‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 58 sur 266 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

teyrie, Gourgaud, Roger (du Nord), Montalivet, Dumas, Rebel et Lavalette, sort du palais par un couloir étroit et sombre conduisant au vestibule de l’Horloge, et s’avance, par le jardin, vers la place. Des gardes nationaux à pied et à cheval et une compagnie de gardes municipaux occupent les allées (1); un escadron de dragons se forme sur deux rangs. Le triste cortège passe en silence.

En arrivant à la grille du pont Tournant, où devaient stationner les voitures, on ne les voit point. Alors le roi, tranquille jusque-là, donne de vives marques d’inquiétude. L’aspect de la place, en effet, n’était pas rassurant. Les troupes du général Bedeau étaient massées autour de l’obélisque ; mais une immense multitude les enveloppait. Les cavaliers qui servaient d’escorte au roi se voyaient poussés, refoulés ; ils n’osaient qu’à demi résister à la pression du peuple, craignant de trahir, par trop de précautions, la présence des personnes royales.

« Les voitures ! mais où donc sont les voitures? » répétait le roi. Un moment, comme on s’efforcait de gagner l’obélisque, où, par suite d’un malentendu, les voitures étaient restées, la reine fut violemment heurtée et séparée de son époux. Elle jeta un cri, chancela; un jeune homme fît un geste comme pour la soutenir. « Laissez-moi, » dit-elle en le re-

(1) Quand Louis-Philippe fut monté en voiture, un aide de camp du général Bedeau vint exhorter ces braves soldats à ne pas suivre le roi de crainte de l’exposer davantage, et à se disperser au plus vite pour se soustraire à la fureur du peuple. L’ofticier qui les commandait, vieillard à cheveux blancs, hésitait. « J’ai trente ans de service, disait-il, je n’ai jamais rendu mon épée; je ne veux pas me déshonorer. — On vous da rendra, s’écriait l’aide de camp; mais, au nom du ciel, hâtez-vous, ou vous ferez massacrer tous vos hommes. <• Et, moitié de gré, moitié de force, on jeta sur les épaules du vieillard un manteau bourgeois et on l’entraîna hors du jardin. Notons ici un mot héroïque dans sa naïveté. Touché de la sollicitude avec laquelle un garde municipal couvre son officier du manteau qui cache Tuniforme si dangereux à porter dans ce moment, l’aide de camp cherche autour de lui s’il ne verra pas quelqu’un qui puisse prêter un surtout à ce brave soldat; n’apercevant personne : « iMais vous, mon ami, dit-il au soldat, vous n'avez rien pour cacher votre uniforme; qu’allez-vous devenir? On vous tuera. — üh! moi, mon commandant, répond le garde municipal, cela ne fait

poussant. Bien qu’à demi évanouie, elle avait encore la force de se trouver offensée d’un secours qu’elle ne demandait pas (1). Le roi, ressaisissant son bras, l'enleva, en quelque sorte, et la poussa dans une des voitures, où il monta en toute hâte après elle. Les enfants de la duchesse de Nemours étaient déjà dans l’autre, debout sur les coussins, collant à la vitre leurs visages blonds et roses, plus curieux qu’effrayés du spectacle étrange qui s’offrait pour la première fois à leur vue. Leur mère les rejoignit. Alors, on donne le signai du départ. On jette encore à la hâte, par le carreau de la portière, un portefeuille tombé à terre et un sac de nuit qui contient quelques effets. « Partez, partez, partez donc! » s’écrie M. Crémieux. Le cocher donne un vigoureux coup de fouet, et les deux voitures partent à fond de train par le quai de Passy, enveloppées d’un détachement de gardes nationaux à cheval et de deux escadrons de cuirassiers que commande en personne le général Regnaud de Saint-Jean-d’Angély.

La résistance du poste du Château-d’Eau, cet acte sublime d’honneur militaire, dont les héros plébéiens sont tombés inconnus dans le silence de la mort, protégea la déroute honteuse des Tuileries.

