‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 34 sur 266 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« Les souscripteurs du banquet qui font partie de la garde nationale sont priés de se réunir devant l’église de la Madeleine et de former deux haies parallèles entre lesquelles se placeront les invités.

« Le cortège aura en tête des officiers supérieurs de la garde nationale, qui se présenteront pour se joindre à la manifestation ;

“ Immédiatement après les invités et les convives, se placera un rang d’officiers de la garde nationale;

“ Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés en colonne suivant le numéro des légions ;

« Entre la troisième et la quatrième colonne, les jeunes gens des écoles, sous la conduite de commissaires désignés par eux;

“ Puis les autres gardes nationaux de Paris et de la banlieue, dans l’ordre désigné plus haut.

- Le cortège partira à onze heures et demie et se dirigera, par la place de la Concorde et les Champs-Elysées, vers le lieu du banquet;

« La commission, convaincue que cette manifestation sera d’autant plus efficace qu’elle sera plus calme , d'autant plus imposante qu’elle évitera même tout prétexte de confiit, invite les citoyens à ne pousser aucun cri, à ne porter ni drapeau ni signe extérieur; elle invite les gardes nationaux qui prendront part à la manifestation à se présenter sans armes; il s’agit ici d’une protestation légale et pacifique, qui doit être surtout puissante par le nombre et l’attitude ferme et tranquille des citoyens;

« La commission espère que, dans cette occasion, tout homme présent se considérera comme un fonctionnaire chargé de faire respecter l’ordre; elle se confie à la présence des gardes nationaux; elle se confie aux sentiments de la population parisienne, qui veut la paix publique avec la liberté, et qui sait que, pour assurer le maintien de ses droits, elle n’a besoin que d’une démonstration paisible, comme il convient à une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience de l’auto¬

rité irrésistible de sa force morale et qui est assurée de faire prévaloir ses vœux légitimes par l’expression légale et calme de son opinion. »•

Grande fut la stupeur dans les rangs du parti conservateur et de l’opposition constitutionnelle à la lecture de ce manifeste. Presque aussitôt le ministère y répondit en faisant afficher sur les murs ;

1“ Une proclamation aux habitants de Paris j pour les inviter à s’abstenir de toute manifes-

tation ;

2“ Un arrêté qivi invoquait la loi de 1790 et interdisait le banquet ;

I 3° Une ordonnance contre les attroupeî ments;

j 4° Une proclamation du'.général Jacqueminot, qui rappelait les articles 234 et 258 du Code pénal aux gardes nationaux agissant I comme tels sans convocation légale.

Puis, M. Duchâtel accourut à la Chambre des députés, déterminé à renvoyer sans plus de ménagements à l’opposition menace pour menace. M. Barrot s'y rendait de son côté, mais d’un pas irrésolu, avec une volonté chancelante, triste, soucieux, en proie à mille perplexités. De ce qu’il allait faire, d’une parole qu’il allait dire, dépendait ou la honte de son parti avec sa propre confusion, ou la terrible inconnue d’un soulèvement populaire. En cas de défaite, du sang versé, des prisons, des exils, la confiscation de toutes nos libertés peut-être. En cas de victoire. . . Mais c’est là ce qu’il n’osait envisager de sang-froid. M. Barrot s’éveillait en sursaut d’un long rêve agréable ' à son âme paisible. Il avait, pendant dix-sept ans, caressé la chimère d’une monarchie entourée (T institutions répuhlicames. Son esprit sans vigueur et le vague habituel à sa pensée lui avaient fait adopter avec complaisance cette combinaison flottante de deux principes destinés à se neutraliser quelque temps l’un ! par l’autre, sans pouvoir jamais s’unir. Il n’a- ' vaitpas compris que, le droit divin enlevé, le principe monarchique restait sans base, isolé de ses appuis naturels, l’aristocratie et le sa-

cerdoce, et qu’il ne pouvait plus opposer à la vigueur du principe démocratique une résistance égale à l’attaque.

