CHAPITRE VI
Suite et fin de la discussion de l’adresse.
Tous les esprits étaient tendus vers cette lutte suprême. Il s’agissait d’un grand prin-
(1) Les journaux ministériels se félicitaient au contraire de ce que le Collège de France avait enfin cessé d’être une école de scandale, de sédition et d’impiété.
cipe à maintenir, d’un droit sacré à défendre ; mais, on ne l’ignorait pas, de ce devoir cou-^ rageusement accompli pouvait naître inopinément un péril pour la monarchie, car, derrière l’opposition légale et parlementaire, on sentait quelque chose de redoutable s’agiter. Par delà le bruit 'qui se faisait à la tribune, on entendait un silence plein de menaces. Le pavé des rues était brûlant, le travail taciturne; les entretiens étaient mystérieux, les visages sombres. Les souvenirs de nos révolutions, si longtemps effacés, reparaissaient dans leur sinistre éclat; une ombre importune s’asseyait à toutes les tables. On pensait involontairement qu’il y avait dans Paris un peuple fort, spontané, capricieux, qui prenait son temps et ses heures pour visiter les Tuileries et pour coiffer ses rois du bonnet rouge.
Les banquets réformistes, radicaux et même communistes, s’étaient continués dans les départements, malgré la consigne de l’opposition dynastique , qui les avait déclarés sans objet du moment que la session était ouverte. Le ministère fermait les yeux sur ces agitations lointaines, accoutumé qu’on est à Paris à tenir peu de compte des opinions de la province. Mais l’annonce d’un banquet dans le douzième arrondissement parut une menace sérieuse, et le préfet de police répondit à l’avis qui lui en fut donné, conformément à la loi, par une défense formelle. A ce refus, la commission du banquet, composée de MM. Marie, Crémieux, Pagnerre, Garnier-Pagès, et qui avait pour président M. Boissel, député, pour vice-président M. Poupinel, lieutenantcolonel de la douzième légion, répondit à son tour par la déclaration suivante :
« Vu la sommation de M. le préfet de police ;
« La commission du banquet réformiste du douzième arrondissement s’est réunie, et considérant que, en fait, nulle autorisation n’a été sollicitée, que M. le préfet a bien voulu confondre une déclaration pure et simple du lieu et du jour du banquet avec une demande en autorisation, qu’on n’avait ni à demander
ni à refuser; s’appuyant sur les lois de 1831 et 1834, qui ne prohibent point les réunions accidentelles, sur les déclarations formelles de Torateur du gouvernement dans la discussion de ces lois, sur le récent arrêt de la Cour de cassation et sur la pratique constante du gouvernement ;
« La commission décide â l’unanimité qu’elle regarde la sommation de M. le préfet de police comme un acte de pur arbitraire et de nul effet. »
La question se posait ainsi de la manière la plus explicite entre le fays légal et le gouvernement. Il n’y avait plus d’équivoque ni de temporisation possible. Aussi, à la Chambre des pairs, M. d’Alton-Shée ayant, dans la séance du 18, sommé le cabinet de dire si c’était avec l’autorisation du gouvernement qu’avait agi le préfet de police, M. Duchàtel répondit fièrement par l’affirmative. Il se fondait sur la loi de 1790, soutenait le droit du ministère d’autoriser ou de refuser, selon les circonstances, une réunion politique, déclarait que le pouvoir ne céderait point dans un moment où une telle réunion présentait des inconvénients graves, et qu’il la ferait disperser par' la force si l’on avait la folie de braver une interdiction parfaitement légale.
De son côté, la commission du banquet publiait, le 24, une nouvelle déclaration qui dénonçait au pays les prétentions illégales du ministère , et persistait dans l’intention de donner le banquet. On vit cependant déjà quelque hésitation dans sa tactique, car elle ajoutait que, sur la demande de plusieurs députés retenus à la Chambre par la discussion de l’adresse, elle retardait la manifestation et qu’elle en ferait connaître ultérieurement le lieu et l’heure.
Dans l’origine, le lieu du rendez-vous, fixé au 19 janvier, était la rue Pascal, située au centre du douzième arrondissement, et dont la population effervescente paraissait très à craindre à tous ceux qui voulaient maintenir au banquet un caractère pacifique. C’était donc un premier symptôme de prudence dans les
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