‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 59 sur 266 · CHAPITRE XH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XH

Le peuple aux Tuileries.

Après la fuite de Louis-Philippe, la duchesse de Montpensier, qui n’avait pu trouver place dans les voitures du roi, se rendit à pied chez M. Jules de Lasteyrie, rue de Miroménil. Le duc de Wurtemberg et son fils s’étaient échappés par la galerie du Louvre. Le général Sébastian!, ayant revêtu des habits bourgeois, avait quitté les Tuileries en même temps que Louis-Philippe et s’était réfugié dans l’hôtel de son frère, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Quant au maréchal Bugeaud, dédaignant toutes précautions, il sortit à cheval, en uniforme, lentement, fièrement, écartant à droite et à gauche les carabines des insurgés qui affluaient sur le quai. Comme il se dirigeait vers le faubourg Saint-Germain, il se croisa, sur

(1) Sur le pont de la Concorde, le comte de Paris trébuclia et tomba. 11 ne se lit aucun mal; mais cette cliute fut un triste présage pour le cœur troublé de sa mère.

le pont Royal , avec un groupe d’hommes du peuple qui, l’ayant reconnu, se mit à murmurer ; « Â bas Bageaud! Mort à Bicgeaud! »» Le maréchal était déjà loin, quand le bruit confus de ces menaces frappa son oreille. Aussitôt il tourna bride, marcha droit sur le groupe d’où elles partaient, « Qu’est-ce que j’entends? s’écria-t-il; vous voulez la mort de Bugeaud? mais le connaissez-vous bien, Bugeaud ? savez-vous ce qu’il a fait pour son pays ? Bugeaud est un des derniers qui aient envoyé des balles aux Prussiens et aux Russes, quand ils menaçaient Paris. Bugeaud a soumis l’Algérie à la France. Allez, croyez-moi, respectez Bugeaud et tous les braves de l’armée, vous aurez besoin d’eux avant qu’il soit longtemps ! Et les insurgés, gagnés par cette parole franche et vraiment populaire, entourèrent le maréchal en criant : « Vire Bugeaiid ! » Puis ils l’escortèrent comme en triomphe jusqu’au seuil de sa demeure.

Les troupes qui, sous les ordres du général Rulhières, avaient occupé tous les abords du jardin et protégé ainsi le cortège de la duchesse d’Orléans, s’étaient repliées et massées ' sur la place de la Concorde où, sur l’ordre exprès du duc de Nemours, elles devaient attendre que la régente sortît de la Chambre, pour l’escorter jusqu'à Saint-Cloud. Le général Bedeau tenait toujours la tête du pont Royal. Ces deux généraux disposaient encore de forces suffisantes pour couvrir le palais Bourbon et le défendre, de ce coté, contre l’invasion du peuple.

Revenons aux insurgés que nous avons laissés entrant dans la cour du Château. Leur surprise fut extrême de voir que la troupe ne faisait aucun préparatif de défense. Ils ignoraient encore la fuite du roi ; c’est à peine s’ils ajoutaient foi à son abdication. Ils s’attendaient à trouver aux Tuileries une résistance formidable.

La première colonne d’insurgés qui pénétra dans la cour était commandée par un officier de chasseurs de la 10® légion, homme de résolution et de dévouement, le capitaine Dunoyer.

