PREMIERE PARTIE
reste, et elle aura raison, car elle sera protégée par notre dévouement (1). »
Cependant M. Marie est monté à la tribune, mais il n'obtient pas le silence. « Que toutes les personnes étrangères à la Chambre, dit le président, se retirent. « C'était, sous cette forme plus générale, une injonction nouvelle à la duchesse d’Orléans de quitter l’enceinte. Cédant aux invitations (^u'on lui adresse de toutes parts , elle monte par l’escalier du centre, mais elle ne peut se décider encore à sortir et s'assied sur les gradins supérieurs avec ses fils ; le duc de Nemours se tient toujours auprès d'elle et prend des notes au crayon. MM. Dupin, de Girardin, quelques officiers de la maison du comte de Paris et quelques gardes nationaux, formant devant la princesse un demi- cercle, la dérobent aux regards. «INI. Barrot! où est M. Barrot?" s'écrie-t-on de toutes parts. On le cherche, on l’attend avec anxiété. On semble croire qu’il peut seul imprimer une impulsion décisive à cette agitation confuse. Enfin le ministre de la regence paraît dans la salle. Tous les yeux se tournent vers lui ; on l’environne ; on lui crie de monter à la tribune. Le moment est solennel.
M. Barrot venait à la Chambre le cœur encore rempli d’illusions. Après avoir été au ministère de l’intérieur, où il s’était occupé, de concert avec MM. Malleville, Bixio, Pagnerre, de prendre quelques mesures d’ordre; après avoir fait jouer le télégraphe pour annoncer aux départements l’abdication du roi et la régence; après avoir envoyé, par le colonel de Courtais, aux troupes de la place de la Concorde, l’ordre de ne pas tirer sur le peuple, il était allé, avec M. Biesta, à la rencontre de madame la Duchesse d’Orléans; mais, ne l’ayant pas trouvée, il s’était rendu en toute hâte à la Chambre. Là, au moment
(1) Apivs avoir prononcé ces quelques mots, le général descendit dans la cour du palais Bourbon, et, haranguant les gardes nationaux qui s’y trouvaient, il les exhorta ii protéger une femme, un enfant... Ses paroles furent accueillies avec une froideur extrême. Pendant qu’il s’efforçait do r.animer un zèle éteint, la Chambre était envahie et la princesse en fuite.
d’entrer dans la salle des délibérations, M. Emmanuel Arago et quelques députés, qui épiaient son arrivée, l’avaient entraîné dans un bureau (1). où une vive discussion s’était engagée sur la nécessité de nommer un gouvernement provisoire. M. Barrot combattit avec force cette proposition, et, bien que M. Arago lui offrît de faire ajouter son nom sur la liste adoptée dans les bureaux du National^ il déclara qu’il ne consentirait à rien de semblable. « Tous les pouvoirs sont concentrés dans mes mains, répétait toujours M. Barrot; je ne saurais admettre aucune autre combinaison ni servir aucune autre cause que celle de la régence. « Ce fut après s’être ainsi prononcé qu’il entra dans la salle des délibérations. M. jNIarie occupait encore la tribune. Au nom de la loi qui déférait la régence au duc de Nemours, il protestait contre toute décision précipitée, et demandait la nomination d’un gouvernement provisoire. « Quand ce gouvernement aura été constitué, disait M. Marie, il avisera; il pourra aviser concurremment avec les Chambres, et il aura autorité dans le pays. Ce parti pris à l’intant même, le faire connaître dans Paris, c’est le seul moyen d’y rétablir la tranquillité. Il ne faut pas, en un pareil moment, perdre son temps en vains discours. Je demande que surle-champ un gouvernement provisoire soit organisé. »
La proposition d’un gouvernement provisoire est accueillie par des bravos partis de la tribune des journalistes. M. Crémieux s'empresse alors de l’appuyer. "En 1830, dit-il, nous nous sommes trop hâtés, et nous voici forcés de recommencer en 1848. Nous ne voulons pas, messieurs, nous hâter en 1848; nous voulons procéder régulièrement, légalement, fortement. Nommons un gouvernement provisoire ; qu’il soit juste, ferme, vigoureux, ami du pays, auquel il puisse parler pour lui faire comprendre que, s’il a des droits que tous
(1; Cf- Lui'i'au avait etc mis îi la disposition de M. Arago tnr l'ordio exprès de M. Sanzet qni ne paraissait pas SQ rendre un coiiq te bien net de la si aaiion.
