‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 4)Chapitre 14 sur 61 · II · texte numérisé non relu

II

Toutes ces attaques, répétées journellement par la presse royaliste, produisaient une impression Irés-vive sur les esprits. Dans les salons de Taiicieime noblesse, où l’on ne s’était dans aucun temps piqué d’austérité, on ne voulait pas permettre à un gouvernement bourgeois de goûter des plaisirs aristocratiques ; la petite bourgeoisie, qui avait si fort apprécié les habitudes plus que modestes du roi Louis- ‘Philippe à son avènement, était véritablement outrée de ce lu.ve présumé du gouvernement provisoire; les ouvriers eux-mêmes, à force de l’entendre dire, commençaient à croire qu’on leur avait fait faire une révolution uniquement pour procurer à quelques prétendus républicains le luxe et les divertissements des familles royales.

Pendant que le gouvernement allait ainsi s’affaiblissant dansl’opinion, il se divisait chaque jour davantage. A partir du 16 avril, les discussions dans le conseil devinrent d’une violence inouïe. M. Marrast et M. Ledru-Rollin ne pouvaient plus se contenir; il fallait les efforts constants de M. de Lamartine pour les empêcher de rompre avec éclat. A chaque instant, l’un ou l’autre membre de la minorité, quelquefois la minorité tout entière, menaçait de se retirer. C’est de cette manière qu’elle obtint coup sur coup plusieurs décisions entièrement opposées à l’opinion qui venait de triompher. Ainsi, le 18 avril, on vit paraître au Moniteur une première proclamation qui affectait de confondre dans un même remercîment au peuple les deux journées si différentes du 17 mars et du 16 avril. Une proclamation rédigée en conseil par M. Louis Blanc confirmait la liberté dos clubs déjà menacée, frappait de réprobation

ccl'ii du citoyen Margox, rue Mênilinniilant, n“ 21; enfin, la veille même du jour qu’il vit triompher la Répnhliqne.le citoyen Albert travaillait comme mécanicien dans la fahrhiuc de boutons du citoyen Bapteroussc, rue de ta Muette, n“ 10, on se trouvent encore aujourd'hui sa blouse et son pantalon de travail. Ces explications simples et précises doivent mettre fin à des insinuations que le citoyen Albert avait dédaignées jusqu’ici, mais dont il ne lui convient pas d’encourager, par son silence, la persistance maligne et impudente. »

lt‘s (îris hostiles aux personnes, c’est-à-dire les cris de A bas les communistes! poussés par la garde nationale pendant la journée du 16 avril, lin décret .supprimait les droits d’octroi sur la viande de boucherie et modifiait le droit d’octroi sur les vins. Un autre décret mettait à la retraite soixante-(ùnq olficiers supérieurs de l’ai inée. On proposa même dans le conseil de reprendre le drapeau rouge, mais la majorité, et en particulier M. .Arago, s’y opposant avec, l'oi'ce, les choses restèrent dans le premier état.

Ces concessions de la majorité à la minorité apaisèrent pour un moment les colères. M. Ledru-Rollin surtout s’adoucit. Ün le vit alors fréquemment chez M. de Lamartine. Le ton des changea du tout au tout. « Quant aux

communistes, disait le numéro du 20 avril, attribué à madame Sand, contre lesquels se sont fait entendre des cris de réprobation et de colère, ils ne valaient pas la peine d'une démonstration. Qu’un petit nombre de sectaires prêchent le chimérique établissement d’une égalité de fortunes impossible, il ne faut ni s’en étonner ni s’en effrayer. A toutes les époques, des esprits égarés ont poursuivi, sans l’atteindre, la réalisation de ce rêve ‘, etc. »

.M. Louis Blanc demandait de très-bonne foi une enqnéle sur la inanife-station du 16 avril; M. Ledru-Bollin, qui savait ce que deviennent les enquêtes, chargeait M. Landi in de poursuivre rinstructioii Enfin, M. Caussidiére, affirmant qu’il était sur la trace d’un nouveau complot de -M. Blanqui, obtenait du gouvernement provisoire l’autorisation d’arrêter le grand conspirateur, ainsi que ses amis, MM. Flotte et Lacambre, et de les faire conduire tous trois à Vincennes'. L’importance que venait de prendre le géné-

> Voir la publication inliiiiléc : liulletim de la Ih'piiblique émands du ministère de l'intérieur, du 13 niai-s au 0 mai 1848.

* Dans le meme temps, le club de M. R.aspail demandait qu'on fil cnnnailro et poui’suivi’e l'auteur du rap|H'l (pii avait, disait-il. /'cjiouvanle dansta capitale.

