QUATRIEME PARTIE
tembre) a côté de la place vide de M. Barbés et porta un toast contre X infâme capital. Mais ces démonstrations aussi vaines qu’imprudentes, en réveillant dans le pays des inquiétudes qui commençaient à s’assoupir et en sigttalant de nouveau à l’attention publique les prétentions outrées du parti révolutionnaire, n’eurent pas même pour effet l’alliance souhaitée par ceux qui les avaient organisées. Les socialistes, un moment ébranlés, revinrent à la candidature de M. Raspail ; un grand nombre, sur l’avis de M. Proudlion, décidèrent de s’abstenir.
Alors toute illusion se dbssipa et l’on vit avec une évidence à laquelle les esprits les plus obstinés furent forcés de se rendre que deux candidatures restaient seules debout ; celle du général Cavaignac et celle du prince Louis-Napoléon Bonaparte.
Le premier de ces candidats avait pour lui des forces considérables. Son caractère bien connu, sa probité politique, sa moralité, son courage , l’immense service qu’il venait de rendre à la cause de l’ordre, lui assuraient les .suffrages de la bourgeoisie de Paris, du clergé, de la noblesse légitimiste de province, de tous les hommes intelligents et honnêtes que l’esprit de parti n’aveuglait pas; il avait pour lui l’administration, les officiers de l’armée de terre et de mer. Le second n’apportait que son nom; mais déjà on pouvait voir de quel poids énorme ce nom allait peser sur le pays, puisque, meme au sein d’une Assemblée hostile, il exerçait une pression à laquelle elle cherchait vainement à se soustraire.
Amené à l’Assemblée par cinq départements, le 17 septembre, en compagnie de MM. Fould et Raspail, le prince Louis-Napoléon, jugeant sa position suffisamment fortifiée par cette élection quintuple, avait déclaré cette fois qu’il estimait de son devoir de ne pas résister au vœu des électeurs. Une curiosité extrême avait accueilli son entrée a la Chambre. A la vérité, les premières paroles | qu’il avait lues, d’un accent étranger, à la j
tribune, son attitude empruntée, n’y avaient produit qu’une impression très-peu favorable et ne donnaient de sa capacité que la plus médiocre opinion; son silence, son abstention dans tous les votes significatifs, étaient bientôt devenus un sujet de raillerie ; mais pourtant je ne sais quelle inquiétude s’attachait à tous ses mouvements. L’émotion que sa présence causait dans Paris et dans l’armée semblait de mauvais augure ; tout en votant, par une certaine nécessité rationnelle, l’abrogation de l’article 6 de la loi du 10 avril ; 1832, relatif au bannissement de la famille I Bonaparte, l’Assemblée laissait paraître de.s craintes sérieuses qui se dérobaient mal sous l’ostentation de son dédain. Dans la discussion j sur le pouvoir exécutif, ces craintes avaient : inspiré tous les orateurs qui s’étaient élevés contre la présidence; on avait parlé, pour la première fois, de prétendant, î^'îisnrpaMon et de dictature. Plusieurs républicains, malheureusement très-impopulaires, avaient tenté I de provoquer des mesures exceptionnelles de ’ précaution contre la famille Bonaparte. M. Anthony Thouret, par exemple, proposait qu’on déclarât inaptes à l’élection tous les membres des familles qui avaient régné sur la France; plus tard, M. Molé, qui favorisait ouvertement la candidature du général Cavaignac (1), demandait dans une même pen- ; sée de défiance, qu’on ajournât l’élection jusqu’après le vote des lois organiques ; mais lAssemblée ne se sentait plus l’énergie nécessaire pour entreprendre aucune lutte. Le général Cavaignac, d’ailleurs, loin de l’y encourager, repoussait toutes les avances qui lui étaient faites; il semblait, par son inaction complète, vouloir laisser le champ libre à son rival.
Depuis trois mois, les arrêts des conseils de guerre et le départ des convois de colons pour l’Algérie (2) sont à peu près le seul signe
(1) ' Le général Cavaignac a sauvé la nation qui ne poui-ra jamais l’oublier, » ùt'iîvit M- IMolé à la tribune, le 26 octobre.
