‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 55 sur 266 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

deux, pièces de canon ; les T'uileries sont complètement à découvert du côté de la place de la Concorde. Le duc d’Elcliingen et M. de Lasteyrie sortent pour s'assurer par euxmêmes de l'état des choses. Le roi et les ministres entrent en délibération pour savoir s’il faut attendre aux Tuileries l’assaut des masses populaires ou se retirer dans quelque place forte. M.Thiers conseille d'aller à Saint-Cloud, d’y rassembler les troupes, et de faire de là un retour offensif sur Paris (1). Louis -Philippe pense qu'il vaudrait mieux se retirer à Vincennes. Tandis qu’on délibère, un aide de camp du général Bedeau apporte des renseignements plus exacts sur les faits qui se sont passés à la place de la Concorde. Le peuple s’est retiré, et les troupes occupent, dans un ordre parfait, la place et toutes ses avenues. On se rassure ; on décide que le roi va passer la revue des troupes.

Pendant qu’il revêt son uniforme d’officier général de la garde nationale et le cordon de la Légion d’honneur, avec l’impassibilité d’un homme qui, se conformant à l’avis de la majorité, accomplit une formalité légale, bien plutôt qu’en souverain décidé à vendre chèrement sa vie et son trône, on court avertir les postes les plus voisins que le roi va passer la revue des troupes et qu’il désire leur montrer la garde nationale. De forts détachements des légions se mettent immédiatement en marche. Aussitôt qu’on les voit déboucher par le guichet du Louvre, le roi parait dans la cour du château ; il monte un cheval richement caparaçonné de franges et de crépines d’or. Les ducs de Nemours et de àlontpensier, le maréchal Bugeaud sont à sa droite; à sa gauche, le général Lamoricière, vêtu d’une capote de

garde national qu’il vient d’emprunter à l’état-

major, la tète nue, les cheveux en désordre, le regard animé, i)rônd possession de son commandement.

àlM. Thiers et de Rémusat suivent à pied. Une nombreuse escorte de gardes nationaux à

(1) Le niaivclial lîiigcand aj^rrouvail le i.i’ojet Je Thiers.

cheval, d’aides de camp, parmi lesquels on i remarque le général Rumigny en habit bourgeois, le général Trézel,M. de Montalivet, etc., forment le cortéire.

En passant devant le front des postes intérieurs, Louis-Philippe est salué de cris nombreux auxquels il paraît très -sensible. Marie-Amélie se montre à une fenêtre du rezde-chaussée ; elle est entourée de madame la duchesse d’Orléans, des princesses et des petits princes. Debout, la contenance hère, l’œil brillant d’e.spoir, elle remercie du geste tous |

ceux qui passent devant elle, en criant : J ne j la rehiel ‘

Cependant le roi, en longeant la grille, est j arrivé à Tare de triomphe, sous lequel il passe à travers les bottes de paille et les bagages jetés pêle-mêle; il commence la revue par le côté gauche de la place, où la première légion est rangée en bataille. Là, les cris de Vive le \ roL^sont en petit nombre et presque aussitôt | étouffés par les cris de Vne la réforme! Un groupe de gardes nationaux sort des rangs, s’avance vivement vers Louis-Philippe, et le somme, en quelque sorte, d’accorder la réforme. Le roi, visiblement troublé, hâte le pas en répétant avec humeur: « Elle est accordée, elle est accordée. « àlais l’annonce d’une telle concession, faite sans élan, reçue sans enthousiasme, n’était plus qu’un signe de détresse inutile. Louis-Philippe, en voyant les physionomies mornes de ses défenseurs, acheva de se décourager, et rentra au château, laissant au maréchal Bugeaud le soin de passer en revue le reste des troupes.

Le maréchal était dévoré de colère. Investi d’une autorité dérisoire, il voyait tous ses plans de défense écoutés, il est vrai, mais discutés loin de lui et rejetés par des influences occultes ; il n’apercevait autour de lui que des visages abattus ; il n’entendait que des paroles défiantes et pusillanimes. M. Barrot n’avait pas un seul instant admis le système de la lutte à outrance. M. Thiers, après avoir longtemps soutenu le maréchal, s’était laissé vaincre i)ar les répugnances de ses amis ; enfin, et

j ceci achevait de rendre la position du maréj chai insoutenable, les fils du roi, ces jeunes princes dont on aurait dû avoir à contenir l’élan, restaient là, indécis, paralysant tout de leur présence inerte, accueillant et propageant toujours les premiers les nouvelles fâcheuses et les avis timides (1).