Plus droite, mais bien plus bornée que celle de M. Guizot, son intelligence portée au bien rejetait, par intégrité de nature, les moyens frauduleux dont celui-ci usait sans scrupule pour maintenir l’équilibre politique. Pas plus que M. Guizot, il ne songeait à ravénement du peuple, et s’il y avait songé, c’eût été avec eifroi plutôt qu’avec amour. La puissance et l’étendue du mouvement philosophique qui transformait la société échappaient aux prises étroites et molles de son esprit. Au delà des horizons parlementaires rien ne sollicitait sa pensée ; une honnête inconséquence entraînait et paralysait tour à tour son cœur.

Arrivé au palais législatif, M. Barrot trouva la Chambre occupée à la discussion d’un projet de loi sur la banque de Bordeaux. Il entra, pour délibérer une dernière fois avec les siens, dans un bureau où le suivirent les députés de la gauche et M. Thiers. La consternation était sur toutes les physionomies ; mais un certain respect humain retenait encore les paroles. Seul M. Thiers eut le courage de son opinion; seul il osa, sans aucune ambiguïté, soutenir que, le ministère persistant dans l’interdiction du banquet, y renoncer devenait un devoir impérieux. On l’écouta sans l’interrompre ni l’applaudir (1). Chacun comprenait bien que le péril était proche, mais personne n’osait encore s’avouer à soi-même et surtout avouer à autrui qu’il n’avait pas la force de l’affronter.

Vers quatre heures, M. Barrot parut dans la salle des délibérations, et, visiblement troublé, il demanda la parole. Un profond silence se fit aussitôt. Après un résumé succinct de la marche suivie par l’opposition à l’occasion du débat sur le droit de réunion soulevé par l’adresse : « Je suis, quant à moi, con-

(1) Quelques jours auparavant, une femme avait montré plus de courage. Elevant la voix dans une réunion de ces liommes irrv'solus, n)adame Odilon Barrot les avait fait rougir de leur prudence excessive et avait reproché avec véhémence à M. Thiers son influence funeste à l’iionneur du parti.

I vaincu, dit l’orateur d’une voix émue qu’il j cherchait à raffermir, que, si la question eût ! été posée, les tribunaux auraient prononcé en j notre faveur, qu’ils auraient déterminé le sens ! des lois existantes, fait cesser un doute grave, et qu’en même temps les amis sérieux de la liberté dans ce pays auraient eu à constater un immense progrès dans nos mœurs politiques.

« Il paraît, je n’ai pas vu les actes de l’autorité, qu’à des conseils de sagesse et de prudence ont succédé d’autres inspirations ; que des actes de l’autorité s’interposent , sous prétexte d’un trouble qu’ils veulent apaiser et qu’ils s’exposent à faire naître... » Ici, malgré une violente interruption et les rumeurs prolongées du centre, M. Barrot expose les malheurs que l’interdiction du banquet peut entraîner à sa suite. « Il n’y a pas de ministère, dit-il, il n’y a pas de système administratif qui vaille une goutte de sang versé, v Puis il conclut en rejetant tout entière sur le cabinet la responsabilité des événements.

M. Duchâtel se hâta de retourner l’argumentation contre M. Barrot et de le rendre responsable, lui et ses amis, des malheurs qu’il annonçait. Le cabinet, assura M. Duchâtel, avait été disposé, il l’était encore la veille, h laisser arriver les choses au point où, une, contravention pouvant être constatée, un débat judiciaire aurait pu s'engager. Mais le manifeste du comité rendait la chose impossible; car ce manifeste était la proclamation d’un gouvernement illégal voulant se placer à côté du gouvernement régulier, gmrlant aux citoyens, convoc/îiant en son propre nom les gardes nationaux, provopcant les attroupe- \ nients au mépris des lois. Cela ne pouvait pas ' être supporté, et le ministre concluait en ! répétant de nouveau que la manifestation du j banquet ne serait pas tolérée, j M. Barrot remonta à la tribune, et ce fut pour y balbutier des paroles bien peu dignes d’un chef de parti en des conjonctures aussi ^ graves. « J’avoue hautement l’intention' du 1 manifeste, dit M. Barrot, mais j’en désavoue

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les expressions. »» De violents murmures couvrirent sa voix. Alors il reprit son argumentation précédente et rejeta de nouveau la responsabilité sur le ministère. « S’il me fallait des preuves pour justifier la conduite du gouvernement, s’écria M. Duchàtel, à qui le chef de l’opposition venait de faire si beau jeu, je les trouverais dans les paroles mêmes de l’honorable M. Odilon Barrot.” Ce manifeste que M. Barrot n' avoue ni ne désavoue, est-ce un sujet de sécurité pour nous? dit le ministre; et, après un court développement de ce qu’il avait déjà soutenu à la tribune, il persiste dans ses conclusions.