I nous saurons lui donner, il a aussi des devoirs i qu’il doit savoir remplir. Je demande l’insti- ! tution d’un gouvernement provisoire composé I de cinq membres. «
j Au milieu de l’agitation qui suit cette proj position, M. de Genoude élève la voix pour
I demander l’appel au peuple. « Vous ne pouvez ! faire ni un gouvernement provisoire ni une i régence , s’écrie ce courageux champion de la légitimité et du suffrage universel; il faut que la nation soit convoquée. Il n’y a rien sans le consentement du peuple. C’est comme en 1 830; vous ne l’avez pas appelé. Voyez ce qui vous arrive : ce sera la même chose, et vous verrez les plus grands malheurs surgir de ce que vous j ferez aujourd’hui. «
; .A ce moment, M. Barrot se dispose à moni ter à la tribune. « M. Barrot! M. Barrot!
I laissez parler M. Barrot! » s'écrie-t-on. Un
profond silence succède au tumulte. M. Barrot,
I ému, mais resté maître de son émotion, prend i la parole. Il trace succinctement un tableau j de la situation qui est écouté avec faveur. « La ! couronne de Juillet repose sur la tète ! enfant et à' une femme, « dit-il avec un accent ! solennel.
j Les centres applaudissent, madame la du- ' chesse d’Orléans se lève et salue l’Assemblée.
! Elle tient à la main un papier que lui a remis I M. Crémieux; elle l’agite et s’efforce de faire comprendre au président qu’elle désire prendre la parole. « Montez à la tribune, Madame «, lui dit M. de Girardin. M. le duc de Nemours la retient. Intimidée , hésitante , la duchesse d’Orléans rassemble cependant tout son courage et veut essayer de parler. « Messieurs, dit-elle d’une voix étouffée, mon fils et moi nous sommes venus ici... C’est à peine si le groupe le plus voisin entend ces paroles. Le bruit qui se fait autour de la tribune et les personnes debout qui cachent la princesse ne permettent à M. Odilon Barrot et à M. Sauzet de rien voir ni de rien entendre. La duchesse d’Orléans découragée se rassied. Une telle lutte est trop violente pour ses forces physiques, trop inattendue pour son esprit délicat,
qui n’a eu ni l’occasion de s’exercer à l’autorité, ni le temps de se préparer à un rôle politique.
M. Odilon Barrot, qui se croit encore maître des événements, est toujours à la tribune. Il parle de liberté politique, à'union, éi ordre, de circonstances difficiles. Interrompu par M. de la Rochejaquelein, il promène sur les bancs de la droite et de la gauche un regard courroucé. « Est-ce que par hasard, dit-il avec une certaine hauteur, on prétendrait remettre en question ce que nous avons décidé parla révolution de Juillet?... »» Et il continue avec un étonnant sang-froid; il se prononce au nom des intérêts du pays, au nom de la vraie liberté, pour la rég’ence.
