QUATRIEME PARTIE
Iœ xtTdie morale^ une menace à la propHèêé, et qio il avait calomnié la révolution de Février en la faisant complice de ses propres doctrines.
Ainsi se termina cet étrange débat, qui fut jugé par l opinion publique comme une dernière et définitive victoire du parti de l’ordre sur la révolution.
M. Tliiers, si prudent et si modéré jusquelà, fut ébloui de son facile triomphe. Applaudi comme le sauveur de la propriété, ouvertement reconnu désormais par toutes les fractions du parti de l’ordre comme leur chef, il cessa de contenir leurs espérances ; il lâcha la bride à des passions qu’il ne partageait pas, mais qui servaient son ambition. Cette ambition n allait à rien moins déjà qu’à se rendre 1 arbitre des destinées du pays, en s’emparant d’une force morale assez considérale pour pouvoir, selon que tournerait l’événement, relever la dynastie déchue ou garder pour soi-même le gouvernement de la République.
Dans ces vues, il paraissait utile à M. Thiers d’entretenir les alarmes de la bourgeoisie, d’inquiéter surtout la propriété, de lui faire entendre qu’elle n’était pas suffisamment protégée par le gouvernement et qu’elle devait chercher ailleurs son point d’appui. C’est alors qu’il imagina de faire ouvrir une souscription dont le produit, qui dépassa bientôt la somme de 200,000 francs, servirait à la publication à bon marché et à la propagande de livres destinés à combattre les prétendus ennemis de la propriété, de la religion, de la famille, que l’on comprenait tous sous la dénomination générale et vague de républicains rouges.
La réunion de la rue de Poitiers seconda avec zèle l’initiative de M. Thiers, et l’on vit rapidement paraître une multitude de brochures et de pamphlets, écrits sans bonne foi, sans talent, et dont aucun en particulier n’avait de valeur, mais qui, par leur nombre et la publicité qu’on leur donna, produisirent sur les imaginations un eflet général et con¬
tinu de terreur dont les conséquences lurent incalculables (1). Cette propagande détourna l’attention du pays de ses intérêts supérieurs et l’absorba dans des préoccupations aussi mesquines que déraisonnables. En lui pei'suadant que Tordre social était constamment menacé, on le désintéressa de la lutte des idées. L’égoïsme étroit qui devint la seule politique de la classe influente se communiqua insensiblement aux masses ; le grand élan que la révolution de Février avait suscité dans les cœurs s’affaissa. A l’enthousiasme du patriotisme succéda je ne sais quelle défiance froide, égoïste et calculée de tous envers tous. Dans cet abaissement général des sentiments et des pensées, se prépara et se consomma peu à peu la ruine de la République.
La discussion sur le rapport de la commission d’enquête avait fourni aux orateurs du parti dynastique l’occasion d'attaquer les hommes de la révolution de Février. Dans les débats sur le projet de constitution, ils purent attaquer ses principes mômes. Le droit au travail, reconnu dans le premier projet, puis effacé sous l’impression des journées de juin et repris par voie d’amendement par M. Mathieu de la Drôme et par M. Glais-Bizoin, fut définitivement écarté. Faiblement soutenu par M.' Billault, dont le discours ne fut qu’une thèse brillante et paradoxale, par M. Arnaud de TAriége, qui se plaça au point de vue du sentiment chrétien, par les anciens membres
(1) Cette propagande a été très-bien appréciée plus tard par un ecclésia.stique de mérite, M. l’abbé Bernard (Mémoire adressé à M. le ministre de la police générale, Avignon, 23 octobre 1852). < Quand des hommes, du-il, unis par la peur seulement et divisés profondément dans leur fol religieuse et politique, s’associent pour une propagande basée sur de mutuelles concessions, où le croyant cache son symbole devant l’incrédule, où le monarchiste dissimule sa cocarde en présence de son voisin effrayé à l’endroit de sa caisse, mais démocrate intraitable sur tout le reste, en fait comme en principe il ne peut résulter de cet amalgame que des nigations. J’ai été autorisé à écrire que la croisade de la rue de Poitiers devait être battue, que le Üot continua à monter et que les idées socialistes ne rebroussèrent pas do l’épaisseur d’un cheveu, nonobstant les traités de l’Institut et les brochurettes prêchant le respect de la propriété et de la funilie au nom de l’intérêt humain et par des déductions philosophiques très-controvei’sabhes. »
du gouvernement provisoire, MM. de Lamartine, Ledru-Rollin, Crémieux, qui obéissaient évidemment, en le défendant, plutôt à une nécessité de situation qu’à une conviction sincère ; vigoureusement attaqué par MM. Dufaure, Goudchaux, Duvergier de Hauranne, Thiers ; compromis par un propos inconsidéré de M. Proudlion (1), le droit an travail fut remplacé dans la constitution par le droit à l'assistance, qui n’était qu’une formule un peu rajeunie de l’aumône, une sorte de constitution légale du paupérisme (2).