Nous avons vu que les insurgés, secondés par une centaine de gardes nationaux des troisième et cinquième légions qui venaient de désarmer le poste de la Banque, avaient forcé les grilles du Palais-Royal, du côté de la galerie de Valois. En une minute, les appartements étaient envahis, toutes les fenêtres se garnissaient de combattants; le palais et le poste se renvoyaient des feux meurtriers, la mitraille pleuvait sur la place comme une grêle épaisse. On supposait bien que les munitions devaient s’épuiser, que les morts devaient être déjà plus nombreux que les vivants

(1) A ce moment, un officier de cuirassiers, croyant la vie du roi menacée, adressa aux hommes du peuple qui le serraient de prés quelques paroles imprudentes. « .Messieurs, épargnez le roi! dit-il. — Sommes-nous donc des assassins? dit une voix dans la foule. Qu’il parte ! »

rien. »

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dans l’intérieur du poste ; mais rien n’annonçait que le courage fléchît. La pensée de capituler, en effet, ne venait poini à ces braves. Et le peuple se ruait sur les marches du perron, contre les portes qu’il ébranlait à coups de barres de fer ; les uns s'efforcaient d’escalader les fenêtres, tandis que d’autres, moins emportés par l’ardeur du combat et déplorant l’inutile effusion du sang, s’efforcaient de faire cesser le feu et d’amener les soldats à des pourparlers. Ils s’avançaient jusqu’au pied des murs, affrontant une mort presque certaine. Mais en vain essayaient-ils par leurs gestes, par leurs cris, de rassurer les assiégés sur leurs intentions pacifiques. On les accueillait à coups de fusil, comme on avait accueilli le général Lamoricière, M. Crémieux, M. de Girardin et le mixréchal Gérard lui-même. Quelques-uns de ces intrépides citoyens payèrent de leur vie leur généreuse résolution.

Tout à coup une pensée infernale saisit la multitude.

On venait de forcer sur la place du Carrousel les écuries royales. Quelques enfants avaient rnis le feu aux voitures. « Le feu ! le feu au Château- d' E au l » s’écrie-t-on.

Aussitôt des hommes du peuple s’attellent à ces voitures enflammées, les traînent sous les fenêtres du poste. On apporte des bottes de paille, des fagots; un tonneau d’esprit-de-vin est roulé sur ce bûcher. Le vent attise l'incendie, il pousse la flamme; elle monte, s’étend, tourbillonne; elle entoure d’une ceinture ardente le vieil édifice; elle pénètre enfin, elle s'engouffre dans l’intérieur. C’en esc fait des martyrs de la royauté, ils n’ont plus que le choix de la mort; le lieutenant Péresse ouvre la porte et veut sortir; il tombe frappé de plusieurs balles. Les soldats qui lè suivent se précipitent sur le seuil et jettent leurs armes, en criant qu’ils se rendent, tandis que d’autres se sauvent par la porte du Musée. En vo^'ant ses ennemis en sa puissance, la multitude pousse un rugissement de joie. Mais, aussitôt, un cri d'humanité se fait entendre. Le peuple, un instant égaré par la démence du combat.

se précipite pour arracher à la mort ses ennemis. 11 répand l’eau à torrent pour essayer d’éteindre l'incendie qu’il a allumé. Quel spectacle! et comment le décrire? Quand le peuple pénètre à travers les décombres fumants, trébuchant sur des cadavres noircis, des vêtements ensanglantés, des lambeaux humains calcinés, épars, il a horreur de sa victoire. Du sein de cette désolation, il enlève les blessés, les prend dans ses bras, les porte dans la galerie du Palais-Royal. Là, soldats de la royauté, soldats de la République, vaincus et vainqueurs, sont étendus sur des lits, des matelas, des canapés, rangés à la hâte le long des murs. Des médecins, des femmes pansent les blessures, étanchent le sang qui coule, abreuvent les lèvres ardentes, commandent le silence, calment les convulsions de la mort (1).

