PREMIÈRE PARTIE
gons, pressés par la foule, essayent de la disperser; elle se réfugie derrière les rangs de la garde nationale, qui croise la baïonnette. A ce spectacle inouï, les dragons s’arrêtent. La foule exprime par des vivats sa reconnaissance. Au même moment, la huitième légion, rassemblée sur la place Royale, refusait de marcher si l’on n’inscrivait sur sa bannière les mots : Vi-oe la réformel Sur le boulevard Saint-Martin, la cinquième légion arrêtait la garde municipale, et les officiers expliquaient à la troupe que le peuple était dans son droit, qu’il ne voulait qu’une chose juste et légitime: le renvoi du ministère. A deux heures, les colonels des douze légions s’adressèrent au roi pour le supplier de faire de larges et promptes concessions, seul moyen qui restât, suivant eux, d'assurer la tranquillité de la capitale.
A ces rapports unanimes et presque simultanés, le duc de Nemours, impassible, entouré d’un brillant état-major qui se riait des alarmistes, répondait à peine et ne donnait aucune marque d’inquiétude ni de résolution. Satisfait de l’hommage rendu à son rôle de commandant supérieur, attentif à l’étiquette, il renvoyait les porteurs de nouvelles tantôt au roi, tantôt au général Sébastian!, tantôt au général Jacqueminot, qui, l’un et l'autre, souriaient ou fronçaient le sourcil en disant d’un air capable : « Nous sommes instruits. » Et pas une décision, pas un ordre ne sortait de cette triple apathie (1). Cependant des combats acharnés entre le peuple et la garde municipale continuaient dans le Marais et les quartiers Saint -Denis et Saint-Martin. La troupe de ligne n’y prenait qu’une part très-peu active, et la garde nationale, partout où elle la rencontrait, intervenait pour fairecesser le feu. — « Voulez-vous donc tuer des citoyens inofFen.sifs? s’écriaient les officiers
(1) « Que feriez-vous ii ma place ? » disait le général Jacqueminot à un officier supérieur qui lui peignait vivement les périls de la situation, et il reprenait sa partie de billard avec le général Sébastian!, sans même écouter la réponse. —
Si la)» garde nationale est mauvaise, on agira sans elle, » murmuraient les courtisans.
des légions. Que font-ils? Ils demandent la réforme. Eh bien! nous la voulons aussi. On ne peut plus nous la refuser; à ce prix nous répondons de l’ordre. « Et avec ces simples paroles ils arrêtaient les charges de cavalerie, faisaient retourner les canons, relever les fusils, rentrer les baïonnettes dans le fourreau. Le peuple, ivre de joie, saluait d’acclamations retentissantes ses protecteurs : Five la garde nationale! rive la ligne! Soldats et ouvriers se tendaient la main. Étrange guerre civile entre des hommes dont la cause est la môme et l’intérêt pareil : prolétaires sous l’uniforme, prolétaires sous la blouse, enfants d’une même misère, ouvriers à leur insu d’un même destin !
Tandis que cette fraternelle intervention de la garde nationale arrêtait, dans les faubourgs, l’effusion du sang, une députation de la quatrième légion se rendait, au nombre de quatre à cinq cents hommes, sans armes, mais escortée d’une grande masse de peuple, au palais Bourbon. Elle portait une pétition pour la réforme électorale et le renvoi du ministère. Les abords de la Chambre étaient fortement gardés. Sur la place, dès qu’un groupe un peu nombreux stationnait, il était dissipé par des charges de cavalerie. Des réserves d’infanterie et de cavalerie occupaient les Champs- Elysées; un détachement de la dixième légion barrait le pas.sage du pont de la Concorde. Des pourparlers s’engagèrent entre ce détachement, choisi parmi les plus zélés conservateurs, et la députation. Pendant ce temps, le bruit se répandait dans la Chambre que les légions réformi.stes étaient en marche et qu’elles allaient envahir le palais Bourbon; ce fut une panique générale. On se hâta d’envoyer MM. Crémieux , Beaumont (de la Somme), et Marie au-devant des gardes nationaux. Après avoir pris connaissance de la pétition, ces messieurs félicitèrent la députation de sa démarche patriotique et lui annoncèrent, en termes emphatiques et vagues, que le ministère était frap'pè de mort, qîie la garde nationale avait prononcé son arrêt, que le vœu
dît peuple allait être exaucé. Des bravos prolongés éclatèrent à cette nouvelle. Les députés profitèrent de cet accueil favorable pour exhorter la garde nationale à empêcher les collisions et à rétablir Tordre. La députation n’eut garde d’en demander davantage ; elle se dispersa aussitôt pour aller porter sur tous les points où Ton combattait encore ces paroles de paix. Chacun se réjouit et se félicita. Désormais, pensait-on, la lutte, était sans motif, Témeute sans prétexte; tout devait rentrer dans Tordre et la légalité.
