PREMIERE PARTIE
Adossé à un massif de maisons faisant face au palais, le Chàteau-d’Eau, construit au commencement du dix-huitième siècle, se composait d’une façade à deux étages, soutenue par quatre colonnes engagées, et de deux ailes latérales percées chacune* de trois fenêtres. Un perron de quelques marches s’étendait, dans un développement de quarante mètres environ, sur toute la longueur de l’édifice, que terminait une terrasse entourée d’une balustrade en pierre sculptée. Au centre du premier étage, une niche était creusée, au-dessous de laquelle une large vasque recevait les eaux de la fontaine. Sur une plaque en marbre noir, on lisait, tracée en caractères d’or, cette inscription :
Quant os efimdit in mus.
Une porte étroite et basse, revêtue de lames de fer, ouvrait sur le perron de ce monument tout noirci par le temps. Les fenêtres, munies d’une double rangée de barreaux, avaient été garnies d’épais volets en chêne, troués de meurtrières. C’était une citadelle imprenable. Le canon seul aurait pu endommager ces épaisses murailles et enfoncer ces portes massives.
Cependant, les insurgés, qui ne rencontraient plus nulle part de résistance, affluaient en masse vers le Palais-Royal. Us avaient construit, dans toutes les rues avoisinantes, d’énormes barricades et cernaient complètement le Chàteau-d’Eau. Animé par les républicains, qui craignaient de marcher sur les Tuileries en laissant sur leurs derrières une position aussi forte, le peuple, instruit, d’ailleurs, que les soldats renfermés dans le poste appartenaient au 14® de ligne, s’exaltait au souvenir du massacre de la veille. On disait que des gardes municipaux étaient là aussi (1), qu’ils gardaient des prisonniers en grand nom-
(I) Il était resté, en effet, dix gardes municipaux avec les soldats de la ligne au nombre de cent. Quarante-huit prisonniers faits dans la nuit, amenés au poste du Châteaud’Eau par le l-l' de ligne, avaient été conduits, vers cinq heures du matin, à la caserne de la rue de l’ivoli, où ils furent mis en liberté.
bre; mille bruits confus montaient les têtes; tout se préparait à un formidable assaut. Quelques gardes nationaux s’efforcaient de calmer l’effervescence populaire, et parlementaient, mais en vain, avec la troupe, pour obtenir l’évacuation du poste. Debout, en travers de l’unique porte de la façade^ un lieutenant, jeune homme d’une intrépidité héroïque, résistait à la pression des assaillants et demeurait sourd aux prières des chefs républicains, Etienne Arago et Charles Lagrange. Trois fois tiré avec violence en dehors de la porte, il reprit trois fois sa position périlleuse : « Vous me proposez le déshonneur, s’écriait-il ; tous, nous périrons ici, plutôt que de rendre nos armes. » Et la multitude acharnée redoublait d’efforts pour arracher les fusils aux mains crispées des soldats. Cette mêlée durait depuis un quart d’heure environ, lorsqu’on voit paraître sur la place un officier d’état-major, qui s’avance jusqu’au perron et crie à la troupe d’évacuer le poste. Un immense bravo, parti de la foule, accueille cet ordre; mais le peuple veut plus encore: il demande, il exige les armes. « Et nos armes? » dit le capitaine en attachant sur l’officier supérieur un regard plein d'anxiété, « livrerons-nous nos armes ? » Soit que celui-ci n’eût point entendu, soit qu’il n’osât commander à un brave soldat son déshonneur, il garda le silence, tourna bride et disparut.
Etienne Arago revint à la charge avec plus d’insistance encore, mais le capitaine demeurait inébranlable. » Nous consentons à quitter le poste, disait-il, mais il faut que ce soit avec les honneurs de la guerre. « Et l’accent dont il prononçait ces paroles disait assez quelles étaient l’expression d’une résolution inflexible.
Pendant cette espèce de trêve, les soldats avaient serré leurs rangs; ils se tenaient adossés contre la muraille. Tout à coup, quelques coups de feu se font entendre du côté du Palais-Royal. Se croyant attaqués, deux soldats déchargent leurs armes. Alors la fusillade éclate des deux côtés. Les soldats se jettent
dans le poste et, par les meurtrières, font une décharge générale qui balaye la place.
Pendant quelques minutes, elle présenta un spectacle lugubre.
