CHAPITRE IX
Seconde journée. |
La nuit fut muette ; le pouvoir crut qu’elle j était calme. A tout événement, il prenait ses mesures. Des renforts de troupes arrivaient par les chemins de fer. Des canons amenés de Vincennes étaient mis en batterie sur la place i du Carrousel, sur la place d^ la Concorde, aux abords des portes Saint-Denis et Saint- Martin, sur les quais, à THotel de Ville. Le
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PREAIIEIU-: PARTIE
LES ÉTÜCIANÏS AU J'ONT DE LA CONCOllDE (l>. CO).
I ministère dressait une longue liste d’arrestations, sur laquelle figuraient les noms des principaux rédacteurs de la presse démocratique, les chefs des sociétés secrètes, les hommes les plus influents du parti radical (1). Il régnait à cet égard entre le roi et son cabinet une entente parfaite.
Cependant la troupe, qui a bivouaqué à la pluie, les pieds dans la boue, l’esprit perplexe et le corps transi, aperçoit, aux premières ^ lueurs du jour, une multitude gaillarde et ! résolue, qui afflue par les rues Saint-Martin,
I Rambuteau, Saint-Merry, du Temple, Saint- Denis, où, sur beaucoup de points, elle a élevé des barricades. On s’observe quelques instants, puis les ouvriers engagent des escarmouches;
j (1) Cette liste de 150 noms environ a été trouvée, le 24 fé-
I vricr, sur la table du préfet de police, par un insurgé cpii y
figurait.
des feux de tirailleurs leur répondent. Répandu sur un vaste espace, dont il connaît les positions avantageuses et les détours, le peuple tantôt se disperse, tantôt se concentre, harcelant, déconcertant la troupe, surprenant les postes isolés (1). Chose étrange, à peine a-t-on cessé le feu sur un point que soldats et ouvriers échangent des paroles amicales. Dans le quartier des halles, les femmes offrent des vivres aux soldats, les embrassent en les suppliant d’épargner leurs frères, de ne pas tirer sur leurs maris, sur leurs enfants. On continue les barricades joyeusement, d’un air mutin, à vingt pas de la troupe. — « Vous ne tirerez pas sans nous avertir, « disaient les gamins.
(l) L’action ne s’engageait sérieusement nulle part, maison combattait partout. Dès sept heures du matin, les postes des rues Geoffroy-Langevin et Sainte-Croi.'c de la B retonnerie furent surpris et désarmés.
D. STEltlS
CQ
— « Soyez tranquilles , nous n’avons pas d’ordre, « répondaient les soldats. A toute minute, un bon mot, un lazzi, forcent à sourire les officiers eux-mêmes, surpris de tant d’audace, et qui souhaitent de tout leur cœur qu’une solution pacifique les dispense au plus tôt de cette guerre civile. Non, certes, que ces hommes si braves se préoccupent des dangers qu’ils vont courir ; mais ce ministère qu’on les force à défendre, ils ne l’aiment ni ne l’estiment. Le système de la paix à tout prix et la vénalité politique répugnent à leur honneur ; dans le fond de leur conscience, ils inclinent à donner raison au peuple, et, loin de ressentir contre lui de l’animosité et de la colèie, ils éprouvent une sympathie très-vive pour sa résolution, sa verve, la simplicité de son courage. La défaite de Juillet aussi leur revient en mémoire, et la pluie qui tombe sans relâche, fouettée par un vent aigre, abat encore le peu d’ardeur de leur esprit troublé (1).
Mais tout à coup ils respirent, ils se sentent soulagés d’un poids énorme. Une bonne nouvelle leur est apportée. On entend partout battre le rappel. La garde nationale se rassemble; elle va trancher le nœud de cette situation pénible et inexpliquée. En effet, après de longues hésitations, beaucoup de paroles inutiles, d’ordres et de contre-ordres embarrassés, le duc de Nemours, le général Sébastian! et le général Jacqueminot, réunis à l’état-major dans une inactivité solennelle et dans une ignorance incroyable du véritable état des choses, donnaient, ou plutôt se laissaient arracher l’ordre tardif de convoquer deux bataillons de gardes nationaux par légion; mais cet ordru ayant été transmis directement, les maires n’en furent point instruits. En sorte que les gardes nationaux, arrivant aux mairies, n’y trouvèrent ni instruction ni
(1) «Les journaux radicaux du matin, pressentant cette disposition de la troupe de ligne, avaient eu grand soin de ne la pas froisser. Ils réclamaient contre le retard apporté à la convocation de la garde nationale, accusaient la brutalité de la garde municipale, mais ils aflectaient de ne point se plaindre des régiments de ligne.
direction d’aucune espèce. Livrées à ellesmêmes , les légions s'avancent partout en criant : Vive la réforme ! S’emparant ainsi du rôle de médiatrices, elles vont empêcher qu’on ne tire sur le peuple, bien persuadées qu’il ne veut que ce qu’elles veulent elles-mêmes. Par leur contenance décidée, elles forceront le j pouvoir à des concessions utiles. Maîtresses i de la situation, elles renverseront le ministère conservateur, humilieront le roi, exigeront un cabinet présidé parM. Thiers ou M. Molé, puis elles feront rentrer dans ses foyers la foule mutinée. Tel est le programme que se trace à elle-même la garde nationale, le mercredi 23 février, dans la matinée.
Ces dispositions se manifestent immédiatement et occasionnent sur plusieurs points des scènes très-vives. Le colonel de la 'dixième légion , M. Lemercier, haranguant le quatrième bataillon qui stationnait rue Taranne, et l’exhortant à marcher pour le rétablissement de l’ordre : « Il ne s’agit pas seulement de rétablir l’ordre, s’écrie M. Bixio en sortant des rangs, mais de faire chasser un ministère infâme. « Un cri : A bas Guizot! éclate à ces paroles. Le colonel, irrité, saute au bas de son cheval et s’adresse individuellement à ceux d’entre les gardes nationaux dont la modération lui est connue pour les engager à crier Vive le roil — Vive la o'éforme! dit d’une voix de stentor un homme du peuple qui s’est glissé dans les rangs. M. Lemercier le saisit au collet, les gardes nationaux protestent en disant qu’on n’arrête pas un homme pour avoir crié Vive la réformel Le colonel, renonçant à les apaiser, résigne son commandement et s’éloigne en toute hâte.
Sur la place des Victoires, la troisième légion se mêle au peuple et pousse avec lui les cris de Vive la réforme ! Un détachement de gardes municipaux tente d’arrêter quelques hommes du peuple. Un garde national intervient; il est maltraité. Alors une compagnie de gardes nationaux s’avance et fait reculer la troupe jusque dans sa caserne. Peu de temps après, sur la place des Petits-Pères, des dra-