Un peu moins aveugle que la Chambre des pairs, qui repoussait par des clameurs violentes la demande d’interpellation de M. d’Alton- Shée, rappelait à Tordre M. de Boissy (1) et reprenait la discussion à Tordre du jour sur le projet de loi relatif au régime hypothécaire, la Chambre des députés semblait vouloir prendre quelque initiative. Voici ce qui s’y passait:
Entrés en séance à une heure et demie, les députés avaient à peine pu tenir en place pour entendre un rapport de pétitions. L’agitation était telle qu’il avait fallu suspendre la séance. Mille bruits plus alarmants les uns que les autres arrivaient de toutes parts. Où étaient les ministres? Que décidait le roi? Quelle serait l’issue de cette crise funeste ? On n’en savait rien. Ce qu’on savait, ce qui se confirmait de minute en minute, c’est que la garde nationale refusait de marcher contre le peuple ; que la troupe de ligne ne marcherait pas sans elle. C’en était assez pour faire appréhender les plus grands malheurs. On attendait avec anxiété M. Guizot, qui n’avait point paru encore. On murmurait, on l’accusait. Plusieurs espéraient, attribuant son absence prolongée à quelque énergique résolution prise en conseil. Enfin, à deux heures et demie, perdant
(1) La proposition qui motiva ce rappel à l’ordre commençait ainsi : « Attendu que hier le sang a coulé sur divers points de la capitale; attendu qu’aujourd’hui encore la population parisienne est menacée de mort et d’incendie, de mort par 60 bouches à feu approvisionnées, moitié à coups à mitraille, moitié à coups à boulets; qu’elle est menacée de dévastation et d’incendie par 40 pétards, le tout transporté d’urgence et en hâte de V''incennes à l’École militaire... »
patience, M. Vavin, député de la Seine, monte à la tribune. On sait que c’est pour interpeller le ministère. — « Attendez! attendez I » lui crie-t-on de tous les bancs. M. Hébert, seul au banc des ministres, annonce à la Chambre que le président du conseil et le mini.stre de l’intérieur, appelés hoo's de cette enceinte par des soins que la situation explique et requiert ont été prévenus et qu’ils ne peuvent tarder. Un murmure d’impatience accueille ces paroles; mais aussitôt le silence se rétablit, tous les regards se tournent vers la porte d’entrée. M. Guizot paraît sur le seuil. Est-ce bien lui? Ses traits sont contractés, sa pâleur a pris une teinte livide, l’éclair de son regard est obscurci; l’expression d’une souffrance profonde, contenue avec effort, se lit sur son front et dans son amer sourire. Il s’assied. Personne n’ose aborder le silence de cet orgueil blessé à mort.
M. Vavin remonte à la tribune et parle en ces termes : « Messieurs, au nom de mes collègues les députés du département de la Seine et au mien, je viens adresser quelques interpellations au ministère. Depuis plus de vingtquatre heures, des troubles graves désolent la capitale; hier, la population entière a vu, avec un douloureux étonnement, l’absence de la garde nationale, et cet étonnement était d’autant plus grand, d’autant plus pénible, qu’on savait que Tordre de la convoquer avait été .donné lundi, dans la soirée. Il serait donc vrai que, dans la nuit du lundi au mardi, cet ordre aurait été révoqué. Ce n’est qu’hier, à cinq heures, que le rappel a été battu dans quelques quartiers pour réunir quelques gardes nationaux. Dans la journée, la population de Paris a été livrée au péril qui l’entourait sans la protection de la garde civique. Des collisions funestes ont eu lieu, et elles auraient été prévenues peut-être si, dès le commencement des troubles, on avait vu, dans nos rues, sur nos places, cette garde nationale, dont la devise est : Ordre public et Liberté. Sur un fait aussi grave, je prie MM. les ministres de nous donner quelques explications. » •