pre:\iièiie partie

Il est intéressant de suivre la marche de cette colonne, depuis le moment où elle s’était séparée des défenseurs de la djnastie.^’était vers neuf heures du matin; on venait d’apprendre à la mairie du 10® arrondissement, où la 3® compagnie du 4® bataillon, sous les ordres du capitaine Dunoyer, s’était rendue pour demander des cartouches (1), que la prison militaire de l’Abbaye, défendue par un poste d’infanterie, était attaquée par le peuple. A ce moment, plusieurs élèves de l'École polytechnique arrivaient ; ils annoncent à haute voix que tous les élèves se sont divisés, pour aller, dans chaque arrondissement, con- ' courir avec la garde nationale au rétablisse- i ment de l’ordre et au inaintien de la liberté. | Des cris redoublés de « Vite l'École polytech- 7iiqiiel mve la réforme I » saluent cette nouvelle, et l’on se met, aussitôt, en marche vers i l’Abbaye pour aller, s’il en est temps encore, j s’interposer entre le peuple et la troupe. En ' débouchant sur la place, la colonne voit que j les insurgés sont maîtres de la prison; ils j avaient désarmé les soldats, délivré les pri- ; sonniers, et ils commençaient à démolir la ' maison d’arrêt. Incertains sur les dispositions de la garde nationale, ils se retirent silencieusement derrière leur barricade, établie en tète de la place, et se tiennent en observation. Le capitair*e Dunoyer les aborde et les somme de ne pas continuer une destruction inutile. Ils répondent par les cris de « Vive la garde nationale! vive l'École polytechnique'.- vive la rèformel « — « Oui, mes amis. Vive la ré- \ forme! dit Dunoyer; que tous ceux qui la 'veulent nous suivent avec ordre et discipline. »• Puis, voyant que les insurgés, armés de pioches, de marteaux de forge, de pinces à démolir, de haches, de barreaux de fer et de sabres, manquent de fusils, il propose d’en j aller prendre à la caserne municipale de la rue de Tournon. On se range à sa suite et l’on marche en avant, en chantant la Marseillaise.

(!' La garde nationale manquait partout de cartouches, ce qui est suffisamment expliqué par le peu de confiance qu’avait le gouvernement dans ses dispositions.

Avec ce renfort, qui la porte environ à six cents hommes, la colonne se dirige vers la caserne de la rue de Tournon. Elle la trouve occupée par un détachement de la 11® légion. Les gardes municipaux l’ont évacuée de grand matin pour aller prendre position sur la rive droite de la Seine.

Alors, Dunoyer conduit ses hommes à la caserne des sapeurs-pompiers, rue du Vieux- Colombier, où il espère trouver des armes. La caserne est fermée ; la sentinelle se retire dans le poste. Le commandant parait à une fenêtre du rez-de-chaussée, et, le capitaine Dunoyer lui ayant demandé des armes pour ses volontaires, il consent, après quelques difffcultés, à livrer environ quatre-vingts fusils, que l’on passe à travers la grille d’une croisée. Ces fusils sont chargés; un coup de feu part accidentellement. Plusieurs insurgés, se croyant attaqués, crient ; Vetigeance! et veulent mettre le feu aux portes; mais les gardes nationaux parviennent à les rassurer. La colonne s’ébranle et se divise en deux détachements ; cent volontaires du peuple se dirigent, par la rue du Cherche-Midi, vers la maison du conseil de guerre, bien résolus à l’enlever de vive force. Après avoir recruté sur leur chemin des hommes et des armes, ils doivent prendre par derrière la caserne de la rue de Babylone, pendant que la colonne principale, sous les ordres de Dunoyer, l’attaquera par-devant.

Mais, arrivés à l’entrée de la rue de Bab}?’lone, quelques grrdes nationaux de cette colonne, ayant été reconnaître les dispositions de la caserne, apprennent que la troupe est partie la veille et qu’il n’y a plus au poste qu’un petit nombre de jeunes soldats récemment entrés au corps. Le sergent qui parlemente avec* eux propose de ré’cevoir dans le poste quelques gardes nationaux pour le garder en commun; il ajoute en même temps, du ton le plus ferme, que si l’on prétend le désarmer, lui et les siens, il se défendra à outrance. Cette réponse énergique impose le respect. Le capitaine Dunoyer fait faire volte-face à sa troupe

et va rejoindre avec elle le détachement qui revient du poste du conseil de guerre.

