‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 3)Chapitre 67 sur 266 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

ment perfide et pour rétablir sur une base désormais inébranlable l’empire de l’ordre et l’empire de la liberté.

« Mais, messieurs, je ne me fais pas l’illusion qu’on se faisait tout à l’heure à cette tribune; je ne me figure pas qu’une acclamation spontanée, arrachée à une émotion et à un sentiment publics, puisse constituer un droit solide et inébranlable et un gouvernement de trente-cinq millions d’hommes. .Je sais que ce qu’une acclamation proclame, une autre acclamation peut l’emporter, et, quel que soit le gouvernement qu'il plaise à la sagesse et aux - fntérèts de ce pays de se donner dans la crise où nous sommes, il importe au peuple, à toutes les classes de la population, à ceux qui ont versé quelques gouttes de leur sang dans cette lutte, de cimenter un gouvernement populaire solide, inébranlable enfin.

- Eh bien! messieurs, comment faire? comment le trouver parmi ces éléments flottants, dans cette tempête où nous sommes tous emportés, et où une vague vient surmonter à l’instant même la vague qui vous a emportés jusque dans cette enceinte? Comment trouver cette base inébranlable? Eh descendant dans le fond même du pays, en allant extraire, pour ainsi dire, ce grand mystère du droit national d’où sort tout ordre, toute vérité, toute liberté. C’est pour cela que, loin d’avoir recours à ces subterfuges, à ces surprises, à ces émotions, dont un pays, vous le voyez, se repent tôt ou tard, lorsque ces fictions viennent à s’évanouir en ne laissant rien de solide, de permanent, de véritablement populaire et d’inébranlable sous les pas du pays; c’est pour cela que je viens appuyer de toutes mes forces la double demande que j’aurais faite le premier, à cette tribune, si on m’avait laissé monter au commencement de la séance: la demande d’abord d’un gouvernement, je le reconnais, de nécessité, d’ordre public, de circonstance; d’un gouvernement qui étanche le sang qui coule; d’un gouvernement qui arrête la guerre civile entre les citoyens; d’un gouvernement qui suspende ce malentendu ter-

! rible qui existe depuis quelques années entre : les différentes classes de citoyens, et qui, en nous empêchant de nous reconnaître pour un seul peuple, nous empêche de nous aimer et de nous embrasser.

« .Te demande donc que l’on constitue à 1 instant, du droit de la paix publique , du droit du sang qui coule, du droit du peuple qui peut être affamé du glorieux travail qu’il accomplit depuis trois jours, je demande que l’on constitue un gouvernement provisoire.

— « A la bonne heure! « dit le vieillard, dont la physionomie farouche s'adoucit soudain. Et il remet son sabre au fourreau.

« Ce gouvernement provisoire , reprend M. de Lamartine, aura pour mission, selon moi, pour première et grande mission, P d’établir la trêve indispensable et la paix publique entre les citoyens; 2“ de préparera l'instant les mesures nécessaires pour convoquer le pa3\s tout entier et pour le consulter, pour consulter la garde nationale tout entière, le paj-s tout entier, tout ce qui porte dans son titre d'homme les droits du citoyen.

« Un dernier mot. Les pouvoirs qui se sont succédé depuis cinquante... » Il n’achève pas.

Des coups de feu retentissent dans les cou-

loirs. La rumeur entendue au dehors a été toujours croissant. Elle gronde comme une mer en furie. La porte d’une tribune publique de l’étage supérieur est enfoncée. Une bande armée de piques et de coutelas, l’œil hagard, la lèvre convulsive, rue aux cris : A bas la Chambre l a bas les corrom'pus! Un misérable se penche sur le bord de la tribune, et, d’une main mal assurée, en criant : Mort à Guizot l il ajuste Lamartine. Le capitaine Dunoyer le couvre de son corps. « On vous mire, dit-il. — Il vise mal, répond Lamartine sans s’émouvoir, et, d'ailleurs, s’il me tue, je meurs à ma place. »

Un brave citoyen, le sergent Duvillard, apercevant la carabine braquée sur la tribune, la relève vivement. Cependant l’effroi a saisi les députés. Ils se précipitent vers les issues. La duchesse d’Orléans et ses enfants sont en-

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traînés dans cette ïuiie. Des ouvriers, des gardes nationaux, des étudiants, prennent place sur les bancs dégarnis. Le bruit redouble. « Président des corrompus, va-t-en! s’écrie un insurgé en enlevant le chapeau de j M. Sauzet, qui disparaît aussitôt, üne vingtaine de députés de la gauche restent seuls à leur poste.

