‹ Histoire de la révolution de 1848 (volume 4)Chapitre 15 sur 61 · CHAPITRE XXYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYII

Boaiix-arfs. — I/)i électorale. — Profosiîions de foi des candidats à la représentai ion nationale. — Onvertnre de l'Asseinhlée constituante. — Le gouvernement provisoire à liieti mérité de la patrie.

Personne, dans le gouverncinenl, ne reçut dit spectacle que présenta la fête de la Fraternité une impression aussi vive que le ministre de l’intérieur. M. Ledru-Rollin avait l’âme jeune; il se prenait aisément au cété e.vtérieur des choses. Plus qu’aucun de scs collègues il se considérait comme l’auteur de la Révolution et portait à la République un amour qui tenait un peu de la paternité. Il aurait voulu que toutes les classes, que toutes les opinions fussent séduites par la grandeur clémente du gouvernement républicain, et, comme il savait que l’appareil guerrier plaît pardessus toutes choses aux fils des Gaules, il s’était singulièrement réjoui de cette journée de baïonnettes fleuries, qui, pourtant aux yeux de tous tes hommes politiques, marquait le terme de sa propre autorité et la dernière heure de son pouvoir éphémère.

C’est à cette sollicitude pour l’honneur et le renom de la démocratie qu’il faut attribuer aussi le soin particulier que prit M. Ledru-Rollin de rassurer, dés son entrée en fonc tions, les artistes très-inquiets de leur avenir, et de convier tous les arts à célébrer l’avénementde la jeune République *.

* C’était à ce moment-là l’épithète obligée dans le langage politique.

Digilized by Goc^Ie

M. Lodru-Rollin n’avait pas craint, à cot égard, im peu d’ostentation en signant, le 2i février, au plus fort de la mêlée révolutionnaire, dans un nioinenf où sa propre existence, celle de Paris, l’existence inéine de la République cf de la société semblaient menacées, un déci et qui fixait au 1 5 mars l’ouverture de l’exposition annuelle de peinture, de sculpture et d’architecture.

A peu de jours de là, il nommait à la direction des Musées M. Jeanron, qui devait y marquer son passage par une excellente classification, selon les écoles et les siècles, des tableaux disséminés auparavant sans méthode, sans goût et sans prolit pour l’étude de l’art. Enfin, M. Ledru-Rolliu faisait ouvrir un concours de musique pour les chants républicains, et un autre concours d’esquisses peintes et modelées, de médaillons et de timbres gravés pour une figure symbolique de la République. Dans le même temps, Théâtre-Français recevait l’ordre de donner des représentations gratuites pour le peuple.

Do cet appel adressé aux artistes, de ce louable effort pour attirer leur attention sur le peuple, il ne devait malheureusement ressortir, pour l’observateur attentif, qu’une seule chose : l’absolue incapacité des arts à créer l’image, la forme sensible d’une idée qui n’est plus ou qui n’est pas encore vivante dans la généralité des esjirits. La même fatalité, inexplicable pour le vulgaire, qui rend aujourd’hui la main de l’ai chitecte inhabile à bâtir des temples ou des cathédrales, qui éteint sous le pinceau et sous le ciseau de nos artistes le courroux de Jéhovah ou la divinité du fils de Marie, glace leur inspiration quand ils cherchent un symbole aux vagues tendances du dix-neuviéme siècle. Dans l’étude même de la métamorphose qui s’accomplit, l’intelligence pure, la raison abstraite trouvent un vaste sujet de méditation et la satisfaction qui leur est propre; mais l’art hésitant, déconcerté, inhabile à rendre par l’image le mouvement indéterminé d’une société qui se transforme à son insu par la science et par l’industrie,

n’on saisit que les accidents individuels, les sentiments particuliers et conséquemment inférieurs, dont la reproduction, si parfaite qu’elle soit, n’a droit d’intéresser que la curiosité, et ne saurait ni cnnammerla passion ni exalter la pensée.

Qui n’a pas senti naître cette réflexion en parcourant l’exposition des fi},mrcs symboliques à laquelle sept cents artistes, dont beaucoup d’un talent incontestable, avaient concouru, et qui pourtant parut si insuffisante qu’on n’o.sa '

pas décerner le prix et qu’il fallut la recommencer? Le trouble de la conception, l’incoliéreuce des idées étaient visibles dans ces esquisses. La plupart des ai listes avaient fait de la République une furie, l’œil en feu, la chevelure au vent, brandissant sur des ruines amoncelées la torche ou la pique. D’autres lui avaient donné les traits, l’aftitude et le geste d’une vivandière. I‘lusi(*urs, ne s’élevant pas même à l’idée de type, avaient fout simplement reproduit rime de ces physionomies parisiennes, tout à la fois vulgaires et étranges, où l’ardeur des cupidités se combine avec l’ennui d’une dépravation blasée. Pas un seul artiste ne paraissait avoir entrevu l’idéal d’une république fière et douce. Tous n’avaient su peindre que la licence ou la fureur, là où il fallait au contraire représenter la force paisible de la sagesse.

La plus grande artiste dramatique de ce Icmp.s ne réussit pas beaucoup mieux dans cette tentative que les peintres et les statuaires. Mademoiselle Rachel, pour complaire à l’auditoire populaire que lui imposait la révolution et pour flatter le nouveau souverain, imagina, un jour qu’elle venait de jouer la Lxxrèce de Ronsard, de'reparaître sur la scène dans son vêtement Idanc, la taille ceinte d’une écliarpe tricolore, et de déclamer, soutenue par l’orchestre qui jouait pianissimo la musique de Rouget de Tlsle, les strophes guerrières de la Marseillaise. Son succès fut immense. Les lignes pures de ses po.ses empruntées à Phidias, la pâleur passionnée de son visage, son œil qui dardait la colère, le

HISTOIKE

geste impérieux de son bras frêle et jusqu’au sourire de sa lèvre de Méduse, arrachaient au public des applaudissements enthousiastes. Mais la réflexion qui succédait à l’entraînement ne demeurait pas satisfaite. Au lieu d’atténuer l’anachronisnie qui plaçait dans la bouched’une république pacifique des paroles de haine et de vengeance, mademoiselle Rachel en outrait l’accent. Sons la beauté sereine de la forme grecque qu’elle avait acquise par l’étude, éclatait le sombre génie de la race juive dont elle est issue. On ne sentait vivre en elle que l’imprécation. Sa voix gutturale semblait altérée de sang. Son œil fixe guettait la proie. Ni la pensée ne rayonnait à son front morne, ni le cœur no batr tait sons le pli droit et immobile de sa draperie de marbre, l.es anneaux déroulés de sa chevelure en désoi dre apparaissaient au regard fasciné comme les ondulations des serpents maudits. Cette personnification dramatique de la Némésis révolutionnaire formait un contraste frappant avec les sentiments du peuple, auquel on imposait d’y reconnaître et d’y applaudir sa propre image. Jamais, cependant, le progrès des mœurs ne fut plus sensible qu’à ces représentations populaires, où la politesse, l'atlention émue de cet auditoire en blouse et en veste, la vivacité et la justesse de ses applaudissements, le montraient accessible à toutes les nobles curiosités, passionné pour la vraie grandeur, pénétré de ce respect des maîtres et de ce respect de soi, qui est la marque certaine du sens moral.

