‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 264 sur 266 · QUATRIÈME PARTIR · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIR

parlant avec simplicité et avec un désintéressement apparent de l’avenir de la France. Il ne repoussait ni ne dédaignait personne. Le socialisme avait semblé d’abord avoir une part sérieuse dans ses préoccupations. Avant son départ de Londres, il avait vu M. Louis Blanc et M. Cabet. Dès son arrivée à Paris, il avait exprimé le désir de connaître M. Proudhon. Mais, après un séjour de quelques semaines, son appréciation de la force des partis s’étant modifiée, il rechercha plus ouvertement les hommes de la droite, en particulier les légitimistes, INI. de Genoude, entre autres, et surtout les ultramontains. Il ne négligeait pas non plus d’autres moj^ens de gagner à ses intérêts des personnages moins importants, mais qui disposaient de quelque publicité ou qui exerçaient quelque influence, fût-elle même subalterne, sur les esprits. Les hommes éminents de l’Assemblée, qui dans l’origine avaient été très-opposés à sa cause et à sa personne, ne luttaient plus contre ces influences, soit qu'ils fussent découragés par la connaissance qui leur venait du grand mouvement bonapartiste des campagnes, soit qu’ils préférassent courir toute espèce de chances inconnues plutôt que de voir se fonder le gouvernement républicain. L’opinion que les représentants de la droite s’étaient formée de la médiocrité d’esprit du prince Louis Bonaparte contribua beaucoup à la préférence qu'ils lui accordèrent sur le général Cavaignac. Les légitimistes et les orléanistes pensaient également que, pour revenir, ceux-là au gouvernement de la branche aînée, ceuxci à la dynastie d'Orléans, la voie la plus sûre et la mieux ménagée serait la présidence tem- ])oraire d’un homme dont le nom rappellerait aux populations les formes monarchiques et dont la faiblesse personnelle n’opposerait, le moment venu, aucun obstacle sérieux au renversement du gouvernement républicain.

C’est ainsi que de toutes parts la pusillanimité, l’intérêt, la vanité, les petites ambitions, toutes les passions mauvaises aveuglèrent les hommes de parti et les poussèrent.

contre toute raison, contre tout honneur et toute politique , dans un état incomparablement pire pour leur orgueil que celui auquel ils prétendaient se soustraire.

Cependant le 10 décembre approche, c’est le jour flxé par l’Assemblée pour l’élection. Déjà le peuple est convoqué ; son droit est reconnu. Quel que soit le nom qu’il fasse sortir de l’urne, personne désormais n’imagine qu’il serait possible de contester sou choix. Le voici maître de ses destinées.

Cette heure et l’acte qu’elle amène avec elle sont plus solennels encore qu’on ne le sent généralement. L’opinion, qui s’inquiète du résultat de l’élection à la présidence comme d’un grave événement politique, ne comprend pas que l’élection en elle-même et dans son principe constitue précisément cette révolution sociale dont on repoussait encore tout à l’heure avec tant d’énergie jusqu’à la plus lointaine pensée, et dont on se persuade avoir triomphé en envoyant sur les pontons quelques milliers de prolétaires. On ne voit pas que la convocation du peuple en une pareille circonstance, le mode et le but de cette convocation, quel qu’en doive être le résultat politique immédiat, marquent avec une précision rigoureuse la fin de l’ancien état social établi sur la division des pouvoirs et le balancement des droits historiques, et qu’ils fondent l’état nouveafu sur le principe opposé d’un droit uniaue et indivisible : la souverai-

neté du peuple.

Mais bientôt l’instinct des masses et le nom de l’homme qu’elle choisit avec un prodigieux accord pour lui léguer la souveraineté viennent révéler aux esprits attentifs la profondeur et l’étendue de cette révolution qui passe inaperçue du vulgaire. Rejetant le nom de Cavaignac et même celui de Ledru-Rollin, qui tous deux représentent à des degrés différents la lutte politique et sous lesquels il sent encore une certaine individualité dont il se méfie, le peuple des campagnes, que l’on voit pour la première fois apporter à l’exercice de son droit un intérêt vif, parce qu’il va créer

dans TEtat une force véritablement souveraine, donne à cette force un nom qui ne re- , présente pour lui aucun parti, mais qui signifie victoire : victoire de l’égalité sur le privilège, victoire de la démocratie sur les rois et les nobles, victoire de la Révolution française sur les dynasties européennes.

