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intéressant et plus sublime que le dessein paisible du peuple français, décidé à se donner une liberté plus grande et à prouver, dans la majesté de sa force, la grande vérité que, dans ce siècle éclairé, l’homme est en état de se gouverner lui-même... »
Quand il fallut nommer des agents diplomatiques, l’embarras de M. de Lamartine ne fut pas moindre que ne l’avait été celui de M. Ledru-Rollin dans le choix des commissaires. Si la pratique du journalisme et du barreau n’était pas propre à former de bons administrateurs, elle préparait encore moins aux fonctions diplomatiques qui demandent, avec de grandes connaissances historiques et géographiques, le don de l’observation, la maturité et l’exactitude de l’esprit, la politesse des fermes. Depuis longtemps, d’ailleurs, la diplomatie française était sensiblement déchue de
sa supériorité passée. Les nobles traditions efc les fières allures qu’elle avait conservées, à travers bien des vicissitudes, depuis le règne de Louis XIV, avaient fait place, sous la triste inspiration du règnh de Louis-Philippe, à un étroit et méticuleux esprit d’intrigue sans suite et sans fierté. Non-seulement la prépondérance de la France dans les affaires européennes était perdue, mais encore la dignité de son attitude semblait irréparablement compromise. A l’exception d’un très-petit nombre d’agents distingués, le corps diplomatique français, recruté dans les rangs de la noblesse impériale et de la bourgeoisie industrielle, n’avait montré que des talents médiocres. De tous les fonctionnaires de la monarchie, les envoyés diplomatiques étaient peut-être ceux auxquels il convenait le moins de confier les desseins de la République.
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M. de Lamartine commença par rappeler tous les ambassadeurs et presque tous les ministres plénipotentiaires qui résidaient auprès des puissances étrangères. Il supprima, sauf pour des occasions extraordinaires, le titre d’ambassadeur, et se borna, 'dans ce premier moment, à envoyer dans les cours européennes, avec des instructions confidentielles, quelques agents sans caractère officiel, qu’il chargea d’observer les dispositions des souverains et l’esprit des peuples. Les premiers choix de M. de Lamartine tombèrent sur une personne de son intimité, dont les opinions étaient plus royalistes que républicaines, et sur des républicains de la rédaction du National qui lui furent en quelque sorte imposés par son nouvel entourage. Ceux-ci, abandonnant subitement la politique qu’ils soutenaient depuis quinze années dans la presse, flattèrent le penchant de M. de Lamartine pour l’alliance anglaise, qui fut ouvertement recherchée ; ils ne combattirent point cette antipathie personnelle pour l’émigration polonaise qui lui fit très-impolitiquement négliger les intérêts de la Pologne; ils n'éclairèrent point l’illusion qui l’inclinait à faire des avances au roi Frédéric-Guillaume. Enfin la nouvelle diplomatie, au lieu de donner au manifeste l’accent et l’interprétation qui convenaient à la dignité de la France, montra bientôt le même désir de paix et le même empressement dans la recherche des alliances royales que l’opposition républicaine avaitconstamment reprochées au roi Louis-Philippe avec une sévérité implacable.
CHAPITP.E XIX
Ministère de la guerre et de la marine. — M. Arago. — Le général Cavaignac. '
Le gouvernement provisoire ne voulait pas la guerre extérieure. Cependant il prenait à cœur l’état de l’armée, parce que, prévoyant à l’intérieur de grands troubles, il sentait la nécessité d’opposer aux factions une force régulière. A cet égard, celui des ministres qui pas¬
sait pour le plus révolutionnaire se montrait le plus résolu. M. Ledru-Rollin, dès sa première entrevue, le 25 février au soir, avec le général Bedeau, s’était formellement engagé à le soutenir dans toutes les mesures nécessaires pour rétablir la discipline et relever l’amour-propre humilié du soldat. Le général avait obtenu sur l’heure que tous les colonels resteraient à la tête de leurs, régiments et qu’aucune dénonciation des inférieurs contre les supérieurs ne serait écoutée. Il avait pu s'assurer par cet entretien que la rentrée des troupes dans Paris était aussi vivement désirée par le ministre de l’intérieur, dans l’intérêt de la République, qu’il la pouvait souhaiter , lui-même àsonpoint de vue purementmilitaire.