Si les arts plastiques ne parvenaient pas à imaginer la figure de la République, il ne fallait pas attendre que l’art musical en rendit l’accent. A part des effets de rhythme variés et saisissants, mais toujours d’inspiration guerrière, les musiciens appelés à concourir pour la composition de chants patriotiques ne trouvèrent rien qui méritât d’être retenu. 11 devint évident, pour tous ceux qui, dans ces temps de bouleversements politiques, gardaient la faculté de s’occuper du mouvement des arts, que la République, non plus que la monarchie du dix-neuvième siècle, ne ver-

rail se produire des œuvres d’un caractère sublime ou d’une beauté accomplie. La tendance j,œnéralc de Tartan dix-neuvième siècle n'est pas de s’élever, mais de s’étendre, de se vulgariser, de pénétrer dans les niasses. L’art, comme la politique, a pour mission de faire participer le grand nombre au mouvement de la vie intellectuelle. De là, la rareté de ces œuvi es excellentes qui satisfont les esprits délicats ; de là, les inventions, les méthodes, les procédés sans nombre d’un art devenu industriel pour mettre à la portée de tous, par la multiplication et la reproduction, ce. qu’un philosophe de nos jours a si justement appelé le pouvoir général de l’esprit humain. A Tart aristocratique qui ne saurait souffrir les approches du vulgaire, succède un art démocratique qui appelle à lui le peuple tout entier. L’architecture éléve, pour la communication de tous avec tous, d’immenses débarcadères. Elle s’es.sayc à construire de vastes enceintes, arènes ou jardins d’hiver, pour les plaisirs de la multitude*. La musique, par des méthodes faciles, se rend familière à une population jus({ue-là trés-rehellc aux mys" téres de l’harmonie. Le daguerréotype, la lithographie et la photographie, les procédés du moulage perfectionnés, airivent pour les arts plastiques au même résultat *, et Ton

* Ou prfimettail après larévotutioii de (.■onsacrer le t/nivrcet les Tuitories. réunis sous le nom de t’alaisdu peuple, aux ainusements pi>imlaircs. Ce projet était, coirune tous ceux ([ue l’on loruiait alors, plus aniliitieux que sensé. Mais le jour viendra où le ffouvcriioincnt démocratique sera contraint de toute néatssité à construire, pour les réuinons liabituelles des citoyens, de vastes enceintes d un wiractère iioLle et simple, des salles appropriées à des concerts, à des cours, à des Lihliotlièques, reliées entre elles par des ffalcrics couvertes, ou pronieiioirs d'iuver, dont une exposition perpétuelle de Heurs, de peitdure et de sailpture lonucra la décoration toujours renouvelée

* 11 est curieux de voir comment, au temps de Callicriue de Médicis, le calviniste Bernard l’alissy se plaint [De l'art de terre, 1580), de cette vulgarisation de l'œuvre des maîtres. « As-tu pas veu aussi, ditil, combien les imprimeurs ont endoiniua^'é les peintres ou pourtrayeui’s savants. J’ay souvenance d’avoir veu les histoires de Noslrc- Dameiiupriméesdeffros traits, après l'invention d’un .Ulemand nommé Albert, lesipielles histoires vindreul une fois à tel raé[iris à cause de

voit lesgénies individuels, comme effrayés de ce mo\ivemcnt sans frein, consumer dans un stérile effort de résistance le temps de la production libre et féconde, se tenir opiniatrémenl à la tradition et s’attacher à préserver sur un autel à part, abrité, inaccessible au vulgaire, le culte de la beauté pure*.

Après bien des hésitations, le gouvernement provisoire avait définitivement convoqué les collèges électorau.v poui' le dimanche de Pâques, 53 avril.

La loi électorale était la plus largement démocratique qui eût encore été appliquée dans aucun pays”. Tous les Français résidant depuis six mois dans la commune étaient électeurs. A vingt-cinq ans ils étaient éligibles. Tous les électeurs devaient voter au chef-lieu de canton par scrutin de liste. Chaque bulletin devait contenir autant de noms qu’il y avait de représentants à élire dans le département. Le dépouillement devait avoir lieu au chef-lieu de canton, et le recensement au clief-lieu de département. Le scrutin

l’atx)n(I.ancc q\ii en fut faite qu’mi donnoit pour deux liards diaciuic des dites iiistoires, comt)ieii que la pourtraituro fût d'une ladle invenlioii. Vois-tu pas aussi combien la moulerie a fait doiniriagc à plusieurs •sculpteurs sçavanl.s, à cause <[u’après que quelqu’un d’iceux aura demeuré longtemps à faire quelque ligure de prince et de princesse, ou (fuclque autre figure excellente, que si elle vient à tomber entre les mains de queUpie mouleur, il en fera si grande quantité que le nom de rinventeur, ni son œuvre ne sera plus connue, et donnera à vil prix lesdites figures à cause de ia diligence que la moulerie a amenée, au grand regret de celui qui aura laiilé la jn-emière pièce. »

' L'école de licinture si fortcinent rclenue dans la tradition grecque et (lorentine et prémunie contre le dévergondage du temps parla rigoureuse dis<'ipUnc de>l. Ingres; d’habiles travaux de restauration à la Sainte-Chapelle, à Fontainehlcau, .au Louvre ; des monuments d’une érudition pleine de goût, élevés par MM. Laltrouste et Dubau, serviront d’exemple à ce quej’avanre.

^ On sait que la loi de 1791 excluait les hommes à gage et exigeait, comme cens électoral, une contribution égale à trois journées de travail. La loi du 21 juin 17H5, ijui établis.sait l’élection directe des députés par dos assemblées formées de citoyens domiciliés depuis six mois dans un canton, no lut pas exécutée. La loi du 22 août, <iui rétablit l’élection à deux degrés, fut suivie jus([u’en 1799.

était secret. Nui ne pouvait être nouniié représentant du peuple s’il n’avait réuni au moins deu.v mille suffrages. Enfin, chaque représentant recevait nne indemnité de 25 fr. par jour, pendant toute la durée de la session.

Le premier effet de la promulgation de cette loi fut, sinon une satisfaction, du moins une sorte d’apaisement d’esprit à peu prés général. Les dispositions principales, rédigées, d’après les avis de MM. Cormenin et Isambert, par M. Marrast, auquel revient plus particuliérement l’idée du scrutin de liste, annonçaient l’intention bien réfléchie de soustraire, la population des campagnes aux iniluences qu’on appelait de clocher, c’est-à-dire à l’ascendant du curé et du gros propriétaire, et aussi d’ouvrir l’accès de l’Asscnihlée nationale au prolétariat'. En n’excluant pas les soldats du vote, en y appelant les domestiques, la loi de 1848 se montrait plus confiante dans le principe égalitaire qu’on n’avoit encore osé l’étre jusque-là. Enfin cette loi, défectueuse sans doute, mais la meilleure, selon toute apparence, que piit encore supporter la nation, obtint dans le premier moment l’approbation de tous les hommes sincèrement désireux de voir se fonder en France le gouvernement démocraticjue. Le suffrage universel était la seule base acceptable pour l’honneur des partis et qui leur permit à tous ce qu’ils souhaitaient sans oser le dire ; une défection avouable, l’abandon, sans indignité, de principes auxquels ils avaient cessé de croire.

Le suffrage universel, c’était le gouvernement de la société remis à la société elle-même. Si donc, pour aucun parti, il n’en devait sortir l’accomplissement parfait de ses vœux, tous pouvaient se tenir assurés qu’ils seraient représentés à l’Assemblée nationale dans une proportion plus on moins favorable, mais suffisante pour qu’aucune des opinions du pays ne demeurât étouffée.

* L’indcinnilé de '25 l'ranc.s par jour, si iiicoiisidérêiiieiil attaquée par la presse déinoeiaiiquc, u’avail pas d aulrcLul.

Aussi aucun parti n’eul-il la pensée de s'abstenir; chacun, au contraire , redoubla d’efforts pour se faire dans l’Assemblée une place considérable. Le clergé donna l’exemple de cette politique. Se pliant aux événements, se conformant aux circonstances, il ne perdit pas un moment et n’omit aucun des moyens d’influence que lui donnaient, dans les campagnes surtout, ses relations étroites avec le peuple. Les listes du clergé habilement combinées, mélangées, selon les localités, de noms choisis parmi les moins compromis dans la noblesse et dans la bourgeoisie, et parmi les plus catholiques entre les ouvriers et les paysans, obtinrent la majorité dans un grand nombre de départements. Les noms qu’ils exclurent positivement ne passèrent pas, ou ne passèrent qu’à grand’peine. Enfin, sauf quelques évêques ultramontains qui restèrent à part, le clergé, par ce don d’interprétation qui lui est propre et qu’il appliqua largement à la révolution de 1SA8, se trouva comme naturellement, sans apparence de lâcheté, sans désaveu de ses principes, placé au centre même du mouvement électoral. Pendant que les partis politiques disputaient bruyamment sur le droit et sur le sens de la révolution, lui, sans rien contester, sans rien prétendre, il s’appliquait, et il réussissait à faire tourner cette révolution à son avantage'.

