PREMIÈRE PARTIE
d’antre des conventions qui achevaient de rendre la manifestation dérisoire. MM, Duvergier de Hauranne, de Malleville, Berger, Vitet et de Morny, représentant l’opposition et le parti ministériel, se réunirent dans un des bureaux de la Chambre. Voici, en substance, ce qui fut dit et convenu des deux parts : entre le gouvernement, qui prétend qu’une manifestation pareille est un délit prévu et défini par des lois existantes, et l’opposition, qui soutient que le fait ne tombe sous la juridiction d’aucune loi , il n’est qu’un moyen de décider qui a tort et qui a raison : que l’opposition commette le délit prétendu, que le gouvernement le laisse commettre, les deux partis en appelant ainsi à la décision du tribunal, En conséquence, l’opposition se rendra au lieu indiqué pour le banquet. Elle trouvera sur le seuil un commissaire qui ne l’empêchera pas d’entrer, le gouvernement garantit ce point, car enfin, si commissaire barrait la porte, il faudrait la forcer, ce qui serait un bien autre délit que celui qu’on se propose de commettre, ou bien il faudrait quitter la place, ce qui serait pis encore, puisqu’il n’y aurait de délit d’aucune espèce. Le commissaire avertira l’opposition quelle commet un délit. L’opposition passera outre. Elle en fera, tout juste assez pour que le commissaire puisse verbaliser. Alors le commissaire menacera de la force armée. M. Barrot déclarera qu’il ne cède qu’à la force. Il engagera les membres de la réunion à se retirer. En sortant, les députés annonceront à la foule qu’ils ont parfaitement atteint leur but. L’opposition s’engage à ne pas prononcer de discours, à empêcher, autant que possible, l’intervention irritante des journaux, à ne convoquer aucune réunion d’aucune sorte jusqu’à la décision du tribunal. — Se couvrir de ridicule, tromper le pays, renier des principes soutenus depuis dix-sept ans avec une autorité de paroles, et, en dernier lieu, avec une véhémence de menaces qu’on allait qualifier de fanfaronnades, tel était le résultat certain de cette mise en scène.
Les réunions présidées par M. Barrot, de¬
venaient chaque jour plus confuses. Le parti de la prudence y était le plus nombreux, et, ne cherchant que des expédients dilatoires, ce parti faisait ajourner, quand il ne pouvait faire repousser les résolutions honorables. Ainsi, dès le lendemain du jour où le National avait annoncé le banquet pour le dimanche suivant, on lui faisait imprimer la note que voici :
« Plusieurs renseignements inexacts ont été publiés par la presse quotidienne sur l’organisation du banquet du douzième arrondissement. Le changement de local, que l’importance de la manifestation a rendu nécessaire, en a seul retardé la réalisation.
« Le banquet aura lieu irrévocablement dans les premiers jours de la semaine prochaine.
« La commission du douzième arrondissement fera connaître l’heure et le lieu, dès que toutes les dispositions matérielles auront été définitivement arrêtées entre elle, le comité central et les membres des deux Chambres qui se sont engagés à prendre part à cette protestation essentiellement légale et pacifique. «
La vérité est que M. Thiers, qui prévoyait tout, redoutait une trop grande affluence d’ouvriers le dimanche, à cause de la suspension du travail. Il gagnait, d’ailleurs, quarantehuit heures à ce retard; et, pour cet esprit fertile en combinaisons, gagner un peu de temps, c’était s’ouvrir mille chances nouvelles, mille éventualités favorables. Ignorant jusqu’à quel point la population parisienne était exaspérée, M. Thiers se complaisait dans d’infiniment petites ruses, aussi vaines que puériles.
Il ne devinait pas, il avait oublié ce que peut, à certaines heures, l’élan d’une forte passion pour un grand droit.
Le National s’étonnait et disait : « Nous publions cette note telle qu’on nous l’envoie ; nous ne déguisons pas qu’elle est fort loin de nous satisfaire. On aurait dù expliquerau moins par quelle suite d’incidents étranges et de malentendus répétés un local, trouvé la veille,
échappait le lendemain, parce qu’on négligeait de prendre immédiatement les précautions légales qui devaient rendre inutiles toutes les influences en donnant aux promesses la validité d’un contrat.
