PREMIERE PARTIE
avait insinué la chose. Mais comment oser signifier un semblable arrêt au prince le plus jaloux de son autorité, le plus fortement imbu de sa supériorité politique, le plus dédaigneux jusque-là du mérite de ceux de sa famille qui devaient lui succéder au pouvoir? C’était à qui déclinerait une telle mission.
Cependant, on se hasarde à prononcer le mot fatal aux oreilles de Louis-Philippe, mais si bas qu’il peut encore ne le point entendre ; les courtisans feignent de s’indigner; M.Thiers semble n’avoir aucun avis depuis qu’il n’est plus ministre. En ce moment, la porte du cabinet s’ouvre ; un homme très-pàle, très-ému, mais dont l’émotion ne décèle aucune peur, s’avance vers le roi.
« Qu’y a-t-il, monsieur de Girardin ? » dit Louis-Philippe en attachant sur le rédacteur de la Presse son regard éteint. — « H y a, sire, que l’on vous fait perdre un temps précieux; et que, si le parti le plus énergique n’est pas pris à l’instant même, dans une heure, il n’y aura plus en France ni roi ni royauté. « Un silence de stupéfaction répond seul à cette apostrophe.
M. de Girardin, apercevant dans un groupe le rédacteur en chef du Constitutionnel, invoque son témoignage.
« Demandez, s’écrie-t-il avec impatience, demandez à M. Merruau, comment les proclamations du changement de ministère ont été, reçues par le peuple. ” Le silence continue. Puis la voix du roi se fait entendre. « Que faut-il faire ?
— Abdiquer, sire, répond M. de Girardin avec une hardiesse qui étonne les assistants.
— Abdiquer !,
— Oui, sire, et en conférant la régence à madame la duchesse d’Orléans, car M. le duc de Nemours ne serait point accepté.
— Il vaut mieux mourir ici, « s’écrie la reine !
Le roi, comme éveillé en sursaut par ces paroles et par l’accent énergique avec lequel elles sont prononcées, se lève, et, s’adressant au groupe qui l’entoure : « Messieurs, dit-il.
ne peut-on pas défendre les Tuileries?... On m’avait dit qu’on pouvait défendre les Tuileries, « répète-t-il encore, voyant qu’on ne lui répond pas.
« Abdiquez, sire, abdiquez ! » s’écrie le duc de Montpensier d’un ton impérieux.
Louis-Philippe semble se consulter un moment. « Eh bien! puisqu’on le veut, j'abdique, » dit-il enfin.
A ces mots, M. de Girardin s’élance vers la porte, et Louis-Philippe passe dans la chambre voisine, où attendaient madame la duchesse d'Orléans et les princesses, « J'abdique, » ditil d’une voix forte en ouvrant la porte. La duchesse d'Orléans se jette aux pieds du roi, et, d’une voix étouffée par les sanglots, elle le conjure de ne point abdiquer. Le comte de Paris mêle ses prières enfantines à celles de sa mère ; il embrasse les genoux de son grandpère. Le roi ne montre aucune émotion, et presque aussitôt, s'arrachant à ces étreintes, il rentre, suivi des princesses, dans son cabinet, où se pressent en désordre non-seulement les personnes de son intimité, mais une foule étrangère, journalistes, gardes nationaux, militaires de tous grades, tous porteurs de nouvelles fausses ou vraies, parlant, s’exclamant, conseillant à la fois. Le maréchal Gérard , qu’on avait mandé, entrait en ce moment.
« Maréchal, sauvez tout ce qui est encore sauvable! « s'écrie la reine en lui serrant les mains avec désespoir. Et le maréchal, poussé sur les escaliers, mis à cheval dans la cour du château, sort par la grande porte des Tuileries, s’élance vers la place du Palais-Royal, pour y annoncer l’abdication et faire cesser le combat.
Le roi s’était assis à son bureau et tenait la plume, il n’écrivait point. Le duc de Montpensier, avec vivacité, venait de pousser sous sa main une feuille de papier blanc.
« Au nom du pays, sire, dit tout à coup une voix vibrante, au nom de votre famille et de toutes les familles de France, n’abdiquez pas. Combattons aujourd’hui plutôt que demain, car demain nous serons en république ! «
Tous les yeux se tounieiit Vers M. Piscatory.
