PREMIÈRE PARTIE
et pille la boutique de Lepage (1) et de plusieurs autres armuriers. La vue de ces sabres, de ces fusils étincelants, l’exalte. Le mot de barricade est prononcé. Aussitôt les plus audacieux se mettent à la besogne. Les premières tentatives sont faites rue Saint-Florentin, rue Dupliot et rue Saint-Honoré, où, après avoir renversé un omnibus, on descelle les pavés avec les barreaux de fer enlevés aux grilles des palais. Une charge de cavalerie disperse immédiatement les travailleurs. La voiture est relevée, les pavés sont remis en place par les soldats, paisiblement, sans colère ; il est aisé de voir qu'il n’y a de part et d’autre aucune animosité réelle. Des essais analogues se font, mais sans plus de succès, sur quelques autres points (2). Dès que la cavalerie charge j les barricades sont abandonnées ; ce n’est encore qu’une mutinerie.
Le peuple, sans chef, sans dessein préconçu, se plaît seulement à harceler la troupe; mais la pluie qui tombe incessamment tempère peu à peu son ardeur. Lassée de ces simulacres d’engagement et ne se sentant pas en mesure de commencer une lutte véritable, l’émeute abandonne les quartiers ouverts et se replie sur les faubourgs.
Rentrés dans le foyer de toutes les révolutions populaires, dans ce labyrinthe de rues et de carrefours qu’habite et que connaît à peu près exclusivement la population ouvrière, les insurgés retrouvent le sentiment de leur force. On commence à construire des barri-
(1) Paie Riclielieii, en face du Théâtre-Français. La police avait prévu que les magasins d’armes seraient attaqués, et avait exigé que la plupart des armes à feu fussent démontées. Le peuple pilla aussi, ce jour-là, rue de Bondy, un magasin d’armes de théâtre et de fantaisie; le vestiaire de l’Ambigu fut également pillé. De là les équipements grotesques que l’on put i-emarquer dans quelques bandes de combattants, qui s’étaient emparés au hasard de casques et de lances du moyen âge, de yatagans, do poignards et de hallebardes; on en vit qui brandissaient des arcs indiens; d’autres qui portaient aux barricades des bannières héraldiques.
(■2) Cela se passait très-poliment, avec courtoisie. On arrêtait les voitures publiques ou particulières, on aidait les personnes qui s’y trouvaient à en descendre, les chevaux dételés étaient remis aux mains du cocher, puis, la voiture renversée, on commençait à dépaver tout autour.
cades solides, on attaque les postes isolés. Les uns se replient à temps sur les casernes, les autres se laissent surprendre et donnent leurs armes. Aux Batignolles, les ouvriers attaquent le poste de Monceaux, défendu par une escouade de gendarmerie départementale et par un piquet de gardes nationaux. La lutte s’engage en dépit des efforts du maire et des adjoints. Le peuple tire sur des soldats à l’abri derrière des murailles. Il reçoit à découvert un feu de peloton. Quatre insurgés tombent morts ou blessés; ce fut là le premier sang versé de la journée.
Cependant on s’étonnait de plus en plus de ne pas voir se rassembler la garde nationale (1). Les hommes de tous les partis se demandaient comment le gouvernement négligeait un tel auxiliaire, quand un si fâcheux conflit menaçait de tourner en insurrection. Vers cinq heures, trois députés, MM. Vavin, Taillandier, Carnot, se rendirent chez le préfet de la Seine pour lui exprimer le mécontentement de la population. Mais M. de Rambuteau n’avait aucun pouvoir; il se souvenait trop des sarcasmes de Louis-Philippe pour tenter de l’avertir une seconde fois. Les députés ne reçurent de lui qu’une réponse évasive.