C'est là ce que, dans l’esprit du peuple, expriment de la manière la plus absolue le règne et le nom de l’empereur Napoléon ;

! c’est là ce qu’il veut et croit faire revivre par j l’élection de Louis Bonaparte.

Les masses populaires, encore incultes, à demi-barbares et pour ainsi dire inorganisées ' (le mot même de masse l’indique suffisamment), sont, comme les sociétés primitives,

! uniquement inspirées et conduites par le sentiment et l'imagination. Incapables de concevoir des idées abstraites ni d’embrasser l'en- ! semble, le rapport et la succession des choses,

' elles personnifient dans un même nom, elles

I concentrent dans un même moment l’action

des forces multiples qui concourent au progrès social, elles douent ces personnifications d'une fuissance surnaturelle et d’une durée légendaire. Napoléon Bonaparte est dans les temps modernes le plus éclatant exemple de ce don de personnification. Tout ce que la pensée des philosophes avait conçu avant lui, tout ce que les assemblées politiques avaient réalisé de progrès, toute la puissance, toute la gloire qu’une suite ininterrompue de grands hommes avait donnée à la nation, le peuple en a investi ce nom prédestiné. L’œuvre des .Tean- Jacques, des Condorcet, des Turgot, des Mirabeau, des Danton, des Hoche, des Marceau, le peuple injuste et ingrat par ignoj rance l’attribue à Bonaparte. Renouvelant de nos jours les merveilleuses fictions de la Grèce antique, il concentre sur un seul homme le respect , Tadmiration , la reconnaissance que méritaient les inspirations et les travaux d’un grand nombre. Napoléon est pour i lui tout à la fois le génie qui crée et la force

I qui exécute, l’Orphée et l’Hercule de la Révo¬

lution française.

Jamais, on peut l’affirmer, l’homme des campagnes n’a cru positivement à sa mort, et quand le neveu obscur du grand capitaine vient, après la chute de deux dynasties, re- ' vendiquer son droit à gouverner la France, il I croit voir apparaître une seconde fois son empereur. L’évocation est magique, l’identification complète dans sa pensée ; si com- I plète, qu’il ne songe seulement pas à demander quelle a été jusque-là l’existence, quelles sont I les vertus, quel sera le génie de ce nouveau Bonaparte.

Cet instinct de personnification et de transmission qui est le signe et le caractère d’un état de développement inférieur, devient, au moment dont je parle, la raison du triomphe populaire. Il est dans l’ordre de la nature que ce qui veut devenir ait plus de force d’impulsion que ce qui veut seulement continuer d'être. Le principe de liberté qui a été la force des classes bourgeoises tant qu’elles ont eu une révolution politique à faire, s’éclipse momentanément; le principe d’égalité, au nom duquel la masse populaire veut à son tour accomplir la révolution sociale , l’emporte. Aux quinze cent mille suffrages donnés par les classes cultivées au général Cavaignac, le peuple oppose les cinq millions de voix par I lesquelles il proclame Louis-Napoléon Bonaparte (1). La démocratie, que personne n’a voulu ou n’a su comprendre, s’impose doublement par l’écrasante brutalité du nombre et par le choix d’un nom qui personnifie le pouvoir absolu. La loi du talion va peser en France. Les classes supérieures ont voulu la liberté pour elles seules; le peuple à son tour

(1) Ou compte, le 10 décembre 1848, 7,328,345 votants.

Louis-Napoléon obtint 5,434,228 voix.

Cavaignac, 1,448,107

Ledru-Rollin, 370,119

Kaspail, 38,920

Lamartine, 7,910

Le général Cavaignac eut la majorité des sufl'rages dans quatre départements : le Var, les Loucbes-du-Rhône, le Morbihan, le Finistère. Ce furent les départements les plus socialistes, Saone-et- Loire, la Creuse, la Haute- Vienne, l’Isère et la Drome, qui donnèrent le plus grand nombre de voix à Louis-Napoléon.

Page 1