La pensée d’un grand désarmement ne se présenta point à l’esprit du gouvernement provisoire. Cette pensée, émanée des écoles socialistes et soutenue avec beaucoup de force avant la fin du règne de Louis-Philippe par le journal la Presse, avait trouvé très-peu d’écho dans le parti républicain proprement dit. La rédaction du National, dont l’esprit influa sensiblement sur la conduite des affaires pendant la durée du gouvernement provisoire, avait toujours affecté, jusque dans la question si impopulaire des fortifications de Paris, les allures les plus belliqueuses. Quant à l’opinion publique, bien que favorable à la paix, elle n’aurait pas vu sans déplaisir le ^licenciement d’une partie des troupes. Tout le monde réclamait des économies, mais personne n'osait se dire, tant la coutume l’emporte chez nous sur le besoin d’innover, que la seule modification considérable dans l’ensemble de ' notre économie sociale serait la réduction du chiffre affecté à l’armée. Une initiative aussi hardie ne pouvait s’attendre d’un pouvoir aussi peu d’accord avec lui-même que le gouvernement provisoire. Aussi ne fut-elle pas mise en délibération. M. Ledru-Rollin suivait, en cela comme en toute autre chose, la tradition, révolutionnaire; M. Louis Blanc s’absorbait dans sa tâche spéciale ; M. de Lamartine avait hâte d’accentuer parle son belliqueux du clairon et j j,:
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du tambour sur nos frontières le langage un peu vague de son manifeste.
Tout le souci du gouvernement fut donc de remettre aux mains d’un homme bien à lui le soin de constituer la force publique. Nous avons vu que l’embarras n’avait pas été médiocre de trouver sur-le-champ un ministre de la guerre républicain et de le faire agréer par les officiers supérieurs de l’armée. A peine le général Subervie était-il entré en fonctions, qu’il s’était vu en butte aux hostilités de la commission de défense. Cette commission, composée des officiers les plus distingués de chaque arme, des généraux Oudmot, Pelet, Pailhoux, Vaillant, Bedeau, Lamoricière, de l’intendant militaire Deniée, du chef de bataillon Charras, affecta d'abord de délibérer en l’absence du ministre et d’adresser directement ses rapports au conseil. Puis elle engagea l’attaque dans le National. On reprocha au général Subervie son inertie et les influences fâcheuses qu’il subissait (1). Peu versé dans les intrigues de la politique, le général se défendit loyalement, mais faiblement, contre des adversaires impatients de l'éconduire ; bientôt, dans une séance du gouvernement pro- • visoire à laquelle n’assistaient ni M. de Lamartine, ni MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc, il fut brusquement destitué. Dans la même séance le général Eugène Cavaignac fut nommé ministre de la guerre.
Cette élévation subite d’un officier assez peu connu surprit beaucoup. Le nom du général Cavaignac qui devait, à quatre mois de là, retentir avec un si grand éclat par toute l’Europe, avait été rarement prononcé dans la presse et n’attirait pas l’attention. Sapersonne, même dans le parti républicain, était moins connue que sa parenté. Soit faute d’occasions, soit absence de don naturel, Eugène Cavaignac, tout en s’étant fait généralement estimer dans l’armée par la noblesse de son caractère et la parfaite dignité de sa vie, n’avait su inspirer ni une sympathie très-vive aux offi¬
ciers, ni l’enthousiasme aux soldats qui s’étaient trouvés sous ses ordres.
Originaire d’une ancienne famille du Rouergue anoblie par Henri IV, le général Eugène Cavaignac, second fils de Jean-Baptiste Cavaignac, député à la Convention, naquit à Paris, le 15 octobre 1802. Après de bonnes études au collège Sainte-Barbe, il fut admis à l’École polytechnique, d’où il passa à l’École d’application de Metz, comme sous-lieutenant du génie. En 1828, il fit la campagne de Morée et devint capitaine en 1829. A son retour il fut envoyé à Metz. Là, l’esprit républicain qu’il avait hérité de son père lui valut une disgrâce momentanée. Pour avoir signé un projet d’association qui fut considéré comme un acte d’opposition au goiivernement, on le mit en non-activité pendant une année. Rappelé au service, il commanda en 1836, en Algérie, la garnison de Tlemcen. Cette garnison trèsfaible, isolée au milieu des tribus kabyles, dénuée de tout, dut sa conservation au talent d’organisation, à l’activité, à la constance, à l’infatigable dévouement de Cavaignac. Cependant, au lieu d’une récompense signalée à laquelle il avait droit, il reçut à la fin de la campagne sa nomination au grade de chef de bataillon des zouaves qui le plaçait sous les ordres du lieutenant-colonel Lamoricière.
Cette mortification lui parut insupportable et, dans un premier mouvement de dépit, il demanda sa mise en non-activité temporaire et rentra en France (1).