(2) Voici le rolevé exact Ues arrestations et des condam.
de vie que donne son gouvernement. En vain les amis du général Cavaignac, inquiets de voir l’intérêt, l’attention du pays se retirer insensiblement de lui et se porter ailleurs, le pressent de prendre quelque mesure énergique qui ranime son parti et fasse sentir sa force à ses adversaires. Les uns, frappés surtout des progrès de la réaction, lui conseillent de donner l’amnistie et d’intervenir en Italie, où les Piémontais, les Lombards et les Vénitiens implorent à la fois le secours de la France. D’autres, au contraire, persuadés qu’il ne peut plus se maintenir au pouvoir qu’avec le concours du parti de l’ordre, l’engagent à choisir un ministère dans la droite de l’Assemblée.
Mais le chef du pouvoir exécutif ne sait se résoudre à temps ni pour l’une ni pour l’autre de ces politiques. Incertain, plein de scrupules, il hésite, il se défie de lui-même et de tout le monde, il ne sait ce que veut l’opinion. Les avances que lui font quelques hommes éminents des partis dynastiques lui sont suspectes, il les repousse avec hauteur; l’amnistie que lui demandent les républicains lui
nations faites à la suite de l’insurrection de juin ; 11,057 individus sont arrêtés pendant et après l’insurrection. Une instruction spéciale confiée à des commissions militaires, partage en deux catégories les inculpés : 1” les auteurs, fauteurs ou instigateurs de la révolte qui sont envoyés devant les conseils de guerre; 2° ceux qui ont simplement mis les armes à la main. Après cet examen, 6,600 prisonniers sont immédiatement rendus à la liberté; 4,318, désignés pour la transportation, sont conduits dans les ports. Sur des réclamations nombreuses, de nouvelles commissions, formées de magistrats, opèrent une révision complète de ces premières dispositions et désignent 991 condamnés à la clémence du gouvernement. Aucune transportation n’a été effectuée. {Moniteur, 26 octobre 1848.)
Bien que l’esprit des conseils de guerre fût de beaucoup meilleur et plus humain qu’on ne l’a vu en d’autres circonstances, il n’en était pas moins révoltant, pour l’idée de justice telle que la conçoivent les sociétés modernes, de voir des vainqueurs juger des vaincus, sans contrôle et sans appel. Des faits singuliers se produisirent. On vit des officiers, blessés pendant le combat, nommés rapporteurs près des conseils de guerre. Le chef d’escadron Constantin fut arrêté aux Tuileries dans l’exercice des fonctions de rapporteur et convaincu d’avoir pris part à l’insurrection. Un insurgé qu’il interrogeait lui exprima sa surprise de le trouver là et lui dit : « Rappelez-vous donc que vous deviez être notre ministre de la guerre. »
On avait décidé que 20,000 ouvriers libres seraient envoyés en Algérie. Le premier convoi partit le 3 septembre.
parait dangereuse, il la refuse; un parti considérable dans l’Assemblée désire ajourner l’élection du président jusqu’après le vote des lois organiques, il insiste pour que l’élection soit immédiate, comme s’il avait hâte de se délivrer d’un pesant fardeau. Quant à l’intervention, il déclare dans son conseil au général Lamoricière , qui en fait une question d’honneur national, qu’il ne se sent pas le droit, à la veille de l’élection présidentielle, au moment où il n’exerce plus qu’un pouvoir éphémère, d'engager le pays dans une telle expédition, qui, selon lui, serait infailliblement le signal d’une guerre européenne. Ses scrupules à cet égard vont si loin, qu’il refuse au général Bedeau l’autorisation de se rendre au vœu de l’armée piémontaise et de conduire avec Charles- Albert les opérations de la campagne prochaine.
Pour apprécier avec justesse cette politique de non-intervention dont les conséquences furent décisives et qui acheva de perdre la révolution en Europe, il est nécessaire de revenir un peu sur nos pas.
On se reppelle que le 29 mars, quelques jours après la délivrance de Milan, l’armée piémontaise passait le Tessin sous la conduite de Charles-Albert et de ses fils, qui levaient hardiment l’étendard de l’indépendance italienne.
L’enthousiasme du patriotisme et l’ivresse du succès étaient au comble. Lorsqu’on vit avec quelle précipitation le maréchal Radetzky abandonnait les plaines de la Lombardie pour se retrancher sur le Mincio et l’Adige dans les places fortes de Mantoue, Peschiera, Legnago, Vérone, personne ne mit en doute sa prochaine et complète défaite. La délivrance de l’Italie parut tellement assurée que les partis politiques, unis jusque-là dans un même sentiment de révolte contre l’oppression, et les jalousies d’États à États, étouffées par une commune horreur de l’étranger, reprirent leur vivacité ancienne et se* disputèrent à l’avance le fruit d’une victoire qui n’était pas encore remportée.