Et pendant que ces soins pieux honorent l’humanité, à deux pas de là, sous le même toit, des hommes qui ne respectent rien, des vandales, saccagent les richesses du palais : tableaux, statues, livres, vases précieux, magnificences de l'art, trésors de la science, rien n’est épargné, rien n’échappe à la dévastation. Une fureur aveugle s’acharne sur ces vestiges

(1) Le combat du Château-d’Eau coûta la vie à onze soldats et à trente-huit citoyens. Le lieutenant Péresse, qui avait reçu neuf coups de feu et six coups d’arme blanche, a succombé le 7 mars, trois jours après l’extraction d’une dernière balle restée dans le bras gauche. Le lieutenant Audouy a été amputé du bras droit.

Des actes de courage, surhumain s’accomplissaient des deux cotés dans cette lutte fratricide. Un ouvrier tailleur, presque un enfant par la taille et par l’âge, le jeune Bayeux, l’épaule droite fracassée, la chemise sanglante, ne pouvant plus tenir un fusil, allait et venait, sous la grêle des balles, brandissant un sabre de la main gauche, excitant le peuple, défiant les soldats. Un brave républicain, le capitaine Lesséré, arrivé avec sa comp.vgnie à la barricade de la rue de Valois, voulait encore tenter de mettre fin au combat. Arborant son mouchoir à la garde de son épée, il descendait avec l’aide d’Étienne Arago, et s’avançait en courant vers le poste; mais, parvenu au milieu de la place, il tombe atteint d’une balle Une femme aussi, une jeune et belle personne, bravait la m traille i)our secourir les blessés et les recueillir dans sa demeure. « Tu es une vraie llomame, » lui dit un homme du peuple en lui frappant sur l’épaule. C’était mademoiselle Lopez. actrice de l'Odéon. Chose bizarre ! les cafés et les cabarets étaient restés ouverts. On allait s’y reposer, on fumait, on plaisantait entre deux fusillades. Un chien perdu, qui hurlait au bruit des coups de feu, égaya plus d’une fois cptto scène tragique.

rRE3IIÊRE PARTI Iî:

inanimés comme sur des ennemis vivants.

Bientôt l’ivresse du vin vient s’ajouter à l’ivresse du combat; on a pénétré dans les caves. La garde nationale fait des efforts inouïs, mais inutiles, pour contenir ces excès.

Ainsi le peuple se montre au même moment, dans le même lieu, sous ses deux aspects les plus contraires; donnant raison à ceux qui l’aiment comme à ceux qui le redoutent. Ici, courageux, humain, plein de douceur; là, brutal, insensé : honneur ou fléau de la civilisation, espoir ou terreur de l’avenir.

Cependant, madame la duchesse d'Orléans, laissée aux Tuileries, regagnait à la hâte ses appartements. Dans le trouble des derniers adieux, elle avait échangé quelques mots avec les députés qui entouraient le roi, et, se croyant suivie par eux, elle comptait sur leur conseil et sur leur appui.

Qu’on juge de son effroi lorsque, au bout de sa course à travers les salons et les couloirs, d’où elle entendait la rumeur de la masse populaire qui débordait sur le Carrousel et escaladait déjà les grilles du château, elle se retourna et se vit seule avec quelques personnes de sa suite. Ses joues si pâles pâlirent encore.

En ce moment le bruit du canon retentit dans la cour. La princesse crut qu’une lutte fatale s’engageait. Elle savait que la troupe n’était plus en état de résister, elle pensa qu’elle allait être massacrée.

