‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 43 sur 266 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

s’en occupât. Mais riiitervention hostile du pays légal par la garde nationale, qui en était l’expre'ssion armée, c’était là, à ses yeux, une révolution tout entière, la destruction de tous ses plans, le renversement complet de ce savant équilibre auquel il travaillait si laborieusement depuis son avènement au trône. Louis- Philippe s’assombrit à cette pensée. Sa volonté s'affaissa. Il n’opposa plus qu’une résistance molle aux influences contradictoires et aux inspirations confuses qui se disputèrent les derniers actes de son règne.

M. Duchâtel était dans le cabinet du roi quand y arrivèrent les premières nouvelles de la défection des légions. Comme il essayait d’atténuer la gravité de ces rapports, probablement exagérés, disait-il, la reine entra. Emue, agitée, elle s’exprima avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle sur l’impopularité de M. Guizot. Devinant sa pensée et supposant qu’elle était l’écho de la pensée intime du roi, M. Duchâtel s’empressa d’assurer que, si le président du conseil pouvait croire un seul instant sa présence aux affaires nuisible, il n’hésiterait certainement pas plus que lui à déposer aux pieds du roi sa démi.ssion; heureux, ajouta-t-il, de donner ainsi une preuve de son dévouement à la dynastie (1). Louis- Philippe n’accepta ni ne refusa positivement cette démission, selon la coutume de son esprit cauteleux; mais il fît demander M. Guizot, et, après une courte entrevue, il fut entendu que M. Molé, qui siégeait en ce moment à la Chambre des pairs, allait être appelé aux Tuileries. C’est alors que le ministre déchu se rendit à la Chambre des députés et répondit, comme on l’a vu , aux interpellations de M. Vavin.

Ün dit que la dissimulation du roi et son

(1) Depuis ce moment, jusqu’au jeudi matin 21, le roi demeura sans ministère légalement formé. Les combinaisons, à partir de M. Molé jusqu’à M. Odilon Ban-ot, nommé président du conseil, se succédèrent sans jamais arriver à une formation officielle. Personne n’étant plus responsable, personne ne donnait d’ordre positif. Ou n’opposait que des conseils, des avis, des projets, à l’envahissement rapide des forces révolutionnaires.

I penchant pour les voies obliques donnèrent à son entretien confidentiel avec M. Molé un caractère ambigu, bien peu fait pour inspirer à celui-ci la hardiesse d’initiative nécessaire en pareilles extrémités. Dans une sorte d’épanchement très-composé, Louis-Philippe, assure-t-on, se représenta comme abandonné par MM. -Guizot et Duchâtel (1); il se plaignit amèrement de leur ingratitude et termina en demandant à M. Molé de former au plus vite un cabinet conciliateur. Celui-ci écouta longtemps en silence. Il ne se dissimulait pas, et il ne dissimula point à Louis-Philippe les difficultés qu’il allait rencontrer. Il ne pensait pas que le mouvement dût s’arrêter à lui. M. Thiers était peut-être déjà l’homme indispensable; en tous cas, il faudrait se résoudre à bien des concessions. Le roi feignait de ne pas comprendre. M. Molé, plutôt par condescendance pour son royal interlocuteur que par persuasion personnelle de l’opportunité d’une telle démarche, promit de chercher à s’entendre avec MM. de Rémusat, Billault, Passy, Dufaure ; mais il posa comme condition de son entrée au conseil la nomination du maréchal Bugeaud au ministère de la guerre. A ce nom, le roi fit une exclamation qui trahit sa répugnance pour un tel choix. Il objecta le caractère intraitable du maréchal, ses façons soldatesques, ses habitudes despotiques ; Si le duc d’Isly avait le portefeuille de la guerre, dit-iL ni mes fils ni moi nous ne pourrions nommer dans l’armée le moindre sous-lieutenant. « On se quitta sur ce différend sans avoir rien conclu, et, comme s’il était temps de délibérer et de négocier, Louis-Philippe donna à M. Molé un second rendez-vous pour sept heures du soir.

