‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 42 sur 266 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

M. Guizot se lève et se dirige lentement vers la tribune. Sa respiration est comme étouffée par un poids intérieur; mais un effort de volonté enfle sa voix. Il se compose un maintien superbe et prononce, au milieu d’un silence imposant, ces quelques paroles : — « Messieurs, je crois qu’il ne serait ni conforme à l’intérêt public, ni à propos pour la Chambre d’entrer en ce moment dans aucun débat sur ces interpellations. « — Une explosion de murmures l’interrompt. L’opposition croit qu’il a recours, une fois de plus, à ces refus hautains de s'expliquer, si longtemps soufferts par la Chambre, mais qui ne conviennent plus à sa fortune chancelante.

M. Guizot attend que la rumeur se calme et répète mot pour mot ce qu’il vient de dire, puis il ajoute ; — « Le roi vient de faire appeler en ce moment M. le comte Molé pour le charger... « D’impertinents applaudissements, partis des deux extrémités de l’hémicycle et des tribunes, couvrent sa voix. — « La Chambre doit garder sa dignité, « s’écrie M. Barrot. — « L’interruption qui vient de s'élever, reprend M. Guizot, ne me fera rien ajouter ni rien retrancher à mes paroles. Le roi vient d’appeler en ce moment M. le comte Molé pour le charger de former un nouveau cabinet. Tant que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il maintiendra ou rétablira l’ordre et fera respecter les lois selon sa conscience, comme il l’a fait jusqu’à présent. «

A ces mots, les députés du centre s’indignent et murmurent; les bancs se dégarnissent; des groupes animés se forment. On entend, au milieu du bruit, des voixqui s'écrient: — « C’est indigne! c’est une lâcheté! on nous trahit! allons chez le roi (1) ! « — Les conservateurs se croient abandonnés par le ministère, ils éclatent en reproches. M. Guizot, ne parvenant pas à se faire écouter dans ce tumulte, essaye de faire comprendre par des

(1) M. Dumon, s’efforçant de calmer l’indignation des conservateurs, allait de l’un à l’autre, les exhortait à la modération en raison des circonstances. « Aujourd’hui soyons tout à l’ordre, disait-il; demain nous serons tout à la politique. »

gestes que ce n’est pas lui qui se retire, mais que c’est le roi qui le destitue. Le président s’efforce de rétablir le silence. — « Avant de lever la séance, dit-il, j’ai un mot à dire sur l’ordre du jour. » — » Il s’agit bien de l’ordre du jour! « s’écrie M. Plougoulm. M. de Salvandy demande que l’ordre du jour soit maintenu. A ce moment, M. Crémieux vient déposer sur le bureau la pétition de la garde nationale et d’un grand nombre de citoyens du quatrième arrondissement. — « Les uns, dit-il, protestent contre la conduite des ministres ; les autres demandent leur mise en accusation... « La voix de M. Crémieux se perd dans la rumeur générale. Le silence ne se rétablit que lorsqu’on voit M. Dupin à la tribune. On sait les relations intimes de M. Dupin avec le roi; on connaît son esprit lucide. On attend de lui une proposition conforme à la dignité parlementaire et à la gravité des circonstances. — « Messieurs, dit l’orateur, le premier besoin de la cité est le rétablissement de l’ordre, la cessation des troubles. L’anarchie est le pire des états, c'est la destruction de la société; elle menace l’ordre social tout entier. La seule question vraiment à l’ordre du jour est donc le rétablissement de la paix publique, pour assurer la libre et régulière action de tous les grands pouvoirs de l’Etat. » — Puis M. Dupin, rappelant la révolution de Juillet, l’ordre et la liberté fondés et maintenus par l’accord de la Chambre des députés avec le vœu public et la garde nationale, conclut en ces termes : « Il faut que les masses comprennent qu’elles n’ont pas le droit de délibérer, de décider. Il faut que les gens qui ont eu recours aux armes comprennent qu’ils n’ont pas le droit de commander, qu’ils n’ont qu’à attendre l’exécution de la loi, écouter la voix des magistrats, attendre les délibérations des grands corps de l’État et les mesures qui seront jugées nécessaires par la couronne et par les Chambres. Dans cette situation, devons- nous introduire ici des délibérations irritantes, des délibérations d’accusation? Je crois qu’il faut, aucon-

traire, adhérer -à la demande d’ajournement, que j’appuie de toutes mes forces. ^