‘ I.e pnssagcsuiv.ant d'un mandement de révèque-de Dijon, en date du 8 mai-s 1848, donne une idée exacte de l’atlitude généralement prise par le clergé catholique :

« Monsieur le curé,

« Vous le savez déjà, le gouvernement fondé en 1850 vient d’êti-e emporté par un orage semblable à celui du sein duquel il était sorti. Celui qui règne dans les deux et de qui relèvent tous les empires vient encore de donner aux peuples et aux rois cette grande ei terrible leçon. Tout pouvoir qui méconnaîtra les intérêts généraux du pays ne pourra jamais y piendrc racine. Tout gouvernement qui voudra arrêter les développements progressifs des liltertés publiques sera tôt ou tard englouti par ce flot des idées et des besoins légitimes qui monte sans ces.se, et qu'on ne peut dominer qu’à la condition de lui tracer un libre et paisible cours. »

DE LA RÉVOLUTION DE 1848. lO.')

La politique laïque ne montra pas, à beaucoup près, le tact et la convenance de la politique ecclésiastique : elle passa les bornes; la plupart des (candidats royalistes ne gaidèrent, dans leuPs professions de foi, aucune mesure, (iraignant sans doute de ne pas faire assez en se déclarant républicains, ils professèrent le socialisme. Les exemples en sont trop nombreux pour pouvoir être cités tous ; je choisis les plus considérables. Dans sa circulaire aux électeurs du Doubs, M. de Montalembert s’accuse avec componction d’avoir partagé, non pas l’indifférence, mais l'i- (jnorancede la plupart des hommes politiques sur plusieurs des questions sociales qui occupent aujourd'hui une si grande et si juste place dans les préoccupations du pays; il appelle la liberté l'idole de son âme; il se vante d'avoir toujours proclamé la légitimité du jyeuple et le droit divin des nationalités *.

M. de Falloux, que l’on verra plus lard si prononcé contre la République, proclame son admiration pour le peuple de Paris, et dit qu’il a donné à la victoire un caractère sacré; rappelant le mot fameux de M. de Chateaubriand, qui s’était proclamé naguère monarchique par principes, républicain par nature, il aflirme que ce mot u est parfaitement sincère, surtout dans la bouche des hommes de l'Ouest. »

M. Denjoy, qui vota à r.\ssemblée constituante des lois répressives, voulait alors la gratuité de l'enseignement à totis les degrés,' depuis l' asile jusqu à l’école professionnelle; il exigeait la rétribution, la retraite assurée à tous par l'État et devenant un dogme que suive immédiatement . l'application.

M. Léon Faucher affirme que V État a qualité pour mettre les instruments de travail à la portée du plus grand nombre, en développant les institutions de crédit et par la réforme hypothécaire. L'État peut, disait-il, limitei' l’expan-

' Voir la cimilairo de M. de Moiilalemltert aux êloi'leiii-s dti Doubs, r. avril 1818.

sion des classes supérieures en les appelant à supporter une plus grande part des charges publiques.

M. de Mouchy, dans le départeinent de l’Oise, n’esi pas moins explicite. Selon lui, l’Assembléè nationale est convoquée pour continuer l'œuvre démocratique de la révolution sociale de 1789; il demande que le travail soit organisé; que l’impôt soit plus équitablement établi; que les taxes sur les denrées alimentaires de première nécessité pour le peuple soient supprimées; que l’enseignement soit gratuit et obligatoire. Il déclare, enfin, que la république est lo seul gouvernement possible pour la France, et qu’il faudrait être insensé pour rêver le rétablissement de la monarchie.

Il accepte cette république avec ses conséquences sociales. Il faut, dit-il à ses électeurs, nommer des hommes sincèrement dévoués à la sainte cause du peuple, au triomphe des idées sociales qui doivent régénérer la vieille Europe.

M. de Dampierre, en s’adressant aux électeurs des Landes, confesse, comme l’a fait dans le Doubs M. de Montaleniberf, le tort immense de n avoir pas fait la préoccupation constante de toute sa vie des questions sociales. 11 demande un état social nouveau.

M. Fialin de Persigny dit aux électeurs de la Loire ; « Ce n’est pas une révolution politique qui finit, c’est une révolution sociale qui commence. » Il proclame qu’il doit sa vie au service du peuple; il jure que tout ce que Dieu voudra lui accorder de courage, d'intelligence et de résolution, sera désormais consacré à l'affranchissement de la seule servitude qui pèse encore sur lui : la servitude de la misère.

Selon M. Rouher, la révolution est à la fois politique et • sociale. 11 veut la suppression immédiate des impôts vexatoires, plus particulièrement onéreux à la classe ouvrière; il demande la liberté de réunion pleine et entière; il juge les clubs indispensables; il veut l'impôt progressif, le travail organisé; tout enfin pour et par le peuple.

Le général Groncby et le général Gémeau parlent dans le même sens.

M. de Ségur d’Aguesseau, après avoir proclamé son inaltn-able dévouement li la répiblique., déclare que la forme monarchique a fini son temps; « elle est désormais, dit-il, convaincue d’impuissance pour satisfaire aux nécessités sociales de la démocratie triomphante. »

M. Baroche se vante d’avoir été des cinquante- quatre membres qui, devanrnnt de quelques heures la justice du peuple, ont proposé la mise en accusation d’un ministère odietix et coupable.

M. Dupin croit qu’t/ ny a plus de monarchie possible et qu’il est de son devoir social de se rallier franchement à la seule forme qui désormais puisse conjurer les malheurs pihlics *.

(Jue pouvaient souliaiter de mieux les républicains, et même les socialistes, que de voir leurs adversaires, sans aucune contrainte, spontanément, librement, se compromettre par des professions de foi si exagérées ; s’engager envers la Bépiiblique, s’exposer, en cas de rétractation et de palinodie, à une confusion, à un abaissement moral funestes ù la cause royaliste?

S’il y avait dans ce fait un indice fécheux pour la moralité et la dignité des classes élevées de la société, les démocrates, en tant qu’bonimes de parti, n’avaient pas à s’en plaindre ; tout au contraire.

Laissant à Dieu le soin de scruter les consciences et de sonder les cœués, ils devaient, en bonne politique, accueillir ces démonstrations et les tenir pour sincères. Ne pouvant d’ailleurs, l’eussent-ils voulu, exclure de l’Assemblée la majorité du pays qui n’était pas républicaine par principes, qu’avaient-ils de mieux à faire que d’engager autant que possible ces républicains du fait accompli, de les envelopper, pour ainsi parler, et de les entraîner dans le mouvement révolutionnaire contre lequel ils n’avaient pas la force de protester?

’ Voir pour plus de facilité toutes ces professions de foi réunies dans le numéro de la Presse du 25 février 18.51,

Par malheur, cette politique si simple ne fut pas comprise par les comités électoraux républicains et par leurs afrenis. Ils voulurent à toute force révolutionver, républicanisev, c’était leur expression, un pays si profondément démocratique qu’il n’y avait qu’à le laisser aller à sa pente naturelle et à le préserver de toutes les oppressions, pour que la république fût fondée.

L’immense force jetée tout à coup dans la balance du côté du peuple par le suffrage universel, qui obligeait tous les partis d’entrer en rapport avec lui, c’était là, dans les conditions de temps nécessaire pour toute œuvre naturelle ou humaine, la révolution véritable. Le résultat des premières élections, dût-il même ne donner qu’une Assemblée plus mitigée encore et moins républicaine que ne le fut l’Assemblée constituante, le mal était beaucoup moindre pour la démocratie que celui de montrer, comme le firent les meneui’s de clubs, le parti républicain en contradiction flagrante avec son propre principe*, le répudiant, le foulant aux pieds, s’efforçant d’entraîner la démocratie dans des voies où elle n’aurait plus été autre chose qu’une révolte perpétuelle de toutes les minorités contre toutes les majorités, c’est-à-dire, une constante anarchie.

Sans doute, le mal était grand de donner au peuple l’exercice d’un droit préalablement à l’éducation qui lui en aurait enseigné le fondement et le but. 11 aurait fallu, comme le dit Jean-Jacques, « que l’esprit social, qui doit être l’ouvrage de l’institution, présidât à l’institution même, et que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils devaient devenir par elles *. » Mais cela n’était pas, cela ne pouvait pas être. Il avait été démontré, sous le règne de Louis-Philippe, que

* Il est remarquable que le langafre de la pre.sse rdactionnaire et le langage des journaux ultra-radicaux étaient à ce moment le môme. I.es journaux royalistes proteslaieiit aussi contre ce (lu'ils appelaient une fautse représentation nationale. (Voir X’Assemblée nationale, n" du 8 mars 1848 et des jours suivants.)