Alors, M. de la Rochejaquelein, qui n’a pas cessé, pendant tout le discours de M. Odilon Barrot, de donner des signes d’impatience, s’élance à la tribune. « Nul plus que moi, s’écrie-t-il, ne respecte ce qu’il y a de beau dans certaines situations. Je répondrai à M. Odilon Barrot que je n’ai pas la folle prétention de venir élever ici des prétentions contraires : non; mais je crois que M. Barrot n’a pas servi, comme il aurait voulu les servir, les intérêts pour lesquels il est monté à cette tribune. Messieurs, continue M. de la Roche- ' jaquelein, qui veut reprendre habilement la i proposition de M. de Genoude, dont il partage l’espérance secrète, il appartient peut-être ! bien à ceux qui, dans le passé, ont toujours , servi les rois, de parler maintenant du pays, du peuple. Aujourd'hui, vous n’êtes rien ^ ici... »
De vives protestations lui coupent la parole. | «Nous ne pouvons accepter cela!» s’écrie i M. de Mornay. « Je vous rappelle à l’ordre, » j dit le président. M. delà Rochejaquelein, resté j à la tribune, explique sa pensée ; « Je dis que | vous n’êtes rien comme Chambre... » .!
Au même instant, et comme pour confirmer ! ces paroles, un bruit extraordinaire retentit I dans les couloirs extérieurs ; on frappe à coups de crosse de fusil contre la porte située à î gauche de la tribune; la porte cède sous la
prp:3iiere parue
pression d’une foule d’hommes armés qui se précipitent dans la salle aux cris de : « Vite la liberté! a bas le 'juste riiilieul à bas la régence! « C’est la colonne du capitaine Dunover, grossie, sur la route, d’un nombre considéi able d’hommes du peuple, d’étudiants et de gardes nationaux décidés à empêcher à tout prix la régence et à proclamer la République.
Après avoir franchi les quais au pas de course, les insurgés sont arrivés jusqu’à la grille du palais Bourbon, faisant face au pont de la Concorde. Deux mille hommes de troupe sous les armes gardent la Chambre.
« Vous n’entrerez pas ! s’écrie le général Gourgaud; la Chambre délibère; vous y porteriez le désordre ; il faut que la Chambre soit respectée. — Nos pères ont franchi vingt fois les portes de l’Assemblée nationale, répond le chasseur Cochet ; nous entrerons bien une fois dans la Chambre des corrompus. » Et la colonne s’apprête à forcer le passage. « Attendez, du moins, reprend le général avec fermeté, attendez que nous sachions ce qui se fait à la Chambre. Je vais y aller, et je vous donne ma parole que je reviendrai immédiatement vous dire sur quoi l’on délibère. » On attend, en effet, quelques instants, mais bientôt les insurgés, impatientés de ne pas voir reparaître le général Gourgaud, escaladent, en dépit des sentinelles, le mur latéral à la grille, montent en courant le péristyle et cherchent à pénétrer dans l’enceinte.
A ce moment, le général sort du palais et vient à leur rencontre; son émotion est extrême. On lit sur son visage un découragement profond. Par respect pour un vieux militaire, les insurgés s’arrêtent, reculent; ils re lescendent le perron et font silence. « M. Crémieux est à la tribune, dit le général. Il combat la proposition d’une régence. M. Marie va venir lui-même vous l’annoncer. C’est un ami du peuple ; attendez-le. »
— Général, s'écrie Dunoyer, les amis du peuple sont rares à la Chambre. La majorité va étouffer leur voix; au nom de la France, général, ne nous arrêtez pas ici! »» Disant cela
il donne à sa colonne le signal d’avancer et se précipite à sa tête par la petite porte de la grille à droite. La troupe qui stationne çà et là, l’arme au pied, ne reçoit pas d’ordres et reste neutre. La garde nationale de service, sous le commandement du chef de bataillon Ramond de la Croisette, n’essaye aucune résistance'.
