QUATRIEME PARTIE
afTaires. M. Thiers ne raimait pas et n’était nullement disposé à le soutenir. Il existait entre ces deux hommes d’insurmontables antipathies de caractère et d’anciens ressentiments politiques. La droite savait, d’ailleurs, que M. Dufaure n’entrait aux affaires ni traîtreusement, ni inconsidérément, mais avec la conviction raisonnée que la République était désormais le gouvernement le plus conforme à l’état de nos mœurs, et que la présidence du général Cavaignac serait le moyen le plus sûr et le plus honorable d’établir d’une manière durable les institutions républicaines. On ne lui pardonnait pas non plus d’accepter le concours des républicains de la veille.
Le parti de M. Thiers demeura donc trèsindifférent au changement de ministère. Affectant, ainsi que son chef, une attitude dédaigneuse entre les deux concurrents à la présidence (1), il n’exerça plus désormais d’action politique active et n’eut qu’une part indirecte dans les événements.
M. Molé ne se trouvait pas plus satisfait que M. Thiers du ministère Dufaure, et prenait également la résolution de rester neutre. M. Odilon Barrot inclinait vers Napoléon. Quant à la fraction du côté droit où dominait l’esprit clérical, après avoir sondé, par l’entremise de M. de Falloux, le nouveau ministère et l’avoir trouvé aussi ferme à repousser ses prétentions outrées que les ministères précédents, elle entra en négociations avec le prince Louis Bonaparte, et, satisfaite de ses promesses, elle favorisa ouvertement sa candidature.
Ainsi abandonné par tous les hommes considérables de l’Assemblée, blâmé par un grand nombre de républicains, attaqué avec une violence qui ressemblait à de la rage par la presse de tous les partis, le général Cavaignac
(1) L’indécision de M. Thiers fut extrême et dura jusqu’aux approches de l’élection. Tantôt il lançait des épigrammes contre le prince Louis Bonarpate et disait que son élection serait une honte pour la France; tantôt il promettait aux partisans du prince sa neutralité bienveillante. Mais dans les derniers jours il se décida pour le candidat imijérial et s efforça de faire voter ses amis politiques en sa faveur.
s’irritait de plus en plus et laissait percer dans ses discours une amertume excessive. Chaque fois qu'il paraissait à la tribune, c’était pour prononcer des paroles hautaines, qui, au moment même où il venait de faire une concession énorme à ses adversaires, en détruisaient tout l’effet. Ainsi, obéissant â un mouvement de piété filiale exagéré par les attaques récentes dont la mémoire de son père était poursuivie, il vient un jour (2 novembre), sans nécessité, déclarer à l’Assemblée « qu’il est heureux et fier d’appartenir à un tel homme «. Un autre fois, dans un sentiment dont l’inspiration est la même, il trahit l’esprit de sa politique par ces paroles étranges à entendre dans une assemblée délibérante, au sein d’un Etat libre, en présence de [)artis puissants qu’on semble vouloir ramener à soi ; « Ce que nous voulons détruire, c’est la faculté de nier le droit républicain. Quiconque ne voudra pas de la République est notre ennemi, notre ennemi sans retour. »'
Cependant, durant ces derniers jours attristés d’un pouvoir dont la force s’alanguissait de plus en plus sans qu’on pùt assigner à cette extinction de la vie une cause positive, le général Cavaignac devait encore remporter sur ses adversaires un triomphe inattendu, couvrir de confusion ses calomniateurs et faire briller aux yeux du pays, avec un éclat nouveau, son honneur et sa fierté vengés.
Quatre de ses anciens collègues à la commission exécutive, MM. Garnier-Pagès, Duclerc, Barthélemy Saint-Hilaire et Pagnerre, poussés par un médiocre esprit de rancune, et aussi, assure-t-on, par les excitations de la droite (1), avaient répandu un récit des journées de juin plein d’allégations inexactes et dans lequel ils cherchaient à établir que le général avait trahi la commission exécutive, ourdi contre elle un complot parlementaire et favorisé l’insurrection dans un dessein odieux.