^Contrat social, v. I, rh. Vil.

la bourgeoisie n’entemlait pas donner au peuple une éducation qui l’émancipat et le fit égal à elle en droit et en capacité. 11 était donc de toute nécessité que le peuple conquit révolutiounaireinent l’émancipation politique de fait, pour pouvoir se donner lui-même, avec le temps, l’émancipation morale et de droit.

De cet ordre fatalement interverti par la faute des classes dirigeantes, ressortait pour le pays tout entier un danger très-grave. Dans un pareil état des esprits, il fallait s’attendre à une e.xpressioii de la révolution outrée chez quelquesuns, insuffisante chez le plus grand nombre*.

« Vous avez admis le principe, subissez-en la conséquence; un échec n’est qu’un retard », disait avec beaucoup de raison 1 un des chefs les plus avancés du socialisme aux hommes de son parti qui songeaient dès ce moment à renverser l’Assemblée nationale*.

Une Assemblée, même médiocrement révolutionnaire, n aurait jamais pu faire autant de mal à la République qu en firent ces prédications et plus tard ces attentats contre la souveraineté du peuple, dont le premier signal partit malheureusement de la presse républicaine.

M. Ledru-Uollin avait commis, ainsi que nous l’avons vu, une faute capitale en remettant au club des clubs, dirigé par des hommes dont les uns étaient suspects et les autres sans capacité, le choix des agents envoyés dans les départements pour influencer les élections. Ces agents, inconnus ou trop connus dans les différentes localités où ils parurent, inon-

* Beaucoup de paysan.», dans les campagnes reculées, s’étonnaient de cette liste de noms impi’imés qu’on leur reincl tait et disaient naïvement ; « Mais le gouvernement a dt’jà choisi, pourquoi nous fait-on roter? »

* Itaspail, VAmi du peuple, avril 1848. M. I/)uis Blanc, dans les Pages d'histoire, cli. xv, exprime iainênic pensée. « Ce n'esl [loinl à l’inlérét du nmnienl que.se doit mesurer l’iniporlance des princijies (jui régissent les sociétés; le suffrage universel repose sur la notion du droit, et rien que dans la reconnais.sance solennelle du di’oit il y a un fait d’une portée immense. »

défont los luiroanx du ministère de dénonciations extrava- "anlos; ils firent les rapports les plus faux ou les plus exagérés; les révocations qu'ils provoquaient, et les réintégrations qui se firent par suite de l’évidence de leurs erreurs, portèrent une grande perturbation dans les affaires. Pensant y remédier, le ministre publia, le 8 avril, une nouvelle circulaire; mais, bien loin d’atteindre son but, il ne fit que jeter un trouble plus complet dans les esprits.

De son côté, le ministre de l’instruction publique avait jugé utile de stimulerle zèle des fonctionnaires dépendant de son administration et de leur donner des avis sur le caractère que devait avoir l’élection. Dans une circulaire en date du fi mars, il disait : a ba plus grande erreur contre laquelle il faille prémunir la population de nos campagnes, c’est que, pour être représentant, il soit nécessaire d’avoir de l’éducation ou de la fortune. Quant à l’éducation, il est manifeste qu’un brave paysan, avec son bon sens et de l’expérieuce, représentera infiniment mieux à l’Assemblée les intérêts de sa condition qu’un citoyen riche et lettré, étranger é la vie des champs, ou aveuglé par des intérêts différents de ceux de la masse des paysans ; quant à la fortune, l’indemnité qui sera allouée à tous les membres de l’Assemblée suffira aux plus pauvres... » — «Des hommes nouveaux, ajoutait le ministre, voilà ce que réclame la France : une révolution ne doit pas seulement renouveler les institutions, il faut qu’elle renouvelle les hommes. »

Cette dernière phrase, en rappelant la circulaire de M. Ledru-Rollin, que M. Carnot avait cependant fortement désapprouvée, parut l’expression d’une exclusion systématique concertée dans le gouvernement. Un ministre de l’instruction publique qui venait dire que l’instruction n’était pas nécessaire pour représenter le pays, c’était encore là un grand sujet de scandale pour les partis.

Le ministre, violemment attaqué, insista, comme l’avait fait M. Ledru-Rollin, et, le 10 mars, il fit paraître au Moniteur une note où il recommandait encore aux électeurs de

nommer des pnysans, et de ne pas se laisser éblouir par le prestige de l’opulence et des manières du grand monde. « Le danger que les amis sincères de la Uépublique peuvent redouter, disait encore M. Carnot, ce n’est pas qu’il y ait à l’Assemblée trop peu de lettrés, c’est plutôt qu’il y ait trop peu de gens de pratique, honnêtement et profondément dévoués aux intérêts de la classe la plus nombreuse et la plus pauvi-e. » Et il recommandait de nouveau les hommes capables, qui, pour n’avoir pas dépassé le niveau de. l’instruction primaire, n’en étaient pas moins dignes, malgré le défaut de ce que l’on nomme éducation et fortune, de figurer parmi les éléments précieux de l’ Assemblée.

Les manuels des droits et devoirs du citoyen, ou catéchismes politiques, publiés à la demande du ministre par les recteurs d’académie, commentaient et développaient pour la plupart cette pensée L A Paris, M. Henri Martin, M. Ducoux etM. Henouvier entreprirent cette tâche. Le manuel de M. Henouvier firt l’objet d’attaques très-vives, que l’on résuma, afin de mieux frapper les imaginations, dans le mot de communisme. On alla répétant partout que le ministre et ses subordonnés prêchaient l’égalité dans l’ignorance, et celte communauté dans l’indigence des biens intellectuels que M. Ledru-Hollin voulait établir dans l’indigence des biens matériels.

Ces accusations étaient injustes*; mais il était bien im-

• Celle pensée ii'avail rien (rerroné, ni niéine de nouveau. Rien avant M. Caniol, Xénophon avait dit dans sa Itèpubliqiie d'Athènes (cil. i) : « Rien cependant de plus sage que de pennettre, même an dernier plébéien, de parler en publie. I.Æ dernier artisan, étant maître de se lever et de liaranguer rassemblée, y donnera des conseils utiles à lui et à .ses pareils. Dans l'opinion publique, cet homme, tel qu’il est, avec SOI 1 ignorance, ses vues basses, mais .son zèle pour la démocratie, vaut mieux qu’un citoyen distingué avec des vues noble.s, de la pénétration, iiiaisqni a des intentions perfides, s'

* « La révolution qui a emporté les rois, les paii-s et les députés, l'especte la famille, le mariage, les testaments et les tribunaux, » dit te Manuel de M, Renouvier; partout il développe celle pensée, que /c capital el l'inlèrêt du capital, la donation et l’héritage, sont choses

prudent d’en fournir nièine le prétexte. Le ministre de l'intérieur et le ministre de l’instruction publique n’y songèrent pas assez ; ils confondirent ce qui, dans un gouvernement, peut être l’objet d'instructions confidentielles données avec choix à un petit nombre d’hommes capables de discernement, et ce qui peut se dire dans des actes officiels lus par des adversaires, commentés par l’esprit de parti, mal interprétés par l’ignorance ou le mauvais vouloir. La pratique des affaires leur manquait à tous deux et, par là, la mesure dans le langage et 1e sentiment de l’opportunité, qui fait le fonds de la politique.

('.ependant, malgré ces erreurs, ces tiraillements du pouvoir, malgré les agitations journalières des clubs, la grande épreuve du suffrage universel fut soutenue avec honneur par le pays. A très-peu d’exceptions près, les opéi’ations du scrutin se firent avec une régularité parfaite.

