QUATRIÈME PARTIE
Le gouvernement provisoire de Milan avait appelé Charles-Albert, en réservant à une future assemblée constituante le droit de décider du sort de la Lombardie. Mais ce prince, qui redoutait à l’excès le mouvement révolutionnaire en Italie et l’intervention de la république française, semblait disposé à se mettre lui-même en possession d’une province dont il se considérait déjà comme le libérateur. Les démocrates, à leur tour, qui se défiaient egalement de l’aristocratie lombarde et de la noblesse piémontaise, sans souhaiter néanmoins le concours actif de la France, dénonçaient au pays les vues égoïstes de Charles- Albert; ils disaient que ce prince déloyal négociait secrètement avec l’ennemi qu’il paraissait combattre afin d’accroître en toute hypothèse la puissance de sa dynastie, seule ambition, disaient-ils, à laquelle il fut accessible. Ces divisions, ces défiances mutuelles paralysèrent, dès le début de la campagne, le grand essor que le triomphe de l’insurrection milanaise avait imprimé à l’opinion. Charles- Albert n’était fait, ni comme homme politique, ni comme capitaine pour le ranimer. Très-indécis quant au but qu’il devait poursuivre, circonvenu depuis longtemps par la diplomatie anglaise, qui voulait se servir de lui pour affaiblir la maison d’Autriche, sans toutefois permettre qu’il lui fût porté de trop rudes coups, Charles-Albert, à la tête d’une armée de quatre-vingt-dix mille hommes que secondent ses vaisseaux et l’escadre napolitaine dans l’Adriatique, le mouvement des troupes auxiliaires qu’on lui amène de Naples et de Rome et les milices volontaires qui accourent à lui de toutes parts, ne sait pas profiter de deux avantages brillants qu’il remporte coup sur coup à Pastrengo et à Sainte- Lucie. Au lieu de porter secours à la Vénétie, d’envoyer Durando contre Nugent pour empêcher sa jonction avec Radetzky et d’isoler ! celui-ci du côté du Tyrol, Charles- Albert ap- ' pelle à lui l’armée romaine et concentre toutes ! ses troupes sur le Mincio, devant la forteresse ^ de Peschiera, où il attend jusqu’au 15 mai ,
l’artillerie dont il a besoin pour commencer le siège.
Dans le même temps, il insiste auprès du gouvernement français pour qu’on éloigne de la frontière les troupes que M. de Lamartine, dans l’éventualité d’une intervention, a rappelées de l’Algérie, et il donne l’ordre à ses vaisseaux qui croisent devant Trieste de ne pas tirer sur les vaisseaux autrichiens, laissant ainsi l’ardeur de ses troupes et l’enthousiasme des populations se refroidir, tandis que les Autrichiens, revenus de leur première confusion, se raniment et vont bientôt recevoir des renforts qui les mettront en état de reprendre l’offensive.
Un autre effet, non moins déplorable, des lenteurs du siège de Peschiera, c’est qu’elles laissent aux souverains, entraînés malgré eux par le mouvement populaire dans la guerre de l’indépendance , le loisir de se reconnaître et de concentrer leurs moyens de résister à la révolution.
Le roi de Naples est le premier à revenir à lui. Jaloux plus que personne de la grande situation que la guerre crée au roi de Piémont, il commence par retarder, sous un prétexte puis sous un autre, la marche des troupes auxiliaires qu’il a promises et dont il a remis le commandement au général Pepe; puis il essaye d'entraver l’action des Chambres, qu’il s’est vu forcé de convoquer, par une formule de serment qui leur ôte le droit de modifier la constitution et de la rendre plus libérale. Le refus des députés de prêter ce serment et la menace de dissoudre les Chambres ayant fait éclater à Naples une insurrection, le roi ordonne le bombardement de la ville, qui, forcée de céder, est livrée aux brutalités de la soldatesque et à tous les excès d’une populace effrénée. A quelques jours de là. Messine subit le même sort. Alors le gouvernement victorieux dissout les Chambres et la garde nationale, met ses deux capitales en état de siège, dépêche à l’amiral Cosa l’ordre de quitter l’Adriatique et au général Pepe la défense de franchir le Pô.