'* Rapport de la commission d'enquèle. v.I, p. 131. MM. do l.armar-

HISÏOIIIE

ral Cliangnrnior causait aussi au gouvernement provisoire assez (remuii. Le désir très-vif qu’exprimait le général de rester à Paris, son attitude, son langage hautain, montraient (pi’il aspirait à jouer un rôle : celui de chef de la réaction s’offrait naturellement. Si cette réaction serait légitimiste ou orléaniste, on ne le pouvait deviner encore; les partis royalistes n’eu étaient pas venus à ce point d’oser se démasquer et de se ranger sous leui’s drapeaux particuliers; ils se confondaient alors sous le titre commun de parti de. l'ordre, et ne visaient qu’é prendre dans l’Assemblée nationale une bonne position défensive. Quoi qu'il en fût, le ministre de la guerre donna l’ordre au général Changarnier de partir, dans tes vingt-quatre heures, pour aller remplacer en Algérie le général Cavaignac, qui, blessé au vif de l’arrivée d’un commissaire de M. Ledru-Rollin revêtu de pouvoirs extraordinaires, venait de demander un congé.

Ce fut dans cette confusion extrême de pensées et de sentiments, dans cette absence complète de toute direction politique o>i sociale, que parut eiitiu le jour désigné pour la fête de la Fraternité. Le temps était nébuleux, l’air tiède. Paris était plongé dans cette vague atmosphère qui lui est projjre, et qui atténue parfois si heureusement, en les enveloppant d’un voile, les contrastes trop accentués de la vieille cité et de la vjlle moderne. Les masses d’arbres des Chanq)s-Élysées, du Champ de Mars et des Tuileries, l’Obélisque et les colonnades de la place de la Concorde, les palais des Invalides et de l’École militaire, se dégageant tour à tour, selon qu'un rayon de soleil venait à les loucher à travers la brume, semblaient, comme à la voix d’un artiste, disposer, coordonner peu à peu la décoration d'une fête majestueuse. Dès le matin, une population avide de tout voir affluait dans les rues. Deux cent mille hommes environ, gardes nationaux, gardes mobiles, troupes

line et ('.rémieux cnira"èrent M, Canssidiêre à détruire le mandai d’arrestalion lancé rontre M. Hlan(|iii.

(lo li"ne‘ ol "ardos républicaines étaient sous les armes. ,\ neuf heures, une salve de vingt et un coups de canon annonça (pie le gouvernement provisoire montait A l’estrade de l’arc de triomphe. Sur les gradins d’un amphilhéAlre décoré de drapeaux et d’emhlémes, et (|ui dominait la longue avenue dont la ligne droite et toujours ascendante relie le palais de Calheiine de Médicis au monument triomphal de Napoléon Bonaparte, le peuple apercevait de loin et saluait de ses vivats la représentation officielle et l’image imposante de sa propre souveraineté. Au haut de l’estrade, des magistrats, des officiers de l’armée, des fonctionnaires, des députations des corporations et des (>(!oles prenaient place entre deux orchestres dont les accords retentissaient puissamment dans l’espace. Un groupe de femmes élégamment viMues et qui tenaient toutes à la main des houquels noués de ruhans tricolores, couronnait, comme une gerbe de Heurs, cette ordonnance simple et grave de la fét(' patriotique. Vers dix heures, le défilé commença; il ne se termina que trés-avanl dans la soirée.

Pendant la longue duréede celte évolution de troupes, pressi'îcs de toutes parts par le Hiix et le reflux d’une multitude jimomhrahle, pas un accident, pas même un dé.sordre momentané ne vint troubler la paix publique. La bouche des canons ceinte de guirlandes, les haïomieUes ornées de lilas et d’aubépines, le miruirétincelant des cuirasses, les casques aux Joyeux panaches, les sabres brandis en l’aii’, les épées nues levées vers le ciel, le roulement des tambours, les fanfares, les cris enthousiastes, toulcela composaitun spectacle à la fois grandiose et touchant, où le caractère de la nation, ce cai actére belliqueux et doux, passionné pour le mouvement et le bruit, mais amoureux d’ordre et de dis(;ipline, se montrait dans toute sa vérité et dans toute sa grâce.

A mesure que les détachements de cavalerie, d’artillerie

' Le ministre delà guerre avait été autorise à faire rentrer cinq réginicnls, trois il'infanlcrie et deux de cavalerie.

et d’infanterie arrivaient devant l’arc de triomphe, les chefs de corps montaient à l’estrade et, recevant le drapeau des mains du ministre de la guerre, juraient à haute voix fidélité à la République. Les soldats, détachant les fleurs enlacées à leurs arme.s, les jetaient en signe d’hommage aux pieds du gouvernement provisoire; les femmes agitaient leurs mouchoirs en criant : t Vive l'armée! »

Ce jour fut beau encore et plein d’illusions. Dans cetle fête toute parée des plus riches dons du printemps, dans les effusions de la confiance universelle, la discorde et les mauvaises passions avaient honte d’elles-mêmes et rentraient dans l’ombre. Au sein de cette population immense, vieillards, femmes, enfants, magislrats, soldats et prêtres, tous se sentaient au fond du cœur joyeux de la même joie.

Les partis, les factions, les classes, dociles à la voix de la patrie, animés d’un bon désir, semblaient se convier mutuellement à une grande destinée et, confiants dans les desseins de Dieu sur la France, se dire, comme ces amis de la sagesse aux beaux jours de la Grèce antique : Essayons le génie en vivant ensemble.

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