En vain M. Emmanuel Arago, qui retourne au bureau du National (1; pour y rendre compte de sa mission, essa^'e de calmer l’ardeur des insurgés; en vain M. Marie, averti de l’invasion, vient à leur rencontre et veut les arrêter sur le seuil; ils n’écoutent pas: repoussant, culbutant les huissiers de service, ils se pressent dans les couloirs, enfoncent la porte, escaladent les bancs. Le capitaine Dunoyer s’élance à la tribune; il appuie fortement sur le marbre la hampe de son drapeau, et, branuissant son sabre au-dessus de sa tête, il s’écrie d’une voix tonnante, qui domine un moment le tumulte : « Il n’y a plus ici d’autre autorité que celle de la garde natio.nale, représentée par moi, et celle du peuple, représetitée par 40,000 hommes armés qui cernent cette enceinte. »
A ce spectacle, à ce langage inouï, les députés épouvantés refluent confusément vers les gradins supérieurs. Le président, pâle et défait, agite sa sonnette d’une main tremblante. Au pied de la tribune, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le visage calme, les yeux levés vers le ciel comme un martyr, M. Odilon Barrot semble attendre que le délire de cette multitude se dissipe de lui-même. M. Ledru- Rollin est à la droite du capitaine Dunoyer; son regard interroge la foule. Il épie l’instant où il deviendra possible de la dominer du geste et de la voix. M. de Lamartine, debout sur les
(I) Eu traversant la place de la<Concorde, M. Arago, tidèle à sa promesse, alla informer le général Bedeau de ce qui venait de se passer à la Chambre. « Le peuple ne veut plus ni royauté ni régence, lui dit-il; on va proclamer un gouvernement provisoire. Ce gouvernement aura besoin de l’armée pour maintenir l’ordre dans PariS, peut-on compter sur vous? — J’appartiens à mon pays, répondit le général. On peut compter sur mon dévouement à la France. »
marches de l'escalier, promène sur l’assemblée un œil scrutateur.
« Monsieur le président, couvrez-vous! c’est affreux! c’est infâme! s’écrie M. deMornay; il n’y a plus de liberté, nous sommes envahis par une horde de brigands ! » Le geste expressif d’un ouvrier le contraint au silence.
M. de la Rochejaquelein, au milieu des insurgés, sourit d’un air de triomphe, et, s’adressant à M. Dunoyer ; « Nous allons droit à la République, lui dit-il. — Quel mal y a-t-il à cela? répond Dunoyer. — Aucun, reprend la Rochejaquelein. Tant pis pour eux, ils ne l'auront pas volé ! » C’est la pensée intime des légitimistes qui se trahit par cette locution vulgaire échappée à M. de la Rochejaquelein; c’est la joie de leur vengeance qui brille dans son sourire. Cependant cette invasion, où l’on voyait un si grand nombre de gens bien vêtus, de gardes nationaux, d’élèves de l'Ecole polytechnique, ces drapeaux tout neufs et ornés de franges d’or avaient paru suspects dans la tribune des journalistes. Les républicains crurent un moment à une scène jouée en faveur de la régente : « Ce nest pas là le vrai peuple, s’écrie M. Gervais (de Caen). Je vais, moi, chercher le vrai peuple. » Et il s’élance hors de la tribune.
Le désordre allait croissant; c’était une lutte de cris, de gestes, de menaces. On se disputait à coups de poings la tribune. Enfin, une personne étrangère à la Chambre. M. Chevalier, ancien rédacteur de la Bibliothèque historique, parvenant à s’y maintenir quelques minutes, prononce d’une voix retentissante ces paroles ; « La seule chose, Messieurs que vous ayez à faire, c’est de nous donner un gouvernement à l’instant même. Il faut que le comte de Paris soit porté sur le pavois aux Chambres. — Il est ici! « dit une voix. Les regards se tournent vers le sommet de l'amphithéâtre et cherchent madame la duchesse d'Orléans. « Plus de Bourhonsl vive la République \ y> crient les insurgés. La tribune et les escaliers qui y conduisent sont obstrués par plusieurs orateurs qui parlent à la fois.
On y voit MM. Dumoulin, Crémieux, Ledru- Rollin, Lamartine. Le capitaine Dunoyer agite son drapeau au-dessus de leurs têtes. « Au nom du peuple, s’écrie M. Ledru-Rollin d’un accent impérieux, je vous demande le silence.