Rentré dans son cabinet, après la revue,

I Louis- Philippe s’était laissé tomber dans un I fauteuil adossé au mur, près de la fenêtre. Sa tête, appesantie, reposait sur sa main; il gardait le silence; les amis et les serviteurs, que j l’attente d’un péril imminent retenait là dans ■ une • anxiété inexprimable, échangeaient à demi-voix des paroles incohérentes.

Et l’heure fuyait. Déjà midi allait sonner, quand M. Crémieux entra dans le salon qui I précédait le cabinet du roi. M. le duc de I Montpensier , qui s’y tenait, entouré des j princes de Wurtemberg et de Cobourg, de j députés, de pairs de France, de généraux et d’une foule d’officiers de service, s’avança j vers lui et le questionna vivement sur ce qui se passait au dehors.

« Rien n’est encore perdu, dit M. Crémieux. Je viens de parcourir une partie de Paris. La garde nationale peut être ramenée. M. Barrot président du conseil, les hommes de la gauche ministres avec lui, AL Thiers et le maréchal Bugeaud écartés, les plus larges concessions faites sans délai peuvent apaiser l’insurrection ; mais il n’y a pas à balancer une seule minute. » Pendant qu’il parlait ainsi, le duc de Montpensier ouvrait la porte du cabinet et nommait au roi M. Crémieux.

“ Que venez-vous m’apprendre? »» dit Louis- Philippe en relevant la tête.

M. Crémieux répéta ce qu’il venait de dire.

Alors M. Thiers, qui se tenait un peu à 1 écart, s’approcha du roi et déposa entre ses

(1) Liv contenance du duc de Montpensier surtout parut singulière a ce point qu’on essaya de l’expliquer On attribuant au jeune prince une part secrète dans la prétendue conspiration de madame la duchesse J’Orléaiis. Il ii’en était rien cependant; il ii’y ava>t là ni conspiration ni trahison; ii v avait tout simplement nn caractère et un esprit peu préparés aux fortes épi'cuves.

main?; sa démission. Sans faire d’observation, sans exprimer ni regret , ni satisfaction , ni crainte, Louis-Philippe demanda M. Pain, son secrétaire, pour rédiger l’ordonnance qui nommait M. Barrot président du conseil. M. Crémieux conseilla au roi de faire appeler le maréchal Gérard et de lui confier le commandement des troupes.

Un moment d’illusion suivit cette étrange démarche de M. Crémieux. Le roi et son entourage se persuadèrent qu’un député de l’opposition la plus avancée devait connaître parfaitement l’état des esprits et l’effet certain des mesures qu’il conseillait. Mais , à cette heure, personne ne pouvait plus apprécier l’ensemble du mouvement populaire. Il agissait sur une si vaste étendue que son caractère général échappait à l’observation. Ici, l’esprit de la garde nationale dominait et se contentait encore d’un ministère Barrot; ailleurs, il était déjà question de forcer le roi à abdiquer; sur d’autres points enfin, les républicains jetaient le masque et parlaient de chasser la dynastie.

Sur ces entrefaites, M. de Reims, qui était allé porter au National la proclamation du ministère Thiers-Barrot, revenait, et demandant à parler à M. Thiers; il lui déclarait qu’en l’état présent des choses le peuple ne se contenterait plus de rien, si ce n’est de l’abdication. M. Thiers l’introduisit auprès des princes. Il leur parla dans le même sens. « Mais, monsieur, dit alors le duc de Montpensier, le roi ne cesse de faire depuis hier des concessions qpi toutes jusqu’ici ont été inutiles. Pouvezvous répondre, au moins, que celle dont vous parlez serait d’un effet suffisant?

— Monseigneur, répondit M. de Reims, je ne crois pas qu’aucun homme vivant puisse en ce moment donner une pareille certitude (1). » Déjà, quelque temps auparavant, M. Duvergier de Hauraiine, sans prononcer le mot,

(1) Le matin mémo, à six heures et demie, M. de Reims était allé chez M. Marrust. 11 lui avait aiiuoucé ([ue MM. Thiers et Barrot étaient ministres : « Eh bien ! lui aVait-il dit, que vous faut-il de plus? — L’abdication avant midi, avait répondu M, Marrast; après midi il serait trop tard. »

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