On SC rappelle que le 23 avril était le jour de Pâques. Quelques scrupules s’étaient élevés dans le conseil. On craignait de blesser le clergé et les populations religieuses, en assignant à l’accomplissement d’un acte politique le jour consacré à la plus grande des solennités du culte. M. de Lamartine combattit cette pensée timorée. Il voyait, au contraire, dans cette coïncidence un heureux augure et pour la religion et pour la Bépublique. Le clergé le comprit ainsi. Bien loin de murmurer, il se prêta avec empressement aux changements d’heures nécessités par cette décision. Partout, dans les campagnes, on célébra la messe de la résurrection à l’aube du jour; à l’issue de l’office, le curé se joignant au maire, au juge de paix, au commandant de la garde nationale et à l’instituteur, ils rassemblé' rent les électeurs, les formèrent en colonne et les conduisirent processionnellement, bannière déployée et musique

liaiTnilcnU’iil l('(ji(inips, néces.s.airc>s à la difinilr et à la liberté du ritoyeii. (Voir au Manuel, le cli.u : Ile la &iireté et de la proprMtl.)

en tête, au chef-lieu de canton, en chantant des cliunls patriotiques.

Partout l’ordre et le cahne régnèrent dans ccl innnense niouveinent moral et matériel d’un peuple tout entier. Pas un accident, pas un désordre grave ne vint troubler une opération jugée matériellement impossible ' par les habiles. Les craintes si vives qu’avait excitées cette journée leçurent un éclatant démenti. Au sein de la population la plus irritée du pays, à Lyon même, tout se passa avec une tranquillité merveilleuse. La veille même de Pâques, une manifestation, organisée par le club central, avait eu lieu. Dix à douze mille cluhistesel ouvriers des chantiers nationaux, la plupart armés, avaient fait le lourde la ville, portant un transparent sur lequel on lisait les noms des qualoiv.e candidats du communisme. Le même jour, le clubcenlial avait fait afficher un placard qui dénonçait au peuple les manœuvres fraudideuses du comité préfectoral, et il avait envoyé démander au commissaire du gouvernement le changement de ce comité. Sur le lefiis du commissaire, avait paru un nouveau placard menaçant les autorités d’une protestation d'une tout autre nature, afin d’ajrprendre à ce conseil que l'autorité du peuple souverain devait l'emporter sur les iniques et niaises machinations d'une infâme coterie.

Mais, en dépit de toutes ces démonstrations, le club central n’obtint au scrutin que six nominations, dont deux seulement appartenaient au communisme, MM. Greppo et Pelletier; les huit autres appartenaient à l’opinion républicaine modérée. Exaspéré de cet échec, le club central envoya une députation à M. Martin-Bernard pour protester, en menaçant, contre le résultat de l’élection; mais les opérations avaient été régulières. Ni à Lyon, ni ailleurs, on ne tint compte de ces protestations de l’esprit de parti. A Rouen et à Limoges seulement, elles prirent un caractère sérieux.

' Ce fut l'avis émis par riiiblilul; c’élait l’opiiiioii de beaucoup d'iiomiiies politiques.

A Limoges, où la fahriqiic de porcelaine occupe plus de six mille ouvriers, et qui compte environ treize mille indigents sur une population de cent mille Ames, le peuple arracha les bulletins de vote aux mains des scrutateurs et désarma la garde nationale. Le 27 avril, les ouvriers de llouen, irrités par l’échec de leur liste, qu’ils avaient faite beaucoup trop exclusive’, et par des provocations imprudentes de la garde nationale qui, depuis la journée du 1 6 avril, se montrait animée d’un mauvais esprit de réaction, coururent aux armes. Le combat s’engagea; il dui a deux jom-s, si toutefois on peut appeler combat la lutte inégale d’une masse populaire, à peu près dépourvue d’armes et de munitions, mêlée de femmes, de vieillards et d’enfants, sans chef militaire, contre les troupes les mieux disciplinées, agissant de concert avec la garde nationale; la disproportion entre le chiffre des morts et des blessés, chiffre considérable dans les rangs du prolétariat’, et si peu élevé dans les rangs de la troupe qu’on a pu dire que ni un soldat ni un garde national n’avaient péri, témoigne assez de cette inégalité. Cependant le généra Gérard, qui commandait à Rouen, fit sur le combat un’ rapport dont le langage sévére, et sans aucun retour de pitié, blessa ceux-là mêmes d’entre les membres du conseil qui souhaitaient le plus une répression énergique des soulèvements populaires.

M.M. Ledru-Rollin et Louis Blanc protestèrent contre ce rapport et demandèrent que le général Gérard parût devant un conseil de guerre ; mais leur demande fut écartée. On chargea M. Frank-Carré, ancien procureur général dans la Seine-inférieure, de dresser une enquête. M. Deschamps

‘ Sur cette liste, composée de 19 noms, il y en .nvait 10 appartenant au prolétariat.

* M. Senard, dans son discoiii-s à l’Assenihléc nationale [séance du 8 mai 1848), donne les chiffres suivants : 41 barricades, contre lesquelles il aurait clé tire 19 coups de canons ; 1 1 hommes tués dans le combat, 76 blessés, recueillis dans les hospices et dont 23 y sont morts. Mais CCS chiflres paraissent être restés fort uii-tlessous de la réalité.

DE LA DÉVOLUTION DE 1848. iOÎ>

lut remplacé par M. Üussard, noniiné commissaire jçénéral dans la Seine-Inférieure. Les prisons se remplirent; la plus grande rigueur des lois fut appliquée conti-e une .sédition coupable sans doute, mais où les fautes de radininistration, les provocations de la bourgeoisie, et surtout la fatalité des circonstances avaient eu tant de part qu’une indulgence entière pour les vaincus n'eut été peut-être qu’une stricte justice.

A Paris, les» élections fui ent principalement discutées entre les républicains modérés, qui repi’ésentaient l’opinion de la bourgeoisie, et les républicains socialistes ou communistes, qui repré.sentaient l’esprit du prolétariat.

Les premiers avaient un grand avantage. Le comité central, dirigé par le parti qui se gi'oupait autour du National, agissait avec ensemble et politique; il était soutenu par la mairie de Paris, et il disposait des fonctionnaires. Les brigadiers des ateliers nationaux et un grand nombre d’artistes, qui y recevaient une solde de cinq francs par jour, furent employés à la propagande électorale.

Le prolétariat, au contraire,' à qui toutes les ressources de ce genre manquaient, et qui aurait eu besoin de concentrer tous ses efforts, se divisa. Les délégués du Luxembourg tirent bande à part; les chefs de club agirent chacun de son côté; on ne voulut se faire que des concessions insignifiantes ; la passion dicta les listes beaucoup plus que le jugement. 11 en advint que pas un candidat socialiste ne réussit, à l’exception de M.M. Louis Blanc et .Albert, acceptés par le comité central, on leur qualité de membres du gouvernement provisoire.

La liste des délégués du Lu.xembourg donna lieu à de longs débats. Sur l’avis de M. Louis Blanc, les délégués avaient formé une coimnission chargée d’entendre les candidats présentés par les corporations et d’examiner leurs litres. Cette coininissioii ‘ posa d’abord en principe que,

* Elle seconiposail des citoyens ; Vicz, délégué des ty|K)graphcs ; Six, délégué des tapissici's ; Boniiel'ond, délégué des cuisiniers; Passant.

pour conlre-ba lancer les candidatures presque exclusivement boui'jreoises des élections départementales, il fallait mettre vingt noms d’ouvriers sur les trente-quatre de la liste parisienne; après quoi, elle procéda, pendant huit jours entiers, à l’examen des canditats et passa en revue les hommes politiques et les écrivains qui avaient donné des gages à la démocratie. L’esprit le plus exclusif domina malheureusement cet exanieu. lléranger, adopté par acclamation dans la plupart des réunions populaires, ne parut pas assez socialiste aux délégués du Luxembourg. De Lamennais, malgré les Paroles d'un croyant et tant d’autres écrits admirables, fut l ejeté à cause d’une lettre au National sur les utopistes, et de ses récentes attaques dans le Peuple constituant contre l’atelier de Clichy et le communisme. M. Proiullion fut repoussé comme trop peu d’accord avec lui-même. MM. Gabet et Blanqui furent écartés sans discussion, ce dernier sans doute par l’iniluence de M. Louis Diane, mais on accepta le cuisinier Flotte. MM. Pierre 1a‘roux. Barbés, Baspail, Vidal, Caussidière, Sobrier, Flocon, et même M. Ledru-Bollin, malgré la journée du 16 avril, furent admis. M. Thoré n’obtint qu’une majorité peu considérable. Quant aux candidatures d’ouvriers, elles furent trés-viveinent disputées.