Au-devant du perron, l’eau qui coulait en liberté des débris de la fontaine formait, en • se mêlant au sang des blessés, une mare de teinte rougeâtre : sur les degrés, on voyait deux cadavres tombés en croix; çà et là, sur le pavé, des armes, des lambeaux de vêtements, des taches de sang; les grilles du palais brisées, la cour vide ; au-dessus de la barricade Valois, quelques têtes menaçantes ; dans l’angle de la place, un groupe compacte qui, déjà honteux de sa fuite, s’arrêtait, se retournait, couchait le poste en joue. Quelques coups de feu partent ; les soldats ripostent. Le peuple revient et afflue, à la fois, par toutes les rues qui débouchent sur la place ; les barricades de la rue de Valois, de la rue de Rohan, de la rue Saint-Honoré, se hérissent de combattants; des chefs intrépides, Caussidière, Baune, etc., les animent. La lutte recommence avec fureur ; les insurgés courent à l’assaut ; les soldats se défendent vigoureusement dans le poste. Cependant, Étienne Arago était allé rue Richelieu, à la barricade de la fontaine Molière, pour se concerter avec quelques amis. Il y était à peine qu’on vit arriver, du côté du Carrousel, un officier supérieur, suivi d’un aide de camp et d’un officier d’état-major de la garde nationale, M. Moriceau. Ce dernier, s’approchant d’Étienne Arago, lui nomme le général Lamoricière. Un pourparler vif et bref ' s’engage. Le général apportait la nouvelle de l’abdication. « Il est trop tard, « dit Étienne Arago. — « Trop tard ! s'écrie le général d’un ton incrédule ; trop tard ! on vous accorde la réforme, on vous donne la régence ; que vous faut-il donc ?
— La répuhlicj'Ke. Tous vos efforts désormais sont inutiles pour l’empêcher. Le peuple est maître de Paris ; il ne veut plus ni roi, ni princes, ni dynastie. »
Le général fît un geste qui semblait dire :
Quelle démence ! Mais, voyant autour d’Étienne Arago des hommes dont la physionomie confirmait les paroles qu’il venait d’entendre, et ne voulant pas perdre un temps précieux, il tourna bride, persuadé qu’il allait trouver, à peu de distance de là, un tout autre accueil.
Quelques instants après arriva M. de Girardin, porteur des mêmes nouvelles. Il ne fut guère mieux écouté que le général Lamoricière. Tous deux, dans le même dessein, se dirigèrent alors, par deux côtés opposés, vers la place du Palais-Royal où ils entendaient la fusillade. Une multitude innombrable, hommes, femmes, enfants, ouvriers, gardes nationaux, accourus de tous les points de Paris, se . ruait sur ce dernier théâtre de la lutte. C’était comme un grand tourbillon humain qui remplissait l’air de clameurs. Les roulements du tambour qui battait la charge, la détonation des armes à feu, le sifflement des balles, le cri des blessés, des voix vibrantes qui chantaient la Marseillaise en courant à la mort, la fumée épaisse qui enveloppait cette scène inouïe,* donnaient le vertige à qui tentait de s’en approcher.
Cependant, parvenu à l’angle de la place, le général Lamoricière s’efforcait de se frayer un passage. « Vite Lamoricière l ” criaient les uns. « Ce n’est pas lui, il est en Afrique, c’est un espion ! « criaient les autres. Ce mot seul pouvait le faire massacrer. Son uniforme incomplet et d’emprunt prêtait à la méprise ; toutefois, les baïonnettes et les pistolets braqués sur sa poitrine ne le faisaient ni reculer ni pâlir. Mais ni sa voix, ni ses gestes n’avaient la puissance de dominer une pareille rumeur ; c’eût été folie de l’espérer. Le général ne pouvait se résoudre, néanmoins, à retourner sur ses pas, car il sentait que le sort de la royauté dépendait peut-être encore de quelques paroles favorablement accueillies ; il s’épuisait en signaux; il ne cessait d’agiter en l’air son chapeau, son mouchoir ; mais comme il demeurait à la même place sans avancer ni reculer, pressé qu’il était par une masse de peuple.
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une halle vint frapper son cheval qui se renversa sous lui. Atteint lui-même, presque au même instant, d’un coup de baïonnette au bras, il fut enlevé aussitôt pan quelques hommes du peuple qui, le protégeant de leurs corps, le portèrent chez le marchand de vin à l’angle de la rue de Chartres, où le docteur Pellarin avait établi une ambulance. On y pansa avec le plus grand soin sa blessure, puis on le fit sortir par une porte de derrière et on le ramena chez lui, où il apprit bientôt que c’en était fait de la monarchie.