Ce discours ramène M. Guizot à la tribune. Avec un apparent sang-froid, il réfute les motifs allégués par M. Dupin pour l’ajournement, et prononce d’une voix ferme ces paroles, les dernières de sa carrière ministérielle; — « Le cabinet ne voit, pour son compte, aucune raison à ce qu’aucun des travaux de la Chambre soit interrompu, à ce qu’aucune des questions qui avaient été élevées dans la Chambre ne reçoive sa solution. La couronne exerce sa prérogative. La prérogative de la couronne doit être pleinement respectée. Mais tant que le cabinet reste aux affaires, tant qu’il est assis sur ces bancs, rien ne peut être interrompu dans les travaux et dans les délibérations des grands pouvoirs publics. Le cabinet est prêt à répondre à toutes les questions, à entrer dans tous les débats ; c’est à la Chambre à décider ce qui lui convient. « — Le président consulte la Chambre, qui maintient pour le lendemain son ordre du jour (1). Les députés, avides de nou- 'velles du dehors , se dispersent en toute hcàte.

Ce n’était pas sans peine qu’on avait obtenu du roi cette première concession à l’opinion publique : le renvoi de son ministère. Non, assurément, qu’il fût dans la nature de Louis- Philippe de répondre par la fidélité de la reconnaissance à la fidélité des services, ni de faire entrer dans la balance de ses calculs les regrets personnels, le scrupule de délaisser, dans une crise difficile, un serviteur éprouvé, la crainte délicate d’offenser dans la personne d’un ministre, pénétré de ses royales inspirations, son propre honneur. De telles considérations étaient étrangères à un esprit de cette trempe. Mais la situation ne lui paraissait point assez grave pour motiver un tel désaveu du cabinet conservateur, et les instances importunes qu’on lui faisait, à cet égard dans son intimité, il les tenait pour déraisonnables ou suspectes.

(I) La suite île la discussion sur la bai. que de Bordeaux.

Pendant toute la matinée du mercredi, .-n l’avait vu, en belle humeur, s’égayer aux dépens de l’émeute. — « Vous appelez larricade un cabriolet de place renversé par deux poli.ssons, « disait-il à ceux qui se hasardaient à prononcer devant lui ce mot malsonnant. Et le ton ainsi donné, on ne tarissait pas, aux Tuileries, en plaisanteries sur la hauteur et la largeur des barricades. Mais, vers une heure et demie, une nouvelle foudroyante changea subitement l’état moral du roi. Il apprit j par le général Friant, que la garde nationale, réunie sur la place des Petits-Pères, avait croisé la baïonnette pour défendre le peuple contre la troupe, et qu’une députation de la quatrième légion se dirigeait vers la Chambre pour demander justice du ministère, A dater de cette heure (1), Louis-Philippe parut soucieux. La défection de la garde nationale portait un coup inattendu à sa sécurité. Sa foi en lui-même recevait un premier, mais violent échec. Sa raison et son jugement en furent comme étourdis. Les rapports qui arrivaient de tous cotés lui firent entrevoir que l’émeute prenait, en quelque sorte, un caractère légal ; il douta alors de l’issue de la crise. Ce prince, quoique personnellement très-brave, était ennemi des luttes à main armée. Aussi peu croyant à la force des baïonnettes qu’à la force idéale du droit, il mettait toute sa confiance dans la légalité; il était, si l’on peut s’exprimer ainsi, d’un tempérament parlementaire, et n’imaginait pas qu’aussi longtemps qu’il demeurait dans les limites tracées par la constitution, et qu’il marcherait d’accord avec le pays légal, son pouvoir pût être ébranlé par une insurrection des rues. Le peuple, proprement dit, ne lui inspirait pas plus d’appréhension que d’amour; son immixtion séditieuse dans les affaires politiques valait à peine qu’on

(1) Presque au même moment, M. Dupin, ce rude et zélé I serviteur de Louis-Philippe, venait jeter l’alarme dans son esprit. Il osait prononcer le mot de révolution. — « Vous croyez qu’ils peuvent songer à me re;n'erser? lui dit le roi en l’interrogeant d’un regard scrutateur; mais ils n’ont personne à mettre a ma place. — Non, sire, personne en effet, répondit bl. Dupin, mais une chose peut-être : la république, o

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