« Le temps presse, écrivait à ce moment au général Pepe le libérateur de Venise, l’héroïque Manin, qui, tout en préparant la population à résister jusqu’aux dernières extrémités, sollicite par ses agents l’Angleterre, la France, le Piémont, toute l’Europe libérale à ne pas laisser périr en Italie la cause sacrée de l’indépendance; le temps presse : le Quirinal, le camp de Vérone et de Venise sont les trois centres autour desquels s’agitent les destinées de l’Italie ! »
Un envoyé de Charles-Albert demandait également au général Pepe de faire la plus grande diligence. En quittant Paris, le général avait reçu de M. de Lamartine l’assurance que la France ne se borner ait 'pas à former des rænx, mais qu'elle tirerait son épée pour Vindépendance italienne. Il se croyait assuré des sympathies de l’Angleterre, assez fort pour désobéir à un maître parjure et pour entraîner son armée. Mais sa désobéissance avait été prévue et le commandement des troupes lui était retiré. Hormis un seul bataillon qui lui resta fidèle, l’armée entière opéra sans hésiter son mouvement de retraite. Pepe, au désespoir, franchit à peu près seul la frontière et courut se jeter dans Venise pour partager du
moins ses périls , puisqu’il ne pouvait plus autre chose pour elle.
Au moment où le roi de Naples trahissait si odieusement ses promesses et retirait à la ligue italienne les troupes et le subside qu’il s’était engagé à fournir, la diplomatie autrichienne et le parti des cardinaux réussissaient aussi à lui enlever l’appui du Saint-Père.
Lorsqu’on eut appris à Vienne que Pie IX envoyait en mission extraordinaire au camp de Charles-Albert un prélat dévoué à la cause de l’indépendance, le gouvernement conçut les plus vives alarmes. La sanction du pape donnait à la ligue un caractère sacré. Sa bénédiction transformait la guerre en croisade. L’alliance de Pie IX et de Charles-Albert, l’union de la plus grande autorité morale avec la force matérielle la mieux organisée, portait un coup mortel à une domination étran¬
gère qui ne s’était soutenue jusque-là que par la mésintelligence des souverains, la rivalité des États, la division des forces de l’Italie.
Aussi le cabinet de Vienne usa-t-il, pour rompre cette alliance et parer ce coup, de toutes ses ressources. Connaissant l’esprit timide, mais sincèrement croyant de Pie IX, il déroba, en cette circonstance, l’action de la diplomatie sous les doléances de l’épiscopat ; les nonces du pape, à Vienne et à Munich, les cardinaux de l’Allemagne, les évêques furent mis en avant. On les poussa à faire au Saint-Siège de douloureuses représentations. Le pape déclarer la guerre à la catholique Autriche! Rome tirer l’épée contre ses plus fidèles enfants î Quel scandale ne serait-ce pas { donner à la chrétienté ! N’était-ce pas vouloir j provoquer un schisme! Pour achever d’ébran- I 1er la conscience timorée de Pie IX, on eut j recours aux miracles; on troubla, on inquiéta I son àme par des interventions surnaturelles ;
! on la rem.plit d’épouvante.
Quand la population romaine redoublait pour lui d’enthousiasme, dans l’espoir qu’il allait se rendre en personne auprès de Charles- Albert et bénir la croisade italienne, Pie IX, circonvenu par les ambassadeurs de Russie et d’Autriche, prononçait, le 29 avril, une allocution, par laquelle il reniait tout ce qu’il }• avait eu jusque-là de libéral dans ses actes, et déclarait que, s’il avait autorisé la levée de quelques troupes, ce n’était pas assurément pour venir en aide aux ennemis de l’Autriche, mais uniquement en vue de protéger ses propres États contre les agitations révolutionnaires.
La nouvelle de cette défection exaspère le peuple de Rome. A la voix d’un Transtéverin, Angelo Brunetti, devenu fameux sous le nom de Ciceruacchio, il s’insurge et obtient pour la seconde fois du faible pontife, avec la rétractation de la nouvelle encyclique, la formation d’un ministère laïque sous la présidence du comte de Mamiani et la convocation des Chambres.
Mais bientôt Mamiani, en butte à des diffi-