Convaincu qu’il venait ainsi de réduire à rien les dernières traces de la révolution sociale, le parti dynastique rassembla toutes ses forces pour tenter une vigoureuse attaque contre la révolution politique, en donnant à la République la forme la plus voisine de la monarchie. MM. Thiers, Duvergier de Haui-anne, Odilon Barrot, soutinrent le principe de la division de la représentation nationale en deux Chambres. A l’appui de leur opinion, ils invoquèrent l’exemple de l’Angleterre et surtout celui des Etats-Unis; ils représentèrent avec beaucoup de vivacité le danger des entraînements d’une assemblée unique, d’un pouvoir non balancé et tendant nécessairement au despotisme ; mais l’Assemblée ne se montra sensible à aucune de ces considérations. Elle était alors dominée par un sentiment très-opposé à la pondération des pouvoirs et se préoccupait assez peu des dangers que pouvait courir la liberté. Créer un pouvoir fort, c’était à ses yeux tout le secret de constituer l’Etat. M. Marrast, au nom de la majorité républicaine, soutint avec talent le principe de la représentation unique. Après avoir écarté Texemple de l’Amérique et de
(Ij M. Proudhon avait dit dan» le comité du travail : « Donnez-moi le droit au travail et je vous abandonne le droit de propriété. »
(2) Voici quelle fut la rédaction adoptée par l’Assemblée : « La République doit par une assistance fraternelle assurer l’existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail, dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut de la famille, des secours, à ceux qui sont hors d’état de travailler. «
l’Angleterre, comme inapplicable à la société française dont le caractère et les mœurs exigeaient une organisation politique qui leur fût propre, M. Marrast insista sur les inconvénients d’une dualité qui ne pouvait manquer d’enfanter la lutte entre les pouvoirs législatifs. Il fît valoir la nécessité de se prémunir contre la tendance toujours usurpatrice du pouvoir exécutif, en lui offrant un pouvoir législatif indivisible et concentré. Il rappela un exemple historique fameux : « Quand on a pour soi les Anciens, dit M. Marrast, en faisant allusion à un événement bien récent encore, on fait sauter les Cinq-Cents par les fenêtres ».
Aux arguments politiques de M. Marrast en faveur d’une assemblée unique, M. Dupin vint ajouter des raisons tirées de la nécessité d’opposer au communisme et à l’anarchie qui menaçaient la société la plus grande concentration possible du pouvoir, M. de Lamartine parla dans le même sens. Tout en déclarant qu’il préférait théoriquement le système des deux Chambres et en lui réservant l’avenir, M. de Lamartine, en présence des difficultés actuelles, reconnut l’avantage d’un pouvoir concentré, et l’Assemblée, qui s’était déjà prononcée dans ses bureaux avant la discussion publique, adopta à une immense majorité « l’unité du pouvoir législatif et sa délégation à une assemblée unique ».
La question du suffrage direct et universel ne fut pas discutée en principe. Tous les partis sentaient également (ju’il n’y avait plus d’autre fondement possible à l’autorité politique que la souveraineté du peuple. Du moment que l’on décidait l’imité de la représentation, il aurait été illogique de scinder le corps électoral et de créer, par les deux degrés d’élection, la dualité à la base d’une institution dont on voulait faire l’instrument de l’unité démocratique. Mais lorsqu’on en vint à la constitution du pouvoir exécutif, trois opinions tranchées se prononcèrent et passionnèrent le débat.
La commission proposait un président res-