A la même heure, le maire du deuxième arrondissement, M. Berger, prenait sur lui de faire battre le rappel, et son exemple était suivi dans plusieurs arrondissements, mais en vain. Tout ce qu’il y avait de républicains dans les légions travaillait depuis plusieurs jours à J fomenter l’esprit de résistance. Ils rappelaient les vieilles injures, irritaient les amourspropres, démontraient la nécessité de prendre enfin une attitude indépendante pour reconquérir une importance politique dont le roi et le ministère avaient fait trop bon marché. Ces arguments trouvaient les esprits crédules. Sur huit mille hommes composant la deuxième
(1) L’ordre de b.'xttre le rappel dans toutes les légions, donné la veille, à neuf heures du soir, avait été révoqué dans la nuit, parce qu’on .avait appris que les gardes nationaux étaient résolus à demander la réforme.
légion, il n’en vint pas six cents à la mairie. Sur la place du Panthéon, où bivouaquait le cinquième de ligne, une très-faible partie de la douzième légion se rassembla. Des coups de sifflet et des murmures s’étant fait entendre dans les groupes populaires, les gardes nationaux se mirent à crier : Vive la réforme l Aussitôt la foule répondit par le cri : Vive la garde nationale (1)! On peut imaginer si un tel spectacle était de nature à beaucoup animer la troupe au combat. Les officiers du cinquième de ligne donnèrent l’exemple et le signal de la défection morale en venant serrer la main aux chefs de la garde nationale. Un vivat prolongé accueillit cette démonstration.
Dans d'autres quartiers, les gardes nationaux qui se rendaient isolément à leur mairie étaient accostés par les ouvriers et vivement sollicités de donner leurs armes. Un grand nombre se laissaient ainsi dépouiller, moitié de gré, moitié de force. Aucun ordre n’arrivant, d’ailleurs, aux mairies, les plus persévérants, après avoir attendu quelques heures, regagnaient leur domicile, plus mécontents qu’ils n’en étaient partis. Cette tentative de prise d’armes, complètement avortée, n’eut d’autre effet que de démoraliser la troupe de ligne et de donner aux insurgés une plus grande assurance pour la lutte du lendemain. Vers six heures du soir, les choses parurent assez graves au général Sébastian! pour qu’il fit connaître à la force armée qu’elle eût à se conformer à l’ordre du jour du 25 décembre. L’autorité interdit la circulation des voitures. De nombreuses patrouilles parcourent les rues. Les Tuileries et tous les points importants sont occupés par des forces considérables. Les troupes bivouaquent autour de grands feux, à la pluie. A huit heures, une gerbe de flamme s’élève tout à coup au milieu des Champs- Elysées. Une clameur immense vient retentir jusqu’au Château. Ce sont les enfants de
(1) Le colonel, 1\I. I.advocat, ayant essayé de s’opposer à cette fraternisation, fut forcé de prendre la fuite.
l’émeute qui ont mis le feu aux chaises et aux bancs des promeneurs, et qui forment tout autour une ronde joyeuse pour célébrer leur victoire. Une compagnie de la garde nationale et un détachement de pompiers les dispersent et éteignent les flammes.
Insensiblement le silence descend sur la ville. Les ouvriers sont rentrés chez eux, les lumières s’éteignent. A peine quelques rares piétons passent-ils de loin en loin dans les rues désertes. On pourrait croire la sédition apaisée; mais, néanmoins, personne ne reprend confiance. Après un pareil tumulte, un calme si morne a quelque chose d’effrayant.
Dans les cercles où se réunissent les personnes j attachées au gouvernement, les hommes sont | soucieux, les femmes émues. On se rassure mutuellement par des paroles qui mentent à la pensée. Cependant la cour et les autorités ne conçoivent encore aucune alarme. « Ce n’est qu’une échauffourée, « dit M. Delessert dans son salon, à neuf heures du soir. — '
« Cela ra trog) bien, » répond M. Duchâtel à '
l’ambassadeur d’Autriche, qui lui demande des j nouvelles de la journée. M. Guizot a ses pro- ! ' j jets pour le lendemain, dans le cas où les insurgés oseraient faire de nouvelles tenta- ! tives. A minuit, le général Sébastian! révoque i
l’ordre du jour donné à six heuçes, et le Mo- ' nileur imprime la phrase sacramentelle ; L'autorité 'prend des mesures propres à assurer le ' j rétablissement de l'ordre. ’