— Au nom de Ledru-Rollin, silence ! » répond une voix dans la foule. Un peu de calme s’établit à ce nom populaire. “ Messieurs, reprend Ledru-Rollin, au nom du peuple en armes et maître de Paris, quoi qu’on fasse, je viens protester contre l’espèce de gouvernement qu’on est venu proposer à cette tribune. » Puis il établit historiquement, en citant Tune après l’autre les dates importantes de nos révolutions successives, 1789, 1791, 1815, 1830, 1842, le devoir pour les bons cito3œns de ne pas laisser acclamer d’une façon usurpatrice la régence (1). a Concluez, pressez la question, nous connaissons l’histoire, dit M. Berryer.
Ledru-Rollin continue ses développements.
- Mais concluez donc, reprend Berryer ; un [jouvernement provisoire l » — «Je demande donc, ajoute l’orateur, pour me résumer, un gouvernement provisoire, non pas nommé par la Chambre, mais par le peuple. Un gouvernement provisoire et un appel immédiat à une Convention qui régularise les droits du peuple. »> Cette conclusion est saluée de bravos frénétiques.
M. de Lamartine, qui n'a pas quitté la tribune, s’avance, à son tour, pour prendre la parole.
Les amis de la princesse reprennent quelque espoir. Il y avait lieu de penser, en effet, que M. de Lamartine allait se prononcer pour la régence. Dans la discussion de 1842, il avait éloquemment soutenu les droits de la duchesse d’Orléans. On ne l’avait point vu aux banquets radicaux. Sa nature aristocratique
(1) On a prétendu que ces longueurs de M. Ledru-Rollin étaient calculées, qu’il était convenu, dans la matinée, avec MM. Caussidière et Lagrange, qu’une colonne populaire envahirait la Chambre à Jeux heures moins un quart, et que .AI. Ledru-Rollin, l’œil sur le cadran, n’avait d’autre but, en gardant la parole, que de gagner du temps. Mais cette asse»tion, qui n’est, d’ailleurs, appuyée d’aucune preuve, me paraît dénuée de tout fondement.
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(levait lui rendre odieuses les violences populaires. Son ambition , d'accord avec les idées qu’il avait défendues pendant tout le cours de sa carrière politique, n’était-elle pas intéressée à repousser un gouvernement né de l’insurrection, une république jacobine? A la vérité, dans son Histoire des Girondins, M. de Lamartine avait glorifié la Montagne et Robespierre; mais, dans le même ouvrage, que de larmes pour Marie- Antoinette ! que de sympathie pour les belles et nobles victimes de la Révolution ! Poète, homme de sentiment et d’imagination, quel effet n’avait pas dù produire sur lui ce tableau pathétique d'une royale et suppliante maternité, aux prises avec l’emportement d’un peuple aux bras nus, conduit par des chefs subalternes?
Sans aucun doute, le chantre des Méditntions allait toucher les cœurs, émouvoir les
esprits, courber sous le sceptre magique d'une femme la révolution subjuguée : voilà ce que pensaient tout bas les partisans de la régence.
Il n’en fut, pas ainsi. Lamartine obéit à une inspiration plus virile. Il avait vu de près, dans ces derniers temps, l'aveuglement du parti conservateur et la pusillanimité de l’opposition d3'nastique. Depuis vingt-quatre heures, il observait d’un œil attentif les expédients d’une royauté aux abois, l’insuffisance des hommes qui gouvernaient encore, l’énergie et l’audace des chefs républicains; il crut sentir que l’heure approchait d’un gouvernement plus sincère et plus fort, appuyé sur l’amour et la confiance du peuple.