La reine, exaltée et comme hors d’ellemême, saisissant la main de cet ami fidèle, lui dit à voix basse et d’un air égaré : « Prenez garde, il y a ici des traîtres. «
Et l’œil soupçonneux de Marie-Amélie se portait tantôt sur M, Thiers, tantôt sur madame la duchesse d’Orléans, cp.ii, la lèvre tremblante et les yeux baignés de larmes, isolée loin du groupe des princesses qui se tenaient par la main, répétait d’une voix entrecoupée en suppliant le roi du regard : « N’abdiquez pas, sire, n’abdiquez pas. »
Une décharge retentit, la fusillade se rapproche.
« Vite, vite, « dit le duc de Montpensier en poussant le bras du roi d’un geste peu respectueux.
“ Je n’ai jamais écrit plus vite, reprend le roi qui n’avait pas quitté ses. gants et qui traçait, comme à loisir, en très-gros caractères, cette abdication si impatiemment attendue ; donnez-moi le temps.
— Vous vous en repentirez, messieurs, s’écriait la reine dont l’effervescence allait croissant ; vous demandez l’abdication du meilleur des rois.
— Que le roi, du moins, n'abdique pas ainsi, sans avoir tenté de repousser l’émeute, reprend M. Piscatory ; il y a encore plus de trois mille hommes dans la cour du château (1); mettez-vous à leur tête, prince, « continue-t-il en s’adressant à M. le duc de Montpensier. « Que conseillez-vous, monsieur ? dit le prince à M. Thiers avec un embarras visible. — Je n’ai pas de conseils à donner, répond celui-ci ; je ne suis plus rien. >»
Seule, Marie- Amélie continuait de soutenir M. Piscatory. Fière, noble, courageuse comme l’avait été Marie-Antoinette à pareille heure, elle voulait mourir en reine plutôt que de vivre hulniliée.
(1) Il y avait, en effet, dans la cour desTuileries, 3,00(» lioiiimes d’inffinterie, 2 escadrons de dragons et fi pièces de canon chargées à mitraille, sans compter les gardiens armés et les gardes municipaux.
Ému de ce grand courage si mal secondé,
M. Piscatory ployé le genou devant elle et baisant sa main royale: « Ah! madame, lui dit-il à demi-voix, vous êtes la seule personne que je vénère ici !
— Vous ne connaissez pas le roi, reprend la reine d’un accent peiné ; c’est le plus honnête homme de son royaume. «
Cependant le roi venait d’achever d’écrire son abdication ; elle était ainsi conçue :
« J’abdique cette couronne, que la voix nationale m’avait appelé à porter, en faveur de mon petit-fils le comte de Paris.
« Puisse-t-il réussir dans la grande tache qui lui échoit aujourd’hui !
Paris, le 24 /évrier 1848
« Signé, Louis-Philippe. «
« Puisse-t-il ressembler à son aïeul ! « s’exclame la reine.
Louis- Philippe la regarde d’un air de compassion.
On se hâte d’envoyer le papier encore humide au maréchal Gérard, afin qu’il le montre au peuple.
Quelques personnes descendent dans la cour des Tuileries pour répandre le bruit de cette abdication qui trouvait encore beaucoup d’incrédules, et que l’on démentait déjà dans les salons les plus voisins du cabinet où elle venait 'd’être signée.
Pendant que ceci se passait au château, le combat continuait sur la place du Palais- Royal. A dix heures du matin, les gardes municipaux qui occupaient le poste du Châteaud’Eau avaient été relevés par deux compagnies du 14® de ligne sous le commandement
des lieutenants Pérès et Audouv. ;
Ce poste était un point stratégique trèsimportant parce qu’il couvrait à la fois le Palais-Royal et les rues de Chartres, de Saint- Thomas du Louvre, du Musée, qui toutes dé- ' bouchaient sur le Carrousel. Aussi, dans sa ! constante prévision d’un soulèvement popu- ' laire, le gouvernement l’avait- il fait fortifier j
avec le plus grand soin. |