ST FEN
blée dont il était réélu président pour la troisième fois, parut à M. Thiers le plus sûr moyen d’atteindre son but. Par l’entremise de quelques amis communs il s'efforça de renouer l’alliance électorale des années 1846 ! et 1847, offrant à M. Marrast, dans le cas où celui-ci l’aiderait efficacement à devenir président, la vice-présidence de la République. En même temps, il resserrait ses liens avec le parti clérical et légitimiste, et, sans se prononcer personnellement contre le général Cavaignac, il le faisait attaquer par le Constiiuüonnel dont la rédaction était alors entre ses mains. Les prétentions de M. Thiers n’étaient cependant pas assez généralement reconnues dans le parti de l’ordre pour qu’il ne se présentât pas d’autres candidats. Plusieurs, jugeant utile d’opposer à la candidature du général Cavaignac celle d'un autre chef militaire, mettaient en avant le nom du maréchal Bugeaud. Quelques-uns préféraient le général Changarnier, qui, par le commandement en chef de la garde nationale, exerçait dans Paris une certaine action. Le général se prêtait volontiers aux illusions de ses amis.'Trèsdépité, à son retour de l’Afrique, de voir les honneurs et le pouvoir aux mains de ses anciens rivaux et de n’être plus pour le public, en présence des hommes qui avaient triomphé de l’insurrection de juin, que le héros du 16 avril, il usait de tout son esprit pour les rabaisser dans l’opinion, les voyait avec plaisir perdre chaque jour de leur prestige et se préparait à profiter de leur disgrâce. Une fois maître du pouvoir, qu’en ferait-il? Ramènerait-il Henri V, comme le prétendaient les légitimistes? Resterait-il président constitutionnel, ou bien aspirerait-il à la dictature ? Son attitude autorisait toutes ces suppositions; son silence n’en repoussait aucune.
Mais toutes ces espérances diverses du parti de Tordre s’évanouirent ensemble le jour où l’Assemblée décida l’élection par le peuple. Le suffrage universel, c'était le triomphe de la démocratie pure; dès lors tous les candidats des partis dynastiques étaient mis hors
de cause. Quatre noms seulement pouvaient encore être prononcés : les noms de MM. de Lamartine, Ledru-Rollin, Cavaignac et Bonaparte. Les amis de M. de Lamartine es- ! péraient qu’une combinaison favorable des opinions modérées de la révolution et des politiques prudents'de la réaction s’arrêterait à lui et voudrait lui confier, une fois encore, le soin d’établir sur des principes conservateurs la république des classes moyennes. Ils ne voyaient pas que cette combinaison se faisait, depuis les journées de juin, en faveur du général Cavaignac, qui personnifiait depuis lors l’état républicain tel que le concevait la bourgeoisie. Oubliant l’héroïsme et le dévouement du grand citoyen qui, pendant trois mois entiers, avait chaque jour exposé sa vie pour la défendre contre la révolution débordée, la bourgeoisie, depuis qu’elle se sentait un autre appui, se tournait ingrate et aveugle contre M. de Lamartine et repoussait par Tinsulte et la calomnie une candidature que, six mois auparavant, elle n’aurait pas laissé discuter.
Quant à la candidature de M. Ledbu-Rollin, les sentiments de la bourgeoisie étaient trop manifestes pour laisser subsister le moindre doute. Mais une propagande active avait répandu son nom dans les campagnes et les meneurs du parti révolutionnaire se flattaient qu’au moyen de l’alliance avec les socialistes, à laquelle on travaillait depuis quelque temps, on obtiendrait un chiffre de voix assez élevé, sinon pour balancer l'élection, du moins pour constater dans le pays une forte opposition aux tendances contre-révolutionnaires de la bourgeoisie. Afin de consolider cette alliance du radicalisme et du socialisme, et surtout pour la rendre apparente, on imagina d’imiter la fameuse campagne des banquets en 1847. On fit un grand bruit de toasts, un grand déploiement de drapeaux et d’emblèmes.
M. Ledru-Rollin, qui avait pris avec les socialistes l'engagement, s’il était élu, d’abolir I la présidence et de proclanier le droit au tra- I vail, s'assit au banquet du Chalet (25 sep-