‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 25 sur 266 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

sait l’iiiie de ces dépêches, est insensé de croire qu’il y ait pour lui possibilité de s’établir en Suisse, lorsque partout ailleurs ses adhérents en sont réduits à n’oser lever la tête en présence de la réprobation générale et du sentiment universel de répulsion dont ils sont devenus l’objet. » Et plus loin : « Cette faction se montre d’autant plus entreprenante, qu’en dépit de ses excès et des complications où sa conduite pourrait entraîner la Suisse, la France se trouverait engagée à la défendre contre toute action hostile ou répressive de l’étranger; c’est une illusion qu’il importe de détruire. «

« Certainement, messieurs, continuait M. Guizot, en reprenant son accent gravement persifleur, je n’ai jamais tenu aux radicaux suisses un langage plus sévère que l’honorable M. Thiers. » Et les centres riaient, charmés de cette malice oratoire; et la majorité frivole et inconsistante, sans plus s’inquiéter du fond des choses, s’empressait de voter le paragraphe sur la Suisse, comme elle avait voté le paragraphe sur l’Italie. Rien ne l’arrêtait plus dans son aveugle zèle; rien n’était plus capable de la détourner de sa voie fatale.

Interpellé dans le débat relatif à la Pologne sur deux mesures récentes qui paraissent peu d’accord avec les assurances de sympathie renouvelées dans l’adresse : l’interdiction d’un banquet d’anniversaire chez le prince Czartoriski, et l’expulsion de 'M. Bakounine, au lendemain d’un discours hostile à l’empereur Nicolas, prononcé dans la réunion annuelle des Polonais, M. Guizot s’excuse sur des motifs graves qu’il ne peut sans inconvénient communiquer^ Il use de la même réserve à l’endroit des affaires de la Plata, où, suivant les accusations de MM. Drouin de Lhuys, Lacrosse et Chambolle, notre gouvernement trahit, depuis sept ans que les négociations sont entamées, une faiblesse et une hésitation funestes aux intérêts français engagés à Montevideo. On passe ensuite à la discussion sur l'Algérie. I

Une diatribe de M. Lherbette dénonce au i

pays les empiétements rapides du gouvernement personnel. L’orateur montre tous les grands commandements envahis par les princes, la faveur décidant seule de tous les avancements dans l’armée de terre et de mer; il accuse M. Guizot de souffrir, contrairement au principe du gouvernement représentatif, la présence du roi au conseil. Cette accusation éveille chez le ministre une susceptibilité honorable. Il répond avec une animation singulière, et rectifie l’erreur où est tombé I\I. Lherbette en avançant que la présence du roi au conseil est contraire aux usages de l’Angleterre; puis repoussant, dans un beau mouvement d’éloquence, l’idée honteuse, indigne de notre temps, que l’on ne saurait approcher des princes sans se soumettre à leurs caprices, il fait avec passion, avec vigueur, avec éclat, une profession de foi monarchique que la grande majorité de la Chambre et des tribunes est entraînée à applaudir. Le soir même, les ducs de Nemours et de Montpensier venaient exprimer au ministre leur gratitude. On est si sensible en France au prestige de la parole, qu’il semble, à la suite de ce beau morceau d’éloquence, que la dynastie vient d’acquérir une force nouvelle.

Après un long discours du maréchal Bugeaud sur la nécessité de conserver en Algérie des forces imposantes et sur le danger d’y développer prématurément des institutions civiles, M. Guizot est interpellé par M. de la Rochejacquelein sur la conduite qu’il compte tenir relativement à Abd-el-Kader.

Le ministère avait compté sur la nouvelle de la soumission de l’émir pour éblouir la Chambre et déconcerter l’opposition. Mais il s’abusait encore. Cet événement, si longtemps espéré en vain, et qui, en d’autres circonstances, eût excité des transports de joie, ne détourna pas l’attention publique des scandales de l’administration; il ne fît pas taire un murmure et suscita même au gouvernement de graves embarras.