En 1839, comme il se trouvait à Perpignan au moment où M. le duc d’Orléans y passait, le prince eut connaissance de cette situation qui pour être régulière n’en était pas moins défavorable à l’avancement. Tenté par l’idée de protéger un nom républicain, le duc d’Orléans obtint du ministre de la’ guerre que Cavaignac serait immédiatement employé comme chef de corps. On lui donna, en effet, le commandement d’un des trois bataillons de chas-
(1) La mise en nou-aetivité temporaire pour cause d’in/irmüés momentanées constitue dans l’armée une situation régulière qui peut se prolonger trois ans.
(1) On le croyait, mais à tort, bonapartiste.
seurs à pied connus en Afrique sous le sobriquet de Zéphyrs et composés entièrement de soldats qui, pour des fautes graves contre la discipline, ont passé devant des conseils, de guerre. Dans ce nouveau poste, Cavaignac, forcé de sévir fréquemment contre des hommes difficiles à conduire, contracta des habitudes de rigueur et une certaine dureté de langage dont il ne sut plus se défaire et qui nuisirent singulièrement à sa popularité. Peu de temps après, il fut nommé lieutenant-colonel des zouaves. Venu en congé à Paris, vers le milieu de l’année 1840, il se vit de la part du duc d’Orléans, et bien qu’il n’eût pas voulu se présenter aux Tuileries, l’objet d’une constante bienveillance et reçut pendant son congé même le brevet de colonel. A partir de cette époque, le général Cavaignac ne quitta plus l’Algérie qu’à de rares et courts intervalles. Le désir de rendre des soins à sa mère, qui vivait fort retirée depuis la mort de ses deux autres enfants, l’attirait seul à Paris. Madame Cavaignac chérissait son fils et recevait de lui tous les respects de la piété antique. C’était à cause d’elle et par son entremise uniquement qu’il entretenait des rapports avec le parti républicain, n’ayant personnellement aucun goût ni pour le journalisme, ni pour la vie parlementaire. A son dernier voyage, en 1847, il indisposa même fortement quelques-uns des principaux rédacteurs du National en repoussant l’offre qu’ils lui faisaient, au nom du parti républicain, de le rendre éligible. Sa fierté de soldat ne comprenait pas ces sortes de compromis politiques et s’en offensait. Il fondait, d’ailleurs, un médiocre espoir dans cette campagne de banquets qu’il voyait s’ouvrir par une alliance ambiguë, antipathique à sa droiture ; les difficultés extrêmes qui chaque jour menaçaient l’existence de la Réforme le confirmaient dans la pensée que la République comptait trop peu de partisans pour ne pas être absolument impossible en France.
Quand la révolution de Février éclata, Eugène Cavaignac était maréchal de camp et commandait en Algérie la subdivision de
Tlemcen (1). Le gouvernement provisoire n’eut garde d’oublier un officier de ce nom et de ce mérite. L’un de ses premiers décrets éleva Cavaignac au grade de général de division et le nomma gouverneur général de l’Algérie (2). C’était, dans les circonstances critiques où l’on se trouvait, une marque de confiance signalée. L’on n’était pas à Paris sans quelque doute sur la soumission de la colonie.
Un homme d’un talent militaire que de brillants succès avaient mis en évidence, le général Changarnier, esprit ambitieux, capable de résolution, commandait à Alger, sous les ordres du duc d’Aumale, soixante-seize mille hommes d’excellentes troupes françaises et huit mille indigènes répartis sur les points importants du territoire. Ces forces, secondées par une escadre que la présence et Faction du prince de Joinville pouvaient entraîner peut-être à ne pas reconnaître le gouvernement révolutionnaire de Paris, seraient devenues, en faisant appel à tous les mécontents de la mère patrie, le noyau d’une résistance embarrassante. Il n’était pas très-difficile à la duchesse d’Orléans de gagner avec son fils la cote d’Afrique. La tentative timide qui avait échoué devant la froideur politique du parlement français aurait pris sur cette terre lointaine un caractère d’audace propre à frapper l’esprit des soldats. L’apparition dans le camp africain de la royale fugitive, deux jeunes princes très-braves et très-populaires à ses côtés, un brillant capitaine tirant l’épée pour venger son humiliation et lui rendre un trône, c’étaient là, sous les ardeurs d’un ciel qui fait le sang plus généreux et l’imagination plus vive, des prestiges puissants. Et si le drapeau monarchique se relevait en Algérie, qui sait ce que les partisans de la dynastie d’Orléans
(1) On raconte que, en apprenant à Oran la nouvelle de la proclamation de la République, apportée par un bâtiment espagnol, le général Cavaignac s’écria : « La République ! c’est à six mois d’ici l’entrée à Paris d’Henri V ! »
(2) Les titres de général de division et de général de brigade avaient été rétablis par le gouvernement provisoire, vu ( les glorieux: souvenirs qui rappelaient au peuple français et à l'armée les dénominations données sous la République et l'Empire aux officiers généraux. » ♦