« Nous regretterions plus vivement encore qu’on fût forcé de renoncer à faire le banquet un dimanche. C’était le vœu formel de la grande commission, et ce parti n’avait pas été pris à la légère et sans quelque motif sérieux. Il ne faut donc pas moins qu’un obstacle matériel et insurmontable pour déterminer à changer le jour de la manifestation. Selon nous cet ajournement serait très-fâcheux. Comme on n’en peut imputer la faute à personne, nous nous contenterons d]en gémir. »
Le 19, il publiait une nouvelle note conçue en ces termes ; « La commission générale chargée de l'organisation du banquet du douzième arrondissement a décidé que la manifestation aurait lieu irrévocablement mardi prochain, 22 février, à midi.
« On indiquera plus tard le lieu de la réunion. *»
On comprend combien le cabinet devait s’enhardir en touchant ainsi du doigt les faiblesses de l’opposition (1). Après les avis pu-
(1) Cependant le Constitutionnel du 20 février parlait encore avec une certaine résolution ; mais ce n’était qu’une retraite bien masquée. Voici comment il s’exprimait ;
« Les députés de l’opposition se sont réunis de nouveau ce matin, afin de délibérer sur la part qu’ils doivent prendre à la manifestation qui se prépare pour le maintien du droit de réunion contesté et violé jiar le ministère. Après avoir entendu le ripport de sa commission, l’assemblée a reconnu, à l’unanimiié, qu’il était plus que jamais nécessaire de protester par un grand acte de résistance légale contre une mesure contraire au principe de la constitution comme au texte de la loi. Kn conséquence, il a été résolu que, mardi prochain, on se rendrait en corps au lieu de la réunion.
« Une telle résolution est le plus bel hommage que les députés puissent rendre à l’intelligence, au patriotisme, aux sentiments généreux de la population parisienne. Les députés no sauraient admettre, avec les ennemis de la liberté, qu’un peiqde dont on méconnaît les droits soit condamné à choisir entre l’obéissance servile et la violence. Ils en sont donc certains d’avance, la population tout entière comprendra qu’une manifestation pour le droit contre l’arbitraire manquerait son but, si elle ne restait pas paisible et régulière. Paris a fait souvent des efforts héroïques, de grandes révolutions. 11 est appelé aujourd’hui à donner un autre exemple aux peuples, à leur montrer que, dans les pays libres, l’attitude calme et ferme du citoyen respectant la loi, défendant son droit, est la
sillaiiimes, les défections étaient venues, et Ivl. Duchàtel se crut assez fort pour jeter bas toute espèce de masque. Il était las de ces négociations interminables; il lui tardait d’en finir. Le manifeste du comité du banquet, publié, le 21 au matin, dans tous les journaux, lui en fournit l’occasion. Il la saisit.
La rédaction de ce manifeste avait été confiée à M. Marrast. M. Barrot entendait que ce fût un simple programme de la cérémonie. M. Marrast en fit un véritable appel au peuple. Voici comment il s’exprimait :
« Comme il est naturel de prévoir que cette protestation publique peut attirer un concours considérable de citoyens, comme on doit présumer aussi que les gardes nationaux de Paris, fidèles à leur devise de Liberté, Ordre public, voudront en cette circonstance accomplir ce double devoir; qu’ils voudront défendre la liberté en se joignant à la manifestation, protéger l’ordre et empêcher toute collision par leur présence; que, dans la prévision d’une, réunion nombreuse de gardes nationaux et de citoyens, il nous semble convenable de prendre des dispositions qui éloignent toute cause de trouble et de tumulte :
« La commission a pensé que la manifestation devait avoir lieu dans un quartier de la capitale où la largeur des rues et des places permît à la population de s’agglomérer sans qu’il en résultât d’encombrement.
« A. cet effet, les députés, les pairs de France et les autres personnes invitées au banquet s’assembleront, mardi prochain, à onze heures, au lieu ordinaire des réunions de l’opposition parlementaire, place de la Madeleine, n® 2.
plus irrésistible comme la plus majestueuse des forces nationales. Deux grands résultats seront ainsi obtenus ; la consécration d’un droit inhérent à toute constitution libre, et la preuve éclatante du progrès de nos mœurs politiques.
« Les députés de l’opposition comptent donc sur la sympathie et sur l’appui de tous les bons citoyens, comme ceux-ci peuvent compter sur leur dévouement infatigable et sur la fermeté de leurs résolutions.
« Séance tenante, il a été donné lecture d’une lettre par laquelle les députés acceptent l’invitation des commissaires du douzième arrondissement; quatre-vingt-sept députés l’ont déjà signée. »