De son côté, le maréchal Gérard n'était pas
plus heureux : hissé sur le cheval tout caparaçonné de velours et d'or que le roi venait de monter pour passer la revue, le maréchal, en liabit noir et en chapeau rond, un rameau de buis à la main, faisait une étrange figure. Il s’avançait lentement, avec toutes sortes de difficultés, à travers la foule, quand M. Princeteau, porteur de l’acte d’abdication, parvint à le rejoindre. Le maréchal allongeait le bras [)Our prendre le papier que ce dernier lui tendait ; mais quelqu'un de plus leste l’avait déjà saisi. C’était un officier de la garde nationale qui refusa de le rendre, M. Aubert-Roche.
D. S~:r:vN.
Craignant, sans doute, que l’abdication du roi n’arrêtàt une seconde fois la révolution, il enleva des mains du vieux militaire le papier précieux et le passa aussitôt à Charles Lagrange qui se trouvait là. Dans le même temps, la foule, tout en criant Vhe le marécliall le repoussait doucement vers le Carrousel. Les troupes, pendant l’intervalle, s’étaient repliées oans la cour du château et fermaient les grilles. Le maréchal ne put donc pas même rendre compte au roi du triste succès de son ambassade. On venait d’apprendre aux Tuileries, par M. Crémieux, que, dans toutes les directions, les émissaires de la royauté avaient échoué et que ni le général Gourgaud, ni le fils de l’amiral Baudin, envoyés sur la place de la Concoi'de, ni M. de Girardin, ni M. Merruau, ni personne n’était parvenu à se faire écouter du peuple.
Une foule de courtisans encombrait encore les antichambres. Le duc de Nemours allait et venait, interrogé et interrogeant, sur les escaliers, dans les corridors, ne sachant rien, ne décidant rien. Le duc de Montpensier avait perdu contenance. Louis-Philippe était tombé dans une complète atonie. Pendant que des ordres étaient envoyés aux écuries du Louvre pour qu’on amenât au château quatre voitures, et que la consigne de détresse de tenir le temps nécessaire pour protéger la fuite du roi était donnée aux troupes, Marie-Amélie aidait son époux à dépouiller son uniforme et ses plaques et à revêtir l’habit bourgeois. En proie à une exaspération qu’elle n’essayait pas de contenir, elle se répandait en reproches contre tous ceux dont elle suspectait la fidélité.
« Ah ! monsieur, que vous êtes coupable, que vous avez été ingrat envers nous ! vous ne méritiez pas un si bon roi ! » disait-elle à M. Thiers.
M, Crémieux, qui insistait pour qu’on fît hâte, était aussi l’objet de ses soupçons : personne ne lui répondait, on gardait le silence par respect pour une telle infortune. D’ailleurs, ce n’était le moment ni des récrimina¬
tions, ni des explications, ni desi excuses.
On entendait toujours la fusillade. Les voitures royales étaient arrêtées par les insurgés. On décida d’aller à pied jusqu’à la place de la Concorde. Dans le trouble de cette fuite précipitée, tout se faisait, tout se disait comme au hasard.
La duchesse d’Orléans se croyait régente. Une telle élévation, dans un tel moment, quand elle ne sentait auprès d’elle ni un cœur, ni un bras, ni un génie assez puissant, assez dévoué, pour se jeter entre son fils et la révolution, c’était une terrible épreuve pour son courage (1). Le roi ne lui avait, d’ailleurs, donné aucun ordre, aucune explication, aucun conseil; il ne lui avait dit que ces seules paroles : « Hélène, restez. » Louis-Philippe ne pensait pas que sa fuite fût un exil. 11 ne croyait pas même que la duchesse d’Orléans dût être régente. Par son abdication, le duc de Nemours entrait, de plein droit, dans l’exercice des pouvoirs que lui conférait une loi des Chambres. De Saint-Cloud, où le roi comptait s’arrêter, il dirigerait encore les conseils; il régnerait de fait sous le nom d’un enfant. C’était là le fond de sa pensée.
Cependant, on le pressait de fuir. Il demandait sa montre, son portefeuille ; il paraissait tout préoccupé de ces petits détails, étranger aux sentiments douloureux qui éclataient en sanglots autour de lui. Le duc de Montpensier embrassait sa jeune femme enceinte, la confiait aux soins du docteur Pasquier et à la garde de M. de Lasteyrie. La princesse Clémentine, la duchesse de Nemours, tenant par la main ses deux enfants, se disposaient à suivre le roi. Les mains se serraient ; les regards échangeaient des pensées qu’on n’osait se communiquer tout haut. La grande figure de Marie-Amélie dominait de son désespoir toutes ces tristesses.
Enfin Louis-Philippe, appuyé sur le bras de la reine, suivi du duc de Montpensier, de MM. Crémieux, Ary Scheffer, Jules de Las-
(1) « Quel fardeau! s’écriait la princesse en parlant aus personnes de sa suite. Et Joinville qui n’est pas ici ! »