Alors, par un de ces beaux mouvements du cœur, fréquents dans l'histoire des femmes, elle saisit ses deux enfants par la main et se plaçant avec eux devant le portrait en pied de leur père (1) : « Il ne me reste donc, s’écria-t-elle en implorant de ses yeux en larmes le secours d’en haut, qu’à mourir ici ! »

Au même instant, la porte .s’ouvrit; un éclair d’e.spérance brilla dans les yeux de la princesse, elle s’élança à la rencontre de la personne qui entrait. C'était M. Dupin, qui, suivi de M. de Grammont, cherchait la régente

(1) Ce magnifique portrait, digne d’une telle illustration, est dû au pinceau de M. Ingres.

pour la conduire à la Chambre. « Monsieur Dupin, s’écria la duchesse, vous êtes le premier qui veniez à moi. « Chose étrange! en effet, \3,règente, en ce moment suprême, était complètement oubliée des hommes politiques. Presque aussitôt on vint lui dire que M. le duc de Nemours l’engageait à quitter les Tuileries. Elle prit le bras de M. Dupin, et, suivie d’un petit groupe de personnes de sa maison, entre autres de M. Régnier, précepteur du comte de Paris (1), elle traversa le jardin et passa devant des troupes de ligne qui, n’ayant reçu aucun ordre, ne lui rendirent même pas les honneurs militaires. La duchesse tenait par la main le comte de Paris; le petit duc de Chartres, malade depuis quelques jours et grelottant de fièvre, était porté par son médecin, M. Blache. En arrivant au pont Tournant, M. Dupin, s’avançant vers la foule, proclama, à haute voix, le comte de Paris roi des Français et madame la duchesse d'Orléans régente. Puis on se dirigea vers la Chambre (2). La princesse était émue, mais sa volonté restait ferme; elle allait, non pas comme on Ta dit, assouvir enfin une ambition longtemps contenue, mais tout simplement accomplir un devoir de mère.

Si la duchesse d’Orléans avait eu, en effet, ces ambitions impatientes que les soupçons de

(1) M. Adolphe Régnier ne quitta pas la princesse depuis son départ des Tuileries. Il la suivit à la Chambre, aux Invalides, à Bligny, et de là, sans même avoir pu revoir sa famille, en Belgique, à Ems, à Eiseiiacli. Il ne revint en France qu’après l’achèvement do. l’éducation de son élève.

(2) Pendant que la duchesse d’Orléans se dirigeait vers la Chambre, un lieutenant de la 5® légion, le citoyen Aubert- Roche, redoutant des scènes eflroyables si le combat venait à s’engager entre les insurgés et la troupe qui gardait encore les Tuileries, se présenta au guichet de l’ÉLliclle et demanda à parler au commandant du château. Il lui peignit avec la plus grande vivacité le péril croissant, et l’engagea à livrer immédiatement les Tuileries à la garde nationale, qui pourrait,* du moins, les préserver du pillage. Le commandant, ne pouvant prendre sur lui de donner l’ordre d’évacuer, conduisit âl. Aubert-Roche au duc de Nemours. Celui-ci écouta en silence et tit ce qu’on lui demandait. Aussitôt, l’artillerie, après avoir tiré trois coups de canon chargés à blanc, signal convenu pour avertir de l’arrivée du peuple, commença son mouvement de retraite par la grille du Pont-Royal. Les dragons mirent pied à terre pour faire descendre leurs chevaux par l'escalier du milieu. La retraite se fît avec si peu d’ord.re qu’on oublia de relever les postes intérieurs.

la famille royale lui prêtaient , elle aurait réussi peut-être dans sa tentative (1). Mais, malgré l’opinion accréditée au Château, elle n’était pas du tempérament qui fait les fortes ambitions et les grands desseins. Intelligente, réservée, délicate d’esprit et de corps, digne de soutenir avec honneur un rang élevé, elle n’avait rien de cette énergie audacieuse qui s’empare du commandement. Habituellement souffrante et résignée, elle nourrissait de vagues espérances ; mais la flamme intérieure qui fait les Marie-Thérèse ou les Catherine ne rayonnait point à son front. Sa lèvre mélancolique, qui lui gagnait, par des paroles aimables, les cœurs bienveillants, ne frémissait point de cette éloquence qui subjugue les âmes rebelles. En un mot, c’était une noble princesse, ce n’était ni une héroïne ni une femme de génie. Il eût fallu être l’une ou l’autre pour arrêter à soi, à ce moment suprême, le flot emporté des révolutions.

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