(1) Ou cite, entre autres, MM. Thiers et de Maleville comme ayant poussé à cette attaque. On s'était ffatté d’y entraîner M. de Lamartine, mais la noblesse de sou esprit déjoua cette perüdie.
Le clief du pouvoir exécutif ressentit jusqu’au plus profond de son âme l’iniquité d’une imputation pareille. Comme il n’avait plus affair'e à des calomniateurs vulgaires, mais à un homme tel que M. Garnier-Pagès, dont la réputation de loyauté était incontestée ; comme on attaquait l’acte essentiel qui, bien ou mal compris et jugé, devait laisser sur sa vie un sceau suprême, il provoqua un débat public et voulut que l’Assemblée prononçât entre lui et ses adversaires. Le 25 novembre, après que M. Barthélemy Saint-Hilaire eut fait devant l’Assemblée la lecture du long récit en forme d’accusation sous lequel on croyait accabler le général, il monta à la tribune. Jamais on ne l’avait vu plus ému; mais son émotion, dominée par la fierté, loin de trahir l’expression de sa pensée, lui donna une puissance extraordinaire. Il occupa la tribune pendant quatre heures sans lasser un moment l’attention de l’Assemblée , dont il reconquérait, à mesure qu’il parlait, toutes les sympathies. Passant de l’émotion à l’ironie, de l’ironie à une précision mathématique, toujours vrai, simple, fier, toujours convaincant, le général Cavaignac écrasa ses enne- ' mis personnels comme il avait écrasé les ennemis de l’Assemblée.
La séance se prolongea jusqu’à onze heures du soir sans que personne s’en aperçût, tant l’intérêt en était profond. Tout était grave dans la disposition des esprits. On se rappelait les transports de reconnaissance avec lesquels, au sortir d’un péril immense, on avait salué le vainqueur de Paris; on ne regardait pas sans une sorte d’attendrissement ce noble visage pâli par l’indignation, ces traits où la fatigue, la tristesse, l’amertume et le découragement des luttes politiques avaient prématurément marqué leur empreinte.
Quand le vieux Dupont (de l’Eure) parut à la tribune et proposa à l’Assemblée de consacrer une seconde fois, par un vote solennel, sa reconnaissance pour le vainqueur de juin, un applaudissement passionné lui répondit. Les misères de l’esprit de parti se turent un
moment encore devant l’évidence et la justice. Cinq cents représentants contre trentequatre (1) votèrent l’ordre du jour formulé de la manière qui suit par Dupont (de l’Eure) :
« L’Assemblée nationale, persévérant dans le décret du 28 juin, ainsi conçu ; « Le gé- « néral Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, « a bien mérité de la patrie, passe à l’ordre du jour. »
Mais ce vote mémorable, ce triomphe éclatant, dont l’effet sur Paris fut sensible et put faire croire au gouvernement qu’il allait changer le courant de l’opinion et le résultat de
l’élection générale, ne produisit presque au- \
cune impression sur la province et ne modifia en rien l’état des esprits. Les calomnies de la presse, suspendues pendant quelques jours, recommencèrent avec acharnement. Le ministre de l’intérieur, ayant cru pouvoir retarder de six heures le départ des mallespostes, afin de faire connaître aux départements le vote de l’Assemblée, fut attaqué comme s’il avait commis un crime d’Etat. Une liste de récompenses nationales qui avait été faite dans les premiers jours de la Révolution servit de texte à de nouvelles attaques contre des ministres qui n’en avaient pas même eu connaissance.
Le congrès de la presse départementale, qui avait décidé de seconder l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte, répétait à l’infini les attaques de la presse parisienne.
Pendant ce temps, le candidat impérial, retiré dans une maison de campagne, à Auteuil, pour éviter, disaient ses amis, les ovations populaires, attirait à lui tous les hommes influents, à quelque opinion qu’ils appartinssent. Il s’entretenait avec tous, à peu près comme il l’avait fait au temps de sa détention à Ham,
(1) Parmi ces trente-quatre opposants, on remarque
Le général Barnguây-dTIilliers.
Tliéodore Bac.
"Victor Hugo.
Lucien Murat.
Pierre Leroux.
Proudhon.
Eugène Raspail