Ce poste, après une courte résistance, a été enlevé et désarmé. On a, comme partout, brûlé les portes et délivré les soldats détenus. On apprend au même moment que d’autres bandes d’insurgés ont pris les casernes de la rue Mouffetard, de la rue des Grès, de la rue du Foin, de la rue des Carmes, et désarmé tous les postes intermédiaires. Le succès du peuple est complet de ce côté de la Seine.

La colonne de Dunoyer, grossie dans sa marche et forte d’environ quinze cents hommes, après avoir franchi de nombreuses barricades sur la place de la Croix-Rouge, dans les rues du Four, de Bussy, Saint-André-des- Arts et Dauphine, arrive en tête du pont Neuf, à l’entrée du quai Conti. La garde municipale stationne sur le quai de l’Horloge. Un détachement de cuirassiers est à cheval, en face du terre-plain Henri IV. Les insurgés s’arrêtent un moment et font flotter leurs drapeaux en criant : Vi'Ge la réforme ! mais, voyant que la troupe fait bonne contenance et qu’elle est prête à recevoir le combat, ils passent outre.

A l’entrée de la rue des Petits- Augustins, iis voient accourir du quai Voltaire une dizaine de gardes nationaux à cheval qui agitent en l’air des mouchoirs blancs. Le plus avancé, quand il est à portée de la voix, s’écrie : « Tout est fini, mes amis! le roi abdique en faveur de son petit-fils; la duchesse d’Orléans est nommée régente! « A ces paroles, des murmures éclatent dans les rangs des insurgés. « Cela se peut, répond Dunoyer, mais nous n’avons plus de foi aux paroles; nous ne quitterons pas nos armes que l’armée ne soit sonie de Paris. »

Sans insister davantage, les cavaliers continuent leur marche par la rue des Saints- Pères; ils vont porter dans tout le faubourg Saint-Germain la nouvelle de l’abdication, qui est à peu près partout bien accueillie.

Cependant la colonne a gagné le pont des Saints-Pères, occupé par la troupe. Avant de

passer outre, Dunoyer tient conseil avec ceux qui l’entourent, et propose de traverse’’ la Seine pour marcher sur les Tuileries. Quelques-uns font observer que, si le roi a véritablement abdiqué, il importe de courir immédiatement à la Chambre, afin de mettre en déroute les partisans de la régence. D’autres se rangent à l’avis du capitaine. Mais, pendant ces pourparlers, une grande hésitation s’est manifestée dans la colonne. La nouvelle de l’abdication du roi et de la régence de la duchesse d’Orléans, qui circule, l’aspect des quais occupés par des troupes en bon ordre, les fortes détonations que l’on entend incessamment dans la direction du Palais-Royal, ont ralenti l’ardeur des combattants. On juge qu’il y aurait folie à s’aventurer sur la rive droite et à braver, en si petit nombre, les forces considérables qui défendent les Tuileries. Six ou huit élèves de l’Ecole polytechnique viennent annoncer à Dunoyer qu’ils ont promis à leurs chefs de ne pas sortir de l’arrondissement et de n’agir que par voie de conciliation; sans écouter aucune objection, ils se retirent. Aussitôt, la plupart des gardes nationaux et des volontaires les imitent. La colonne, tout à l’heure de quinze cents hommes, est réduite à cent cinquante, parmi lesquels on ne compte plus que soixante gardes nationaux et quatre élèves de l’Ecole polytechnique, les jeunes Prats, Vial, Lebelin et Cahous, qui, tout en s’exposant au danger de l’audacieuse tentative que l’on projette, déclarent qu’ils resteront fidèles au serment fait à leurs chefs de ne pas tirer l’épée hors du fourreau.

Dunoyer est un instant ébranlé par cette défection; sa responsabilité devient grave. Il s’agit de tenter un coup décisif, et il ne peut se dissimuler que les choses ne prennent pas une tournure favorable. Mais l’enthousiasme de sa petite troupe le ranime ; « En avant \ en avant! »» s’écrie-t-on autour de lui. Les tambours battent la charge, on s’avance intrépidement sur le pont, au 'que d’être mitraillé.

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