(Icléfrué des hra.sseurs ; Peniot, délépué des él;éiiisles; Duchèiie, délégruê des coinposilüur.«. Cette cornmi>sioii siéjre.i huit joiii-s dur:iiil, à partir du 5 mars; elle entendit 70 caiididaLs. Les questions au.vquelles ils curent à l’épondi'o étaient celles-ci :

« Que pensez-vous des institutions actuelles? w Quelles sont vos idées eu matière de relig'ion? Êtes-vous pour la liberté des cultes ? IjOS cultes doivenb^ils être salariés par l’Ètat ? n Quelles sont vos vues sur l’organisation du travail?

« Quelles réformes croyez-vous qu’on doive introduire dans la magistrat urc?

« Comment entendez-vous l’organisation de l’armée? Quel rôle doit être le sien, maintenant, et plus tard?

« Sur quelles bases doit reposer, suivant vous, le système des impôts? a Quel e.st votre opinion relativement au divorce? a Que pensez-vous des relations à établir entre la France et les divers peuples de l’Europe-, notamment l’.411emagne et l’ItaUc ?

pigitiz-' ^

On rejeta tout d'abord les candidats proposés par le compagnonnage, dont les vieilles prétentions à la suprématie n’étaient pas oubliées, et que l’on croyait influencé par le parti clérical. On fit exception, par des considérations personnelles, pour trois d’entre eux, dont était M. Agricol Perdiguier, maître jiienuisier, bonnne de mœurs pures et d’un caractère droit, auteur de plusieurs ouvrages populaires écrits dans un excellent esprit de conciliation. Tous les autres noms d’ouvriei's insciits sur la liste du Luxembourg appartenaient à l opinion communiste *.

On a peine à comprendre comment des hommes aussi intelligents que les délégués du Luxembourg purent nourrir un seul instant l’espérance de faire réussir une liste aussi exclusive. Une idée fausse, malbeureusement encouragée par M. Louis Blanc, les égara. Ils se persuadèrent que la révolution devait amener la domination absolue du prolétariat, et, comme ils n’avaient aucun esprit politique, air lieu de dissimuler soigneusement une prétention blessante pour la niasse de la nation, ils se hâtèrent de la faire sentir. .\ussi arriva-t-il que, sur une liste .si mal combinée, il ne passa que les quatre noms du gouvernement provisoire, acceptés par le comité central, M. Caussidiére, pour lequel la bourgeoisie parisienne gardait encore quelques souvenirs reconnaissants, et M. Agricol Perdiguier, dont les opinions anti communistes étaient notoires ’.

' Voir aux Documents historiques, à la lin du volumo, n° 1 1. La liste des candidats du Luxembourg fut arrêtée, après trois séances eons(‘r.utivfis, dans l’as.semblée qui se constitua le 17 avril.

* Deux incidents de ce niouvemeiit électoral méritent |)ar1iculièrenient d’être rapportés.

M. Blanqui proposa lui-même à son club la candidature de M. Auguste Comte, disciple de Sainl-Siiiion, fondateur de la pliilosopliie (Positive; comme ce nom, commun à im iihysicien œlébre, fut accueilli par un éclat de rire, M. Blanqui entra en colère, goiirmanda son auditoire et lui fit honte de sa profonde ignorance.

Béranger déclina la candidature par une lettre ironique adressée aux électeurs du dépari ement de la Seine :

« Il est donc bien vrai que vous voulez taire de moi un législateur.

Le 28 avril, à dix heures du soir, le maire de Paris lut au peuple, assemblé sur la place de l’Hôtel de Ville, la liste des représentants élus dans le département de la Seine. Le premier nom, sorti avec 25ÿ,800 voix, était celui de M. de Lamartine. Les noms de MM. Dupont (de l’Eure), Ârago, Garnier-Pagès, Armand Marrast, Marie et Crémieux, venaient après'. C’était une approbation éclatante donnée par les électeurs à la majorité du gouvernement provisoire. Le premier nom de la minorité, celui de M. Albert, ne venait

(lisait-il, j'en ai douté loiiglemps. .l’espérais que les prcmiei'S qui ont eu cette idée y renonceraient par pitié pour un vieillard resté étranger jusqu'à ce jour aux lonctions publiques, et qui, iiour s'en montrer digne, aura tout à apprendre à l’époque de la vie où l’on ne peut plus apprendre rien. Des amis m’ont répété (lue refuser de pareilles fonctions serait une faute. Je crois le contraire. Mais, en effet, si c’est une faute, évitez-la-moi (*/c), vous à qui je voudrais les éviter toutes.... J’ai été prophète, dites-vous. Eh bien, donc, au prophète le désert. Pierre l'Ermite fut 1e plus mauvais conducteur de la croisade qu’il avait si courageusement prêchée, bien qu’il eût jiour compagnon le brave Gautier-sans-.àvoir, comme disaient les riches de ce •emi)s-là.

a Puis n’est-il pas plus sage (]u’à une époque où tant de gens se prétendent propres à tout, quelques-uns donnent l’exemple de ne savoir être rien? La nature m’a créé pour ce genre' d’utilité c[ui ne fait envie à pereonne.

a Enfin, chers concitoyens, (juc l'ivresse du triomphe ne vous abuse pas. Vous pourrez avoir besoin encore qu’on relève votre courage, qu'on ranime vas espérances. Vous regretteriez aloi-s d'avoir étouffé sous les honneurs le peu de voix qui me reste. Laissez-moi donc achever de mourir comme j'ai vécu, et ne transformez pas en législateur inutile votre ami, le lion et vieux chansonnier.

a A vous de (xcur, chers concitoyens.

a BéaAvGca.

a Pa.ssy, ÔO mars 1818. »

Déranger, élu malgré lui, ne parut ([ue très-peu de temps à l’Assemblée constituante. Le 8 mai, il adressait au président sa démission sous le prétexte goguenard qu'il ne s’était préparé au mandat de représentant, ni par des méditations, ni par des études assez si-rieuses. Celte démission, repoussée h l’unanimité par l’A.ssemblée, il la renouvela, le 14 mai, en fennes plus pressants encore et la fit .accepter.

' Voir aux Documents hhloriques, à la fin du volume, n”12, la liste, par ordre numérique, des suffrages obtenus par les candidats à l'Assemblée nationale, dans le département de la Seine.

DE I-A RÉVOLUTION DE 18i8.

que lp vingt et unième. Outre le uoin de .M. Albert, deux noms d’ouvriers, ceux de MM. (lorbon et l’cupin, étaient portés par le parti clérical et marquaient la concession tréspetito faite au prolétariat. Aucun des candidats du Luxembourg n’était élu. Les délégués, qui s’étaieiit flattés de disposer de 400,000 voix, n’en avaient pas réuni plus de fil ,000 sur le nom de M. Savary, communi.ste. Les chefs d’écoles socialistes, MM, Barbés, Baspail, Pierre Leroux, avaient obtenu, le premier fi4,0fi5 et le dernier 47,284 voix. Le prolétariat, en tant que classe, était donc vaincu. Mais l'opinion républicaine restait victorieuse dans celte élection imposante de Paris, où l’indépendance et le choix raisonné des votes étaient beaucoup plus certains que dans tout le reste de la France.

L’élection des départements eut à peu prés le même sens. Les tendances socialistes y obtinrent une assez lai’ge place. Le communisme, proprement dit, y parut en minorité imperceptible. Le nom de M. de Lamartine, élu dans dix départements, caractérisa ce moment de la révolution; il marqua l’acception libérale, pacifique et conciliatrice que la grande majorité des électeurs entendait donner au mot de république.

Le clergé envoya à l’Assettdjlée plusieurs évêques et un assez grand nombre d’ecclésiastiques. Le parti légitimiste* fut brillamment représenté par environ 1 30 députés, parm j le.squels on comptait M.M. Berryer, de Falloux, la Bochejacquelein. A l’exception de M. Thiers, l’ancienne opposition dynastique revenait en masse à l’Assemblée nationale.

Une assemblée ainsi composée n’était assurément pas l’expression du prolétariat communiste, elle n’était pas même l’expression du. mouvement révolutionnaire; mais, siégeant à Paris, au foyer même de la révolution, sous l’action la plus vive des idées démocratiques, elle ne pouvait pas être rétrograde, et il y avait tout lieu d’espérer qu’elle donnerait au pays une conslitulion largement et sincèrement républicaine. Je ne veux pas anticiper ici sur les évé-

210 HISTOMIE

neincnts et montrer ce qui arriva. Assistons à la cérémonie solennelle de son installation.

Un soleil splendide éclaira cette journée. Vers onze heures du matin, les membres du gouvernement provisoire et leurs ministres, réunis au ministère de la justice, se mirent en marche et se dirigèrent, par la rue de la Paix, par les boulevards et par la place de la Concorde, vei’s l’ancien Palais-Bourbon. Précédés du commandant en chef de la garde nationale et de son état-major, ils marchaient tête nue entre deux ofüciers, l’épèe à la main, suivis de tous les maires et adjoints de Paris et de ta banlieue. Une acclamation ininterrompue, partant à ta fois de la foule pressée sur le passage du cortège, de toutes les fenêtres et de tous les toits des maisons, salua ces hommes de. cœur qui, sans faire un seul acte de despotisme, sans vei’ser une goutte de s sang, sans attenter à aucune liberté, avaient inauguré en France, dans les circonstances les plus critiques, le règne de la démocratie. Ce ne furent pas des applaudissements commandés, mais un mouvement spontané de reconnaissance qui éclata la vue de ces premiers citoyens de la nouvelle République, qui venaient rendre à la représentation légale du peuple le pouvoir qu’ils tenaient de son acclamation.

Le canou des Invalides annonça l’entrée du gouvernement dans la salle des séances. L’Assemblée tout entière se leva pour le recevoir, au cri puissant et prolongé de ; Vive la République!

L’aspect de la salle, construite à la hâte et provisoirement dans le Palais-Bourbon, décorée sans style, sans goiit et sans magnificence, eût mieux convenu au parlement des États-Unis d’Amérique qu’à l’Assemblée nationale de la République française.

Aucun des représentants, à l’exception de M. Caussidière, ne s’était conformé au décret qui leur imposait un costume imité de la révolution ; la plupart ne portaient d’autre signe distinctif qu’une rosette rouge et or à la bou-

tonnière; mais, sous cette uniformité extérieure de costume, les contrastes politiques et sociaux les plus piquants abondaient et excitaient la curiosité des spectateurs. Ainsi, .M. Barbés venait s’asseoir auprès de ses anciens juges, et dans racclamafion de la République, sa voix se mêlait aux voix de ceux-là mêmes qui avaient naguère prononcé sur lui la sentence de mort; le P. Lacordaire, dans.son blancvêtement de dominicain, apparaissait comme le fantôme del’inquisition entre l’israélite Crémieux et le pasteur protestant Coquerel ; le paysan du Morbihan et l’ouvrier de Vaucluse apportaient dans l’urne législative une boule demêmepoids que le savant de l’Institut et le lettré de l’Académie française; deux Bonaparte, envoyés parla Corse, siégeaient en face d’un la Rochejacquelin ; des fils de régicides y coudoyaient des fils de chouans, et, par l’effet merveilleux de cette pénétration de l’esprit moderne qui s’assimile tout, ni les uns ni les autres ne s’étonnaient de se trouver ensemble.

Le contraste que présentaient les tribunes n’était pas moins frappant. Entre la tribune diplomatique, représentation officielle des royautés légitimes, et la tribune de la garde nationale, qui rappelait partiailièrement la royauté quasi légitime de Louis-Philippe, la tribune accordée aux délégués des clubs figurait le inouvement et le tumulte révolutionnaires. Enfin, le seul aspect de l’Assemblée, la réflexion que la diversité inouïe de ses éléments ne pouvait manquer de faire naitre, était un argument en faveur du gouvernement républicain.

Une forme de gouvernement, qui retirait à tous les partis la prédominajice exclusive pour donner à la conscience publkjue le temps de se former et la faculté de s’exprimer librement, était sans contredit la meilleure, la plus facilement acceptable, dans l’état de nos mœurs et de nos croyances. Une Assemblée issue du suffrage universel, et souvent renouvelée, était le gouvernement le plus apte à favoriser, sans le comprimer ni le précipiter, le mouvement des esprits. *

La séance du 4 mai, solennelle et paisible, s’ouvrit sous la présidence du doyen d’âge, M. Audry de Puiraveau. Les six plus jeunes représentants occupaient le bureau. M. Dupont (de l’Eure) monta à la tribune et lut, au nom du gouvernement provisoire, le discours suivant :

« Citoyens représentants du peuple, le gouvernement provisoire de la République vient s’incliner devant la nation et rendre un hommage éclatant au pouvoir suprême dont vous êtes investis.

« Élus du peuple ! soyez les bienvenus dans la grande capitale, où votre présence fait naître un sentiment de bonheur et d’espérance qui ne sera pas trompé.

« Dépositaires de la souveraineté nationale, vous allez fonder nos institutions nouvelles sur les larges bases de la démocratie et donner à la France la seule constitution qui puisse lui convenir : une constitution républicaine.

« Mais, après avoir proclamé la grande loi politique qui va constituer définitivement le pays, comme nous, citoyens représentants, vous vous occuperez de régler l’action possible et efficace du gouvernement dans les rapports que la nécessité du travail établit entre tous les citoyens, et qui doivent avoir pour bases les lois de la jijstice et de la fraternité.

« Enfin, le moment est arrivé, pour le gouverne.ment provisoire, de déposer entre vos mains le pouvoir illimité dont la révolution l’avait investi. Vous savez si, pour nous, cette dictature a été autre chose qu’une puissance morale au milieu des circonstances difficiles que nous avons traversées.

« Fidèles à notre origine et à nos convictions personnelles, nous n’avons pas hésité à proclamer la République naissante de février.

« Aujourd’hui, nous inaugurons les travaux de l’Assemblée nationale à ce cri qui doit toujours la rallier ; Vive la liéptélique! »

r.e cri, sorti de la bouche émue du vieillard, fut répété

par un long rt retentissant écho. Après quoi l’Assemblée passa dans les bureaux pour procéder à la vérification des rapports. Lorsqu’elle rentra dans la salle, M. Déinostbéne Ollivier, représentant des Bouches-du-Rhône, demanda que chacun des membres jurât individuellement fidélité à la République; mais cette proposition, combattue par M. Crémieux, qui flétrit avec beaucoup de verve le scandale si souvent renouvelé dans notre histoire des serments prêtés et trahis, fut en quelque soi te étouffée sous une acclamation unanime. L’Assemblée se leva spontanément en criant : Vive la République'. * Vos applaudissements, reprit M.Crémieux, qui n’avait pas quitté la tribune, disent assez ce qui est dans nos cœurs, qu’avons-nous donc besoin de le mettre sur nos livres? » Un cri nouveau de : Vive la République! éclatant à plusieurs reprises dans la salle, exprima l’assentiment de l’Assemblée à ces paroles et termina ce premier incident.

Il était environ quatre heures. A ce moment, le général Courtois parut à la tribune et demanda à l’Assemblée de se rendre sous le péristyle du palais qui fait face à la place de la Concorde, afin d’y proclamer la République en présence du peuple. Malgré une légère opposition de la part de quehiues représentants, qui prétendaient qu’on ne devait pas interrompre la vérification des pouvoirs, l’Assemblée quitta ses bancs et se rendit en masse sur le péristyle. Rien ne saurait rendre l’émotion profonde avec laquelle le peuple, qui depuis plusieurs heures attendait ce moment solennel, accueillit ses représentants.

Des drapeaux de l’armée et de la garde nationale avaient été apportés. M. Audry de Puiraveau proclama, au nom du Peuple et de l'.Assemblée nationale, la République démocratique. Un transport d’enthousiasme couvrit sa voix; des larmes mouillaient tous les yeux ; les mains se cherchaient et s’étreignaient sans se connaitre, dans une indicible émotion de confiance et de joie.

L’Assemblée rentrée dans la salle; M. Trélat constata eu

termes très-précis le consentement unanime, formel et irrévocable qu’elle venait de donner au gouvernement l épublicain : ,

« Le témoignage le plus éclatant en faveur de la République, dit-il, c’est que de ceux-là mémeJi qui protestaient encore, il y a deux mois, contre la République, il n’y en a pas un qui proteste aujourd’hui; c’est que leurs vœux sont unanimes et que, s’il est ici quelques citoyens qui, dans la sincérité de leurs consciences, aient proposé à la nation une autre forme de gouvernement il y a deux mois, aujourd’bni il n’y a qu’un seul cri, qu’une seule parole, qu’un seul hommage, qu’un seul sentiment au fond de tous les cœui’s pour cette République éclairée, préparée, grandie et tellement universalisée qu’elle est partout reconnue, que, comme on l'a dit depuis longtemps dans de nobles paroles : la République est comme le soleil, aveugle qui ne la verrait pas ! » Un dernier cri de : Vive la République! éclata encore à ces paroles, puis l’Assemblée se sépara. Cette belle journée, qu’on avait vainement tenté de troubler par des craintes et des menaces chimériques*, s’écoula dans la joie et dans l’espérance d’un grand avenir.

Les trois jours suivants furent consacrés à la vérification des pouvoirs. L’élection contestée de M. l’abbé Fayet, évêque d’Orléans, montra les abus de l’influence cléricale dans toute leur immoralité. Refus d’absolution dans le confessionnal, recommandation d’un candidat dans la chaire évangélique, bulletins falsifiés distribués aux paysans qui ne savaient pas lire, anménes politiques, tels étaient les moyens employés par les curés et les desservants des campagnes pour obtenir des voix A leui’s supé-

* Lp procureur de la Uépuliliquo, M. Landrin, avait averti le ponverncinent que les clubs tramaient quelque complot, et il avait demandé quatre mandats d’amener contre M. Rlanqniet les siens; mais le pouvernemenl s’y refusa, ill de l.atnoriciére, le matin même de l'oiivertnre de r.4ss''mblée, avait été demamler au ministre de la puerre de prendre des mesures de défense.

rieurs. L’Assemblée, cependant, ne cassa pas l’élection et se borna à ordonner 1 enquête. Elle se montra plus sévèi'e relativement à l’élection, dans le département de la Seine, d un nommé Schmit, ancien maitre des requêtes, ancien chef de division au ministère des cultes, auteui' d'un Catéchisme des ouvriers, qui avait profité de l’erreur de beaucoup de prolétaires dont le suffra;,m s’adressait à un ouvrier cordonnier portant éf,'alenient le nom de Schmit. Interro<ré dans le bureau char-'é de la vérification de ses pouvoirs, Schmit dit qu’il n’avait pas été ouvrier et lut obligé d’avouer qu’il avait à dessein laissé .subsister l’éipiivoqiie. Son élection fut aimulée.

La vérification des pouvoirs terminée, rAssemblée noiinna .son président et son bureau. La nomination de M. Bûchez a la présidence; celles de MM. Hecurt, Cavaignac, Corbon, Guinard, Cornienin et Senard en qualité de vice-présidents; de MM. I‘eupiii, Degraiige, Ed. Lafayette, Lacrosse, Émile l*éan, comme secrétaires; Degousée, Bureaux de l’uzy, A’égrier, à la fonction de questeurs, marquèrent la victoire de la mairie de Paris sur le ministère de rintérieur ; l’ascendant du National remportaiLdéfiiiitivement sur l’inlluence de la Réforme.

Lesjours suivants, les inenibres du goiiverneiiient inontérent, l’iin après l’autre, à la tribune pour y lire un compterendu circonstancié de leur administration. M. de Lamartine, an nom de M. Dujiont (de l’Eure), avait commencé par un tableau général des actes accoriiplis et de la politi(|ue suivie par le gouvernement provisoire. Écouté avec une faveur extrême, il fut couvert d’applaudissements, lor.squ’en terminant son tableau, il fit, d’une voix solennelle, cette belle invocation : « Puisse seulement l’histoire de notre chère patrie inscrire, avec indulgence, au-dessous, et bien loin des grandes choses faites par la France, le récit de ces trois mois passés sur le vide, entre une monarchie écroulée et une Hépubliqueà asseoir; puisse-t-elle, au lieu des noms obscurs et oubliés des hommes qui se sont dévoués

au salut coinmtin, inscrire dans ses pages deux nunis seulement : le nom du Peuple qui a tout sauvé, et le nom de Uieu qui a tout béni sur les fondements de la République. »

Après M. de Lamartine, M. Ledru-Rollin fut le plus applaudi de tous les membres du gouvernement ; mais ce n’était là qu’une démonstration trompeuse et qui ne cacha pas longtemps les véritables dispositions de l’Assemblée à son égard.

Une partie des hommes qui avaient formé la majorité du conseil, quelques-uns de ceux qui appartenaient à ce qu’on appelait alors la politique du National, voulaient à tout prix exclure M. Ledru-Rollin de la formation d’un nouveau pouvoir exécutif. A mesure que les représentants, médiocrement favorables à l’auteur des circulaires, arrivaient à Paris, on les travaillait dans ce sens et on les gagnait à l’idée que le premier acte de l’Assemblée devait être une désapprobation manifeste de la politique de M. Lediu- Rollin. Des efforts inouïs fui ent tentés dans ce sens auprès deM. de Lamartine, mais il demeura inébranlable; rien ne put le décider à abandonner M. Ledru-Rollin. Non-seulement, depuis le 16 avril, il se considérait comme engagé d’honneur à le soutenir, comme il en avait été soutenu, mais encore il croyait, beaucoup plus que pei’sonne, à la puissance de l’idée révolutionnaire, et il estimait très impolitique de repousser du gouvernement l’homme en qui se personniliait alors la révolution.

La combinaison du National fut proposée, le 9 mai, à rassentiment de l’Assemblée, par MM. Jean Reynaud, Trélat etDornés. Voici le texte de cette proposition : « L’Assemblée nationale constituante reçoit le dépôt des pouvoirs extraordinaires conférés au gouvernement provisoire constitué le

février dernier; elle déclai e que ce gouvernement, par la grandeur des services qu’il a rendus, a bien mérité de la Patrie.

(( L’Assemblée nationale constituante étant investie de la souveraineté populaire dans sa plénitude, le gouverne-

ment provisoire, ne de la révolution de Février, cesse d’exister.

« La souveraineté de l’Assemblée devant s’exercer par délégation jusqu’à la mise en vigueur de la conslitiition, qui va être décrétée par elle, elle confie le pouvoir exécutif à une commission exécutive composée de cinq membres. »

Après quelques débats, la proposition fut adoptée et l’on procéda à la nomination des cinq membres de la commission exécutive, chargée, d'exercer le pouvoir jusqu’à l'établissement définitif de la constitution.

MM. Arago, Marie et Garnier-Pagès furent nommés sans contestation. Le nom de M. Ledru-Rollin, repoussé à une grande majorité dans les' bureaux, passa à une faible majorité au scrutin public et à une majorité un peu plus forte au scrutin secret, uniquement sur la déclaration formelle de M. de Lamartine que, si l’Assemblée persistait dans cette exclusion, il ne consentirait pas à faire partie de 1 1 commission exécutive. Cette déclaration excita un vif mécontentement et l’Assemblée, qui n’osa passer outre, en témoigna du moins son déplaisir en donnant à M. de Lamartine moins de voix qu’à ses trois collègues.

Le résultat du scrutin secret donna : 725 voix à M. Arago; à M. Garnier-Pagès, 705; à M. Marie, 702; àM. de Lamartine, 645, et à M. Ledru-Rollin, 458. M. Pagnerre fut nommé secrétaire de la commission exécutive.

Deux jours auparavant, MM. Louis Blanc et Albert s’étaient démis de leurs fonctions de président et de viceprésident de la commission des travailleurs.

La seconde partie de la proposition Dornès, qui déclarait que le gouvernement provisoire avait bien ménté de la Patrie, fut l’objet d’une courte discussion soulevée par M. Barbés, qui protesta, an nom dwpevple, contre une foule d’actes faits par le gouvernement, et qui demanda compte des massacres commis à Rouen, de l’abandon des Polonais, des Belges, des Italiens et des Allemands.

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