et partout les réformes sages, modérées ; enfin sa politique est au fond semblable à celle de M. Thiers; elle n’en diffère que dans la forme, ce qui est suffisamment expliqué par la diffé-
rence des situations entre un homme qui, en , dehors du pouvoir, peut tout dire, et celui auquel des convenances supérieures commandent le silence, M. Guizot n'épargne pas non ^ plus à M. Thiers un persiflage bien mérité sur I les qualifications peu parlementaires de bourreaux et de meurtriers appliquées à des personnes royales et sur le merveilleux axiome qui enjoint de détester des traités que l’on trouve utile de maintenir. En descendant de la tribune, il peut voir qu’il a touché juste; les amis de M. Thiers sont visiblement mal à Taise; quant aux radicaux, un peu surpris d’entendre ainsi solennellement proclamer la parfaite entente des deux hommes d’État, ils sentent renaître leurs scrupules et s’accusent tout bas d’avoir été dupes.
! M. Odilon Barrot tente alors, mais sans
j succès, d’effacer l’impression que vient de
produire le président du conseil. Ses déclama- ! tions vagues et froides n’ont pas d’écho; la j majorité se retrouve tout entière pour ap-
I prouver la conduite du cabinet dans les affaires
I d’Italie.
Le même spectacle, à peu de chose près, se reproduit dans la discussion sur les affaires de Suisse, elle recommence par une joute entre MM. Thiers et Guizot. Mais cette fois l’avantage reste au premier, parce que, sentant le besoin de resserrer avec la gauche des liens qui se détendent, il fait beaucoup plus hardiment résonner la corde révolutionnaire. « Nos I adversaires, dit M. Thiers, ne voient dans î l’affaire de Suisse ^ue le triomphe du radicalisme, triomphe qu’ils regardent comme trèsdangereux pour l’Europe. Quant à nous, ce que nous y voyons, c’est la révolution et la contre-révolution en présence. » Des bravos partis de la gauche et de plusieurs tribunes
accueillent cette manière franche et nette de
poser la question, « Le gouvernement, reprend Torateur, a épousé la cause de la contre-révolution avec une audace qui m’a confondu. Le
droit des gens, l’intérêt, la dignité de la j France ont été délaissés, Et il fait suivre ce j début d’un admirable résumé historique où il
montre, en Suisse comme en France, depuis cinquante ans, une lutte obstinée entre l’ancien régime et le nouveau. Il compare le zèle du gouvernement français dans cette cause illibérale à la froideur qu’il montre en Italie, défend avec chaleur le parti révolutionnaire outrageusement calomnié dans l’autre Chambre par M. de Montalembert, défie le gouvernement de demander à la France un seul homme et un seul écupour marcher sur Berne, et termine par ces paroles surprenantes qui trahissent son indestructible instinct de jeunesse persistant à travers tous les changements de Tàge mùret tous les calculs de Tambition : « Certes, je ne suis pas radical, mais je suis du parti de la révolution en Europe. Je souhaite que la révolution soit dans la main des modérés; mais, quand elle passerait dans la main des hommes qui ne sont pas modérés,
■ je ne ptitterais jamais 'pour cela la cause de la révolution. «
Cette fougueuse harangue étonne, indigne, ravit. Les conservateurs restent attérés (I). La gauche, se sentant justifiée et voyant dans ces paroles un gage sérieux d’alliance, applaudit avec passion. Les rédacteurs du National donnent, dans la tribune des journalistes, les signes du plus vif enthousiasme. Le soir, tout Paris retentit de cette popularité reconquise. D’un bout à l’autre de l’Europe, un écho prolongé répète les promesses révolutionnaires I d’un homme qui touche au pouvoir, et qui i bientôt, sans aucun doute, va rendre le monde témoin de leur exécution hardie.
Il n’y avait plus moyen cette fois, pour M. Guizot, de se déclarer d’accord avec M. Thiers; aussi eut-il recours à une autre tactique. Il opposa l’opinion de M. Thiers, député de l’opposition en 1848, à celle de M. Thiers, ministre des affaires étrangères en 1836, et donna lecture de deux dépêches I adressées à cette époque à M. de Montebello,
I ambassadeur en Suisse. « Le parti radical, di-
I (1) M. Molé surtout ue pouvait contenir son indignation ;
' « Ce sont d’odieux sophismes, » répétait- il le soir dans son salon d’un ton irrité.