C’était le janvier, le jour des félicitations et des vœux, que le télégraphe avait

annoncé cette heureuse issue de la campagne conduite par le général Lamoricière. Cette preuve, ajoutée à tant d’autres, de l’étonnante fortune du roi, et l’éclat que ce succès faisait rejaillir sur l’un de ses fils, furent salués par les courtisans comme le présage d’autres victoires, non moins souhaitables, sur les ennemis intérieurs ; mais bientôt le rapport du duc d’Aumale et celui du général Lamoricière fournirent à la presse de l’opposition dynastique et radicale de nouvelles armes contre le gouvernement. Pour échapper aux forces marocaines, l’émir s’était, il est vrai, rendu à l’armée française, mais sous la condition qu’il serait transporté, lui et sa famille, à Saint- Jean d’Acre ou bien à Alexandrie. Arrivé à Toulon sur une de nos frégates à vapeur, il ■éclamaitavec insistance l’exécution du traité.

Cependant , envoyer Abd-el-Kader en Égypte, d’où il pouvait si aisément, sous l’influence et avec l’appui de l’Angleterre, agir contre nous, c’eût été le comble de l’imprudence; le ministère le sentait bien, mais que faire? Désavouer le duc d’Aumale qui avait ratifié les conventions signées par le général Lamoricière? cela semblait impossible; manquer brutalement de parole à un si noble ennemi? que dirait l’Europe? Pour se donner le temps de réfléchir, et malgré les réclamations éloquentes qu’Abd-el-Kader adressait au maréchal Bugeaud et au roi lui-même, M. Guizot, au mépris d'une parole sacrée, le fit enfermer protisoireme7it, disait-il, au fort Lamalgue.

La nomination d’un fils du roi au gouvernement de l’Algérie, attaquée depuis longtemps dans les journaux, le fut à cette occasion à la Chambre des pairs. M. Guizot répondit, comme de coutume, par des atermoiements. Au sujet d’ Abd-el-Kader, il dit que le gouvernement n’avait pas pensé que la parole d’un chef militaire dût l’engager politiquement, et que, d’ailleurs, on espérait trouver un moyen de concilier la parole donnée avec la sécurité de la France. La même réponse fut.faite aux interpellations de M. de

la Rochejacquelein et trouva la même docilité dans la Chambre des députés. Les questions les plus épineuses ainsi écartées, le ministère, triomphant sur tous les points, s’apprêtait à la dernière lutte avec un redoublement de confiance dans ses forces, et s’applaudissait à l’avance d’un succès qui serait sans doute disputé, mais qui lui semblait infaillible. On touchait enfii; au paragraphe qui allait soulever la question du droit de réunion et des banquets.

Un incident, dont le caractère révolutionnaire n’échappa point aux esprits attentifs, était survenu pendant la discussion des précédents paragraphes. Par une de ces inconséquences si fréquentes dans la vie des hommes politiques de ce siècle, M. Guizot, qui avait dû une grande partie de sa popularité, sous la Restauration, aux persécutions d’un ministre illibéral, usait à son tour du pouvoir pour interdire la parole à trois professeurs illustres; MM. Mickiewicz , Quinet et Michelet, Leur enseignement à tous trois n’avait pas, il est vrai, la régularité des programmes académiques; un esprit supérieur animait leur parole et faisait sa puissance. Mickiewicz, le poëteprophète, cherchait dans les origines de la race slave ses droits à la grandeur ; il relevait les abattements de la captivité, consolait, ennoblissait l’exil. Évoquant l’ombre de Napoléon, il ravivait l’amour de la France pour la Pologne , et promettait à l’union des deux peuples les plus sympathiques du monde moderne je ne sais quel avenir religieux et guerrier. Dans un langage plein de feu, qui empruntait ses beautés au double génie des langues slave et latine, il prêchait une croisade énigmatique contre l’esprit du mal, annonçant la délivrance de l’humanité, arrachée enfin aux puissances de l’abîme. L’Italie, ce foyer des lumières et de la liberté modernes, aujourd’hui étouffée sous les cendres, inspirait à Quinet des regrets pathétiques, mêlés de malédictions et d’anathèmes. Il menait le deuil de ses grandeurs perdues ; il lui suscitait des libérateurs. Quant à Michelet, il interro-

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