Trop agitée pour reprendre la discussion sur la banque de Bordeaux , la Chambre s’ajourne au lendemain.

Le soir, une réuiiion eut lieu chez M. Odilon Barrot. Les députés réformistes, les membres du comité central et les journalistes de l’opposition s’y rendirent. M. Barrot leur déclara, au nom de ses collègues , que l’opposition dynastique, décidée à éviter l’effusion du sang, ne se rendrait pas au banquet. M. Marrast répondit qu’on s’était avancé trop loin pour reculer. « Vous voulez rejeter sur le ministre la responsabilité des émotions que vous avez créées, dit M. Marrast. Qui donc a convoqué le peuple pour demain sur la place publique, si ce n’est vous et nous? Vous redoutes la guerre civile ? Eh bien ! votre présence seule peut l’empêcher, votre absence doit la provoquer, et plus vous fuirez la responsabilité, plus elle retombera lourdement sur vous. «

M. Barrot et la plupart de ses collègues restèrent inébranlables dans leur projet de s’abstenir.

Sur cent membres inscrits pour assister au banquet, dix-sept seulement persistèrent dans leur première résolution, et sur ce nombre encore dix déclarèrent que, malgré leur opinion personnelle, ils croyaient devoir se ranger à l’avis de la majorité. Les autres, pour essayer de se disculper à leurs propres yeux et aux 3'eux du pa3's, convinrent d’une scène de parade pour le jour suivant. M. Odilon Barrot

fut chargé de déposer sur le bureau de la Chambre un acte d' accusation du ministère : démonstration frivole, indigne d’hommes sérieux, et qui ne pouvait plus abuser personne, pas même ceux qui en assumaient le ridicule. Les sept membres persistants de la réunion de M. Odilon Barrot cherchèrent à s’entendre sur ce qu’il y aurait à faire le lendemain pour que la manifestation n’avortàt pas trop misérablement.

MM-M’Alton-Shée, d’Harcourt, Lherbette, allèrent chez M. de Lamartine, qu’ils trouvèrent résolu à se rendre, en dépit de tout, au rendez-vous assigné place de la Madeleine.

La veille, au sein d’une réunion de l’opposition modérée, où le débat avait été embarrassé, traînant, peu sincère, M. de Lamartine, répondant à M. Berryer, qui s’était prononcé ! pour l’abstention, avait dit ces paroles : « Nous sommes placés par la provocation du gouvernement entre la honte et le péril. Voilà le mot vrai de la circonstance ! Je le reconnais, et votre assentiment me prouve que j’ai touché juste : nous sommes placés entre la honte et le péril.

«La honte, messieurs, peut-être serions- ' nous assez généreux, assez grands, assez dévoués pour l’accepter pour nous-mêmes. Oui, je sens que, pour ma part, je l’accepterais. J’accepterais mon millième ou mon cent millième de honte, je l'accepterais en rougissant, mais glorieusement, pour éviter à ce prix qu’une commotion universelle n’ébranlàt le sol de ma patrie et qu’une goutte de ce généreux sang d’un citoyen français ne tachât seulement un pavé de Paris.

« Je me sens capable, vous vous sentez tous capables de ce sacrifice! Oui, notre honte plutôt quMne goutte de sang du peuple ou des troupes sur notre responsabilité I

« Mais la honte de notre pays, messieurs ! mais la honte de la cause de la liberté consti-^ tutionnelle, mais la honte du caractère et du droit de la nation! Non, non, non, nous ne pouvons pas, no<us ne devons pas, ni en honneur ni eh conscience, l’accepter! Le carac-

tère, le droit, l’iionneur de la nation ne sont pas à nous, ils sont au nom français! Nous n’avons pas droit de transiger sur ce qui ne nous appartient pas!