Promenant sur la foule un regard impassible, M. de Lamartine est toujours à la tribune. Elle est assiégée; on se pousse, on se | culbute sur l’escalier. Du sein de ce chaos on ; entend répéter : Un gouvernement provisoire! un gouvernement provisoire (1;! « Quelques jeunes gens s’approchent de M. Dupont ( de l’Eure ) et l’invitent à présider. M. Carnot le conduit au fauteuil; des bravos éclatent. On demande à grands cris les noms du gouvernement provisoire ; plusieurs listes sont apportées; l’une vient du National, l’autre de la Rà forme ; d'autres sont improvisées sur la place.

M. Dupont (de l’Eurej essaye de lire une liste, mais sa voix est trop faible, on ne l’entend pas. «Au nom du peuple, silence! » s’écrie le capitaine Dunoyer, laissez parler M. de Lamartine. 1

— « Pas de Bourbons, plus de corrompus! vive la République ! « Ces cris, poussés à la fois dans toutes les directions, couvrent la j voix retentissante de M. de Lamartine. Après j des efforts inouïs, il parvient cependant à se | faire écouter : « Messieurs, dit-il, la proposition qui a été faite, que je suis venu soutenir, et que vous avez consacrée par vos acclamations à cette tribune, elle est accomplie. Un j gouvernement provisoire va être proclamé nominativement. «

Profitant d’un moment de silence, M. Du- i pont (de l’Eure) prononce les noms suivants, que répètent à haute voix les sténographes ; Arago, Lamartine, Dupont (de l'Eure), Marie,

(1) Parmi Jes plus animés dans ces groupes tumultueux, oi. rernarqu.'iit M. Alexandre Dumas, en uniforme de garde national; JMM. Bocage; Sarda, plus tard gouverneur de l’ile de la Lcunioii ; Lavivon, tué au siège ;le Rome, etc.

Crémieux. Ces deux derniers noms sont contestés. « La République ! la République I II faut qu’on sache que nous voulons la République ! Allons à l’Hôtel-de-Ville ! Il faut conduire le gouvernement provisoire à l’Hôtel-de- "Ville ! » Ces exclamations interrompent la lecture.

« Nous voulons un gouvernement sage, modéré, pas de sang; mais la République! « dit une voix dans la l'oule.

— « A l’Hôtel-de-Ville, Lamartine en tête ! »» s’écrie Bocage.

Un groupe nombreux se presse autour de M. de Lamartine et l’emmène. On discute vi* veinent, dans pliusieurs autres groupes, des noms proposés pour le gouvernement provisoire. On entend répéter les noms de MM. Odilon Barrot, Marrast, Bastide, Thiers.

M. Ledru-Rollin, qui n’a pas quitté la tribune, demande et obtient un moment d’attention.

« Dans des circonstances comme celles où nous sommes, dit-il, ce que tous les citoyens doivent faire, c’est d’accorder silence et de prêter attention aux hommes qui veulent se constituer leurs représentants. En conséquence, écoutez-moi.

« Nous allons faire quelque chose de grave. Il y a eu des réclamations tout à l’heure. Un gouvernement provisoire ne peut pas se nommer d’une façon légère. Voulez-vous me permettre de vous lire les noms qui semblent proclamés jiar la majorité?

« A mesure que je lirai les noms, suivant qu’ils vous conviendront ou qu’ils ne vous conviendront pas, vous crierez oui ou non; et, pour faire quelque chose d’officiel, je prie MM. les sténographes du Moniteur de prendre note des noms, parce que nous ne pouvons préseiiter à la France des noms qui n’auraient pas été approuvés par , vous. «

— « Parlez! parlez! « lui crie-t-on.

Et, reprenant la liste déjà proposée par M. de Lamartine, M. Ledru-Rollin lit, aux acclamations de la foule, les noms suivants ;

Dupont (de l’Eure);

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