Dès le début de la session, les radicaux avaient sondé les dispositions de M. de Lamartine, avec des précautions infinies; celui-ci n’ignorait pas, toutefois, que, depuis la publi-
STKUN
cation de V ffisloire des Girondins, le parti démocratique, en cas de Yictoire, ne pouvait lui refuser une part considérable dans le gou- 1 vernement des affaires. Le combat des trois ! jours engagé, on s’était ouvert davantage. En ! apprenant, le mercredi, à minuit, la catas- I troj)he du ministère des affaires étrangères :
I C'est un 20 juin pour demain, s’était écrié M. de Lamartine, qui avait toujours présentes I à l'esprit les grandes scènes dont il s’était fait le rhapsode; après-demain nous aurons un i 10 août. « Le jeudi matin, il fut informé par j Bocage, le célèbre comédien, et par le libraire Hetzel, tous deux engagés dans le parti radical, qu’on préparait une invasion des Tuileries et de la Chambre, et que l’on songeait à établir un gouvernement provisoire dont, selon toute vraisemblance, il serait appelé à faire partie. La démoralisation de la troupe rendait certain, aux j eux de M. de Lamartine, le succès de cette tentative; il promit son concours, et bientôt une troupe d’insurgés, que ; M. Bocage informa de ses dispositions favo- I râbles, vint sous ses fenêtres lui faire une espèce d’ovation anticipée. En allant à pied au palais Bourbon, Lamartine rencontra, sur sa route, le triomphe ridicule de M. Odilon Bar-
J rot, et s'affermit dans ses secrètes pensées.
Arrivé sous le vestibule, il fut entouré par i un petit groupe de républicains, parmi lesquels I il reconnut MM. Marrast, Bastide, Hetzel,
I Bocage. On l’emmena dans un bureau pour lui
I ex})Oser la situation. On délibéra quelques
j instants dans l’iiypothèse de la régence ou de
, la république, et l'on finit par convenir que le I meilleur moyen de trancher les difficultés et i d’écarter les périls de la crise où l’on était
: engagé, c’était de faire proclamer à la Cham-
j bre un gouvernement provisoire. M. de La-
mnrtine assura de nouveau que l’on pouvait compter sur lui; puis il entra dans la salle des ! séances, et se confirma dans son dessein en i voyant la contenance abattue et le trouble : profond des partisans de la dynastie.
Enfin, le moment venu de monter à la trij bune, M. de Lamartine parla ainsi ; « Mes¬
sieurs, je partage aussi profondément que qui que ce soit parmi vous le double sentiment qui a agité tout à l’heure cette enceinte, en voyant un des spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaines, celui d’une princesse auguste se défendant I avec son fils innocent, et venant se jeter, du I milieu d’un palais désert, au milieu de la re- I présentation du peuple. »
I Ces paroles soulèvent une tempête. « On j n’a pas entendu, répétez, répétez ! « s’écriet-on dans la foule. De violents murmures éclatent dans les groupes populaires les plus rapprochés, qui croient que M. de Lamartine va conclure en faveur de la régence. Un vieillard à longue barbe blanche, un sabre nu à la main, debout au pied de la tribune, attache sur lui un regard fixe et menaçant. On entend au dehors une sourde rumeur.
Je demande, reprend l’orateur, qui s’aperçoit de l’effet produit par l’ambiguïté de ses paroles, à répéter ma phrase. » Puis il continue en ces termes ; « Je demande à répéter ma phrase, et je vous prie d’attendre celle qui va la suivre. Je disais, messieurs, que j’avais partagé aussi profondément que qui que ce soit dans cette enceinte le double sentiment qui l’avait agitée tout à l’heure. Et ici je ne fais aucune distinction, car le moment n’en veut pas, entre la représentation nationale et la représentation des citoyens de tout le peuple; et, do plus, c’est le moment de l’égalité, et cette égalité ne servira, j'en suis sùr, qu’à faire reconnaître la hiérarchie de la mission que des hommes spéciaux ont reçue de leur jiays pour donner non pas l'abaissement, mais le premier siirnal du rétablissement de la concorde et de la paix publiques.
« Mais, messieurs, si je partage cette émotion qu’inspire ce spectacle attendrissant des plus grandes catastrophes humaines, si je partage le respect qui vous anime tous, à quelque opinion que vous apparteniez dans cette enceinte, je n’ai pas partagé moins vivement le respect pour ce peuple glorieux qui combat depuis trois jours pour redresser un gouverne-.