« Messieurs, parlons de sang-froid, le moment le réclame. Le procès est imposant entre le gouvernement et nous. Sachons bien ce que nous voulons faire accomplirmardiàla France. Fst-ce une sédition? Non. Est-ce une révolu- * tion? Non. Que Dieu en écarte le plus longtemps possible la nécessité pour notre pays! , La France, messieurs, a fait souvent, trop souvent, trop impétueusement peut-être, depuis cinquante ans, des actes révolutionnaires. Elle n’a pas fait encore un grand acte national , de citoyens. C’est un acte de citoyens- que nous voulons accomplir pour elle, un acte de résistance légale à ces actes arbitraires dont elle n’a pas su se défendre assez jusqu’ici par des moyens constitutionnels et sans armes autres que son attitude et sa volonté.

«Des dangers? n’en parlez pas -tant, vous nous ôteriez le sang-froid nécessaire pour les ’ prévenir, vous nous donneriez la tentation de les braver ! Il ne dépendra pas de nous de les écarter de cette manifestation par toutes les modérations, les réserves, les prudences d’actions et de paroles recommandées par votre comité. Le reste n’est plus dans nos mains, messieurs, le reste est dans les mains de Dieu ! Lui seul peut inspirer l’esprit d’ordre et de i paix à ce peuple qui se pressera en foule pour assister à la manifestation pacifique et conservatrice de ses institutions ! Prions-le de donner ce signe de protection à la cause de la liberté et des progrès des peuples, et de prévenir toute collision funeste entre les citoyens en armes et les citoyens désarmés. Espérons, conjurons tous les citoyens qu’il en soit ainsi. Abandonnons le reste à la Providence et à la responsabilité du gouvernement, qui provoque et qui amène seul la nécessité de cette dangereuse manifestation. Je ne sais pas si les armes confiées à nos braves soldats seront toutes maniées par des mains prudentes; je le crois, , je l’espère. Mais si les baïonnettes viennent à

déchirer la loi, si les fusils ont des balles, ce que je sais, messieurs, c’est que nous défendrons, de nos voix d’abord, de nos poitrines ensuite, les institutions et l’avenir du peuple, et qu’il faudra que ces balles brisent nos poitrines pour en arracher les droits du pays. «

Jamais M. de Lamartine n’avait été plus éloquent, parce que jamais il ne s’était senti mieux en rapport avec le sentiment général. L’atmosphère orageuse des révolutions exaltait, d’ailleurs, son âme de poète, le péril l’attirait, l’héroïsme lui était naturel. Les hasards d’une fortune virile le tentaient pour lui-même et pour la France.

Ce soir-là, vers minuit, lorsqu’on vint lui annoncer que tout était fini, que le comité renonçait à la manifestation et que les commissaires faisaient disparaître les préparatifs du banquet : « Eh bien, dit-il avec le calme d’une résolution inébranlable, la place de la Concorde dùt-elle être déserte, tous les députés dussent-ils se retirer de leur devoir, j’irai seul au banquet avec mon ombre derrière moi (1). »

Il savait bien qu’il ne serait pas seul; derrière lui il y avait à cette heure toutes les forces vives de la France. Il y avait l’honneur national, le droit, la liberté, la justice. Pourquoi faut-il que toutes ces choses sacrées, par J’incorrigible impéritie de nos gouvernements, s’appellent, depuis plus d’un demisiècle, révolution !

En sortant de chez M. Barrot, M. Marrast et les membres de l’opposition avancée se réunirent dans les bureaux du Siècle. Là fut

(1) M. de Lamartine a cru, en un jour de défaillance politique, devoir faire amende honorable de l’acte le plus irréprochable de sa vie. Il s’est accusé de légèreté et d’avoir obéi aux suggestions d’une jalousie inférieure. Soyons plus juste envers lui que lui-même. Les résolutions des hommes sont complexes, mais on n’est pas téméraire d’affirmer que le poète qui avait si profondément senti et exprimé l’ennui d’une nation dont on enchaînait le génie, était tourmenté, lui aussi, d’un dégoût mortel, et qu’il osait préférer, pour la France, les hasards d’une révolution à l’ignoble bien-être d’uiie existence sans grandeur et sans vertu. « E perche nelle azioni nostre l’indugia arreca tedio e la fretta pericolo, si volse per fuggire il tedio a tentare il pericolo, » a dit Machiavel.

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