Durant ce long intervalle, la lutte entre la garde municipale et le peuple continuait, et presque partout la troupe, abandonnée à ellemême, pressée, étouffée par la masse populaire, avait le dessous. A l’angle de la rue Saint-Denis, deux détachements d’une ving-

(1) C’est la version que le roi a cherché à accréditer.

taine d’hommes environ, ayant imprudemment engagé le combat pour arracher aux insurgés un brancard sur lequel ils portaient, en poussant des cris de vengeance, le cadavre de l’un des leurs, enlevé au poste de la rue Mauconseil, les soldats se virent enveloppés de toutes parts et ne durent leur salut qu’à l’arrivée de la garde nationale. A la caserne Saint-Martin, l’attaque des insurgés fut d’un acharnement extraordinaire. Ils assaillaient les portes à coups de haches et recevaient le feu à bout portant. Les gardes municipaux n’échappèrent au massacre que par l’intervention de la garde nationale. Un peu plus loin, le poste des Arts-et-Métiers était envahi et démoli. Mais l’animosité du peuple ne se montra nulle part plus violente que dans les combats de la rue Bourg-l’Abbé. Depuis la veille, un détachement de gardes municipaux défendait l’accès du magasin d’armes des frères Lepage. Repoussés, chassés de la rue, les insurgés revenaient à la charge, toujours plus nombreux et plus exaspérés. Les soldats, incapables de résister plus longtemps, quittèrent la rue et se réfugièrent dans la maison Lepage, où ils commencèrent à parlementer. Le peuple ne demanda d’abord aux soldats que la liberté des prisonniers qu’ils avaient faits. Ce premier point obtenu, il exigea qu’on lui livrât la poudre du magasin. Après la poudre, il voulut les armes. Révoltés par cette dernière exigence, les gardes municipaux se décident à reprendre l’offensive ; ils ouvrent brusquement la porte et se précipitent dans la rue, la baïonnette en avant. M. Cotelle, maire du sixième arrondissement, et M. Husson, colonel de la légion, suivis d’une cinquantaine de gardes nationaux, arrivaient au moment même. Ils se jettent entre le peuple et les soldats ; ils décident ces derniers à rentrer dans la maison Lepage, et se rangent eux-mêmes devant la porte pour arrêter la foule, qui pousse des cris de mort. Plutôt que de rendre leurs armes, les soldats veulent sortir de nouveau et tenter un dernier ^^.ombat. Les gardes nationaux sont exposés

aux plus grands périls entre les deux partis, animés d’une égale fureur. Enfin on prend une résolution, conseillée par M. Arago : c’est de faire sortir chaque garde municipal entre deux gardes nationaux. Le brigadier Verdier descend le premier dans la rue, donnant le bras à M. Etienne Arago. A peine a-t-il fait quelques pas qu’un enfant le tue d’un coup de pistolet. Cette mort rappelle le peuple à des sen timents plus humains. M. Arago veut qu’on en profite ; il descend une seconde fois dans la rue, tenant par la main le lieutenant Bouvier, que suit le reste de la troupe entre une double haie de gardes nationaux. Le peuple, en frémissant, laisse passer ses ennemis, qui, bientôt rejoints par des troupes de ligne, purent arriver enfin à la préfecture de police.

Aussitôt après le départ des gardes municipaux, les magasins des frères Lepage furent envahis, et le peuple, n’y ayant pas trouvé d’armes, saccagea la maison. L’officier qui commandait le détachement, le lieutenant Dupouy , son nom mérite d’être conservé, avait refusé de sortir avec ses soldats; il s’était retranché à l’étage supérieur, espérant encore de quelque hasard un secours qui le sauverait, sinon de la mort, du moins de l’outrage. Il y resta longtemps, sans qu’il fût possible de le déterminer à quitter son uniforme pour essayer de fuir. Enfin, un officier de la garde nationale parvint à l’entraîner et à le soustraire à la multitude, heureusement tout occupée à chercher des armes. A huit heures, le brave lieutenant arrivait à la préfecture de police, le front humilié, le désespoir dans le cœur. M. Delessert, touché de son accablement, le fit asseoir à ses côtés et le combla de prévenances. On commençait à être très-inquiet à la préfecture de police (I). Plusieurs fois, dans la journée, M. Delessert, recevant des rapports alarmants sur la situation

(1) Le propre frère de M. Delessert, se croyant menacé dans son hôtel de la rne Montmartre, avait fait demander quelques gardes municipaux à la préfecture de police. « Mon frère ignore que je ne pourrais pas, à l’heure qu’il est, disposer d’un caporal et de